Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?

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J’écris pour ne pas bricoler… au grand soulagement de ma famille, mes amis, mes voisins et de tous les médecins urgentistes de la région grenobloise  [+]

Image de Automne 2015
Quand Paulo étrangla Jacquot, la rumeur du bistrot fut unanime à désigner l’amour comme seul coupable.
Paulo était un homme à tout faire, indifféremment spécialiste de la mécanique, de la plomberie, de la maçonnerie, de l’électricité, bref, de tout ce qui lui permettait de joindre les deux bouts. Certaines personnes l’accusaient de cumuler son R.S.A. et du travail non déclaré, mais comme ces mêmes personnes faisaient régulièrement appel à ses services, il poursuivait tranquillement son petit bonhomme de chemin de traverse sans trop s’inquiéter d’une éventuelle dénonciation.
Paulo, comme beaucoup d’entre nous, trouvait plus facilement la route du zinc que celle du domicile conjugal. Nous parlions ballon en vidant les nôtres, posés sur le comptoir. Ces discussions de haute volée duraient le temps de refaire le dernier match de football ; une bonne heure. Les plus pressés d’entre nous rentraient au bercail pour le journal télévisé de 20 heures ; ceux qui ne s’en laissaient pas conter et les célibataires, vers 21 heures ; les autres, les déprimés ou les poivrots attitrés, à 22 heures, après la fermeture.
L’inimitable Jacquot, en bout de comptoir, classé champion hors catégorie, atteint de palilalie chronique, intervenait infatigablement au rythme des conversations : « Y’a un problème ? C’est quoi le problème ? »
Ces interpellations répétitives étaient majoritairement incongrues, mais, comme nous les avions parfaitement intégrées à notre environnement, nous n’y prêtions qu’une oreille distraite. Jacquot, comme nous, faisait partie du décor.
Paulo avait deux caractéristiques antinomiques : il était bavard et bègue. Depuis peu, il en avait une troisième, moins rare, sans incompatibilité notable avec les précédentes ; il était cocu.
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
Non, Jacquot ! Il n’y avait pas encore de problème, à 18 h 30, le soir du drame. Paulo avait son teint brique habituel, son regard légèrement vitreux et sa démarche lourde, rien n’annonçait l’imminence d’une catastrophe. Accoudés au comptoir, nous parlions politique. Paulo s’invita à cette conversation de spécialistes. Il était en pleine forme. Il nous mitrailla même de plusieurs phrases ambitieuses que nous terminâmes à sa place, sans le vexer.
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
Vers 19 heures, nous sentions bien qu’il y avait un problème. Paulo faisait de la conversation buissonnière ; il se focalisait un peu trop sur le glaçon de son pastis. Il le faisait tourner et retourner dans son verre, lui reprochant sans doute, comme son malheur, d’être insubmersible. N’était-ce pas là une attitude normale pour un cocu de l’année ? Nous ne nous inquiétions pas trop de son intérêt subit pour l’eau en cube. Ça ne durerait pas, avec le temps, les problèmes fondraient, eux aussi.
Jacquot, perpétuellement compatissant, prenait régulièrement des nouvelles :
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
À 19 heures, nous étions trois à taper le carton avec Paulo, en salle d’accouchement. C’est ainsi que nous appelions notre table de jeu. La belote, c’était l’occasion de lui parler par cartes interposées, sans l’agresser, sans le gêner, sans l’intimider. À son tour, il parlait librement, en confiance, pour accoucher d’un gros chagrin. À chaque pli, pour l’encourager, chacun y allait de sa petite phrase bien misogyne. Nous faisions même de grossières généralisations sur les femmes ; uniquement pour le bien de Paulo, pour le délivrer.
À 20 heures, comme prévu, la première catégorie de consommateurs nous quitta. Nous vîmes bien qu’il les enviait, ces probables heureux en ménage. Son regard posé sur l’horloge accusait les aiguilles et semblait regretter un quotidien imparfait mais respectable ; comme avant.
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
Ouais, visiblement il y avait un problème, et même un gros, on le sentait bien dans son obstination à chercher la solution au fond de son verre, négligeant ses cartes. À 20 h 15, dans un généreux élan de solidarité masculine, nous fûmes trois à lui offrir le récit de nos propres mésaventures conjugales. Il se sentit moins seul. Ce soulagement dura jusqu’à 20 h 45.
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
À 21 heures, la deuxième catégorie nous quitta. À ce moment-là, nous aurions dû éviter de parler sport et nous concentrer sur les cartes. Comment pouvions-nous deviner qu’il s’agissait d’un sujet sensible, très sensible, tabou ? Notre équipe venait brillamment de se qualifier pour le tour suivant de la Coupe de France de football ; quoi de plus normal que d’en parler ?
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
Lorsque nous évoquâmes avec enthousiasme le but marqué par notre avant-centre gabonais, le visage de Paulo se crispa. Lorsque nous affirmâmes qu’il pouvait tirer dans toutes les positions, ses traits se durcirent. Il rentra la tête dans les épaules comme pour s’abriter d’une prochaine averse de mots douloureux.
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
Jacquot devenait un peu lourd.
Le problème, c’était bien l’avant-centre gabonais. À voir les mains de Paulo se crisper dangereusement sur son verre, nous nous inquiétions pour son contenu.
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
Jacquot était très lourd.
Le problème ? C’était trois petites pièces de puzzle qui s’emboîtaient : femme de Paulo, avant-centre gabonais, amours clandestines…
— Y’a un problème ? C’est quoi le…
Les derniers mots s’arrêtèrent dans la gorge de Jacquot.
À 21 h 20, nous ne pouvions pas soupçonner autant de rapidité et de précision chez Paulo. La bataille fut brève. Le pauvre Jacquot n’eut pas le temps de souffrir : Paulo lui tordit proprement le cou.
Un silence gêné s’installa dans le bistrot. Le patron qui remontait de la cave fut surpris par ce calme religieux. Lorsqu’il en comprit la raison, ses hurlements troublèrent notre recueillement :
— Quel con, mais quel con ! Il a étranglé Jacquot ! Mon Jacquot ! Un perroquet gris du Gabon à queue rouge à 1 500 euros !

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CapriLeo · il y a
Vote un peu tardif mais je suis une "petite nouvelle" sur ce site ;)
Un texte tres original! Moi aussi je suis tombée dans le panneau! Bravo!
Soyez sur que j'irai jetter un coup d'oeil a vos autres nouvelles! Merci!

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Paul Brandor · il y a
Un grand Merci pour votre passage et votre commentaire CapriLeo
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David Lefèvre · il y a
Tout était sous mes yeux... même le prénom ! Et pourtant je me suis fait avoir ! B.R.A.V.O. ! Lecture de qualité et prix mérité ! :)
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Paul Brandor · il y a
Un grand merci pour le commentaire Troy80 ;-)
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Sophie Debieu · il y a
Je suis tombée dans le panneau!! mais je vous rassure...y'a pas de problème :) merci pour ce moment
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Paul Brandor · il y a
Merci Sophie. heureux de savoir qu'il n'y a pas de problème. Quant au… Merci pour ce moment… il y a un précédent chargé. ;-)
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Sophie Debieu · il y a
Un précédent chargé?
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Paul Brandor · il y a
Valérie Trierweiler ;-)
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Sophie Debieu · il y a
Ouch! Au secours, merci pour ce récit ;-)
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Aëlle GUTBUB · il y a
La chute est vraiment géniale, je n'ai rien vu venir non plus !
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Paul Brandor · il y a
Merci pour votre commentaire Aëlle.
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Antoine Finck · il y a
Le perroquet était gris lui aussi ;-) Très bien ficelé !
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Francine Lambert · il y a
Ah, la chute ! Prise dans la conversation je n'ai rien vu venir, bravo et à bientôt !
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Paul Brandor · il y a
Merci Pour votre commentaire Francine.
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Lézin Zouhln · il y a
Le prénom laissait quand même entrevoir la chute. Dommage...
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Paul Brandor · il y a
Je vais finir par en vouloir à mon copain Jacquot ;-) Merci d'être passé Lézin.
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Camille G · il y a
je le lis trop tard - mais excellent, excellent dans l'écriture, le style, l'histoire et la chute superbe - bravo !
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Paul Brandor · il y a
Il n'est jamais trop tard. Merci pour votre commentaire Camille.
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Barb Ara · il y a
Excellent !!! Et cette chute inattendue ! Un grand bravo ! Merci pour vos votes pour mon poème "Vive le sport" et si les yeux vous en disent de venir découvrir ma nouvelle "La Descente" en compet automne, avec plaisir !
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Paul Brandor · il y a
Merci Barbara, à bientôt sur vos textes.
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Cookie · il y a
Excellent récit ! Nous sommes bien dans l'ambiance du bistrot et quelle chute inattendue ! bravo Paul ! j'aime
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Paul Brandor · il y a
Un grand merci Cookie.

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