Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?

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J’écris pour ne pas bricoler… au grand soulagement de ma famille, mes amis, mes voisins et de tous les médecins urgentistes de la région grenobloise  [+]

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Quand Paulo étrangla Jacquot, la rumeur du bistrot fut unanime à désigner l’amour comme seul coupable.
Paulo était un homme à tout faire, indifféremment spécialiste de la mécanique, de la plomberie, de la maçonnerie, de l’électricité, bref, de tout ce qui lui permettait de joindre les deux bouts. Certaines personnes l’accusaient de cumuler son R.S.A. et du travail non déclaré, mais comme ces mêmes personnes faisaient régulièrement appel à ses services, il poursuivait tranquillement son petit bonhomme de chemin de traverse sans trop s’inquiéter d’une éventuelle dénonciation.
Paulo, comme beaucoup d’entre nous, trouvait plus facilement la route du zinc que celle du domicile conjugal. Nous parlions ballon en vidant les nôtres, posés sur le comptoir. Ces discussions de haute volée duraient le temps de refaire le dernier match de football ; une bonne heure. Les plus pressés d’entre nous rentraient au bercail pour le journal télévisé de 20 heures ; ceux qui ne s’en laissaient pas conter et les célibataires, vers 21 heures ; les autres, les déprimés ou les poivrots attitrés, à 22 heures, après la fermeture.
L’inimitable Jacquot, en bout de comptoir, classé champion hors catégorie, atteint de palilalie chronique, intervenait infatigablement au rythme des conversations : « Y’a un problème ? C’est quoi le problème ? »
Ces interpellations répétitives étaient majoritairement incongrues, mais, comme nous les avions parfaitement intégrées à notre environnement, nous n’y prêtions qu’une oreille distraite. Jacquot, comme nous, faisait partie du décor.
Paulo avait deux caractéristiques antinomiques : il était bavard et bègue. Depuis peu, il en avait une troisième, moins rare, sans incompatibilité notable avec les précédentes ; il était cocu.
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
Non, Jacquot ! Il n’y avait pas encore de problème, à 18 h 30, le soir du drame. Paulo avait son teint brique habituel, son regard légèrement vitreux et sa démarche lourde, rien n’annonçait l’imminence d’une catastrophe. Accoudés au comptoir, nous parlions politique. Paulo s’invita à cette conversation de spécialistes. Il était en pleine forme. Il nous mitrailla même de plusieurs phrases ambitieuses que nous terminâmes à sa place, sans le vexer.
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
Vers 19 heures, nous sentions bien qu’il y avait un problème. Paulo faisait de la conversation buissonnière ; il se focalisait un peu trop sur le glaçon de son pastis. Il le faisait tourner et retourner dans son verre, lui reprochant sans doute, comme son malheur, d’être insubmersible. N’était-ce pas là une attitude normale pour un cocu de l’année ? Nous ne nous inquiétions pas trop de son intérêt subit pour l’eau en cube. Ça ne durerait pas, avec le temps, les problèmes fondraient, eux aussi.
Jacquot, perpétuellement compatissant, prenait régulièrement des nouvelles :
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
À 19 heures, nous étions trois à taper le carton avec Paulo, en salle d’accouchement. C’est ainsi que nous appelions notre table de jeu. La belote, c’était l’occasion de lui parler par cartes interposées, sans l’agresser, sans le gêner, sans l’intimider. À son tour, il parlait librement, en confiance, pour accoucher d’un gros chagrin. À chaque pli, pour l’encourager, chacun y allait de sa petite phrase bien misogyne. Nous faisions même de grossières généralisations sur les femmes ; uniquement pour le bien de Paulo, pour le délivrer.
À 20 heures, comme prévu, la première catégorie de consommateurs nous quitta. Nous vîmes bien qu’il les enviait, ces probables heureux en ménage. Son regard posé sur l’horloge accusait les aiguilles et semblait regretter un quotidien imparfait mais respectable ; comme avant.
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
Ouais, visiblement il y avait un problème, et même un gros, on le sentait bien dans son obstination à chercher la solution au fond de son verre, négligeant ses cartes. À 20 h 15, dans un généreux élan de solidarité masculine, nous fûmes trois à lui offrir le récit de nos propres mésaventures conjugales. Il se sentit moins seul. Ce soulagement dura jusqu’à 20 h 45.
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
À 21 heures, la deuxième catégorie nous quitta. À ce moment-là, nous aurions dû éviter de parler sport et nous concentrer sur les cartes. Comment pouvions-nous deviner qu’il s’agissait d’un sujet sensible, très sensible, tabou ? Notre équipe venait brillamment de se qualifier pour le tour suivant de la Coupe de France de football ; quoi de plus normal que d’en parler ?
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
Lorsque nous évoquâmes avec enthousiasme le but marqué par notre avant-centre gabonais, le visage de Paulo se crispa. Lorsque nous affirmâmes qu’il pouvait tirer dans toutes les positions, ses traits se durcirent. Il rentra la tête dans les épaules comme pour s’abriter d’une prochaine averse de mots douloureux.
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
Jacquot devenait un peu lourd.
Le problème, c’était bien l’avant-centre gabonais. À voir les mains de Paulo se crisper dangereusement sur son verre, nous nous inquiétions pour son contenu.
— Y’a un problème ? C’est quoi le problème ?
Jacquot était très lourd.
Le problème ? C’était trois petites pièces de puzzle qui s’emboîtaient : femme de Paulo, avant-centre gabonais, amours clandestines…
— Y’a un problème ? C’est quoi le…
Les derniers mots s’arrêtèrent dans la gorge de Jacquot.
À 21 h 20, nous ne pouvions pas soupçonner autant de rapidité et de précision chez Paulo. La bataille fut brève. Le pauvre Jacquot n’eut pas le temps de souffrir : Paulo lui tordit proprement le cou.
Un silence gêné s’installa dans le bistrot. Le patron qui remontait de la cave fut surpris par ce calme religieux. Lorsqu’il en comprit la raison, ses hurlements troublèrent notre recueillement :
— Quel con, mais quel con ! Il a étranglé Jacquot ! Mon Jacquot ! Un perroquet gris du Gabon à queue rouge à 1 500 euros !

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