Xyltry, mon amour

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En compétition

J’aime la science-fiction, les sciences tout court, l’histoire de la Terre et des hommes. J’aime écrire dans la cohérence, l'inventivité et la réflexion en me nourrissant des connaissances  [+]

Image de Été 2020

Il était tout contre la vitre, blotti dans sa parka, et contemplait le spectacle de la ville, l’air lointain. Avec son visage mal rasé, ses cheveux courts et son bonnet de laine enfoncé sur le front il ressemblait à n’importe quel ouvrier rentrant tard de son travail ou s’apprêtant à prendre son service de nuit. Mais tout de suite, je sus qu’il n’était pas d’ici. Quelque chose dans son regard de plus vaste, cette nonchalance distante avec laquelle il regardait l’agitation de la rue sentait le Spatial. Je l’examinais longuement, m’interrogeant sur sa présence dans un petit bistro de banlieue perdu de cette mégapole, essayant de deviner son histoire. Les bars à pilotes foisonnaient près des spacioports, mais la plus proche base interstellaire était à deux ou trois mille kilomètres de là. Sans raison, par ennui et aussi curiosité sans doute, je m’approchais et tentais d’en savoir plus.
Bien m’en a pris. Ce type était des Explos ! Ouah ! J’étais impressionné. Un Astro des Frontières, un de ces êtres mythiques qui s’embarquent pour plusieurs années dans des vaisseaux d’exploration ultramodernes pour les zones inconnues du secteur, vers l’extérieur, toujours plus loin. Des gars aux nerfs d’acier triés sur le volet, la crème des pilotes, des professionnels et des scientifiques à qui l’on doit la découverte de tous les mondes récents. Il me regarda mi-amusé, mi-narquois semblant lire dans mes pensées :
— Ouais c’est ça, un surhomme quoi ! Et il ajouta : Notre réputation est très surfaite. Il y a des types bien, mais aussi pas mal de connards ! 
Il avait bourlingué près de dix ans dans les franges galactiques, mais avait été viré finalement un an auparavant. Il avait envie de parler et je n’ai pas dû beaucoup insister pour qu’il me raconte son histoire.
— On bossait en principe pour la Fédé, mais les gros consortiums étaient sur la plupart des projets. On avait des moyens géniaux, systèmes de propulsion dernier cri, matériel high-tech. Mon truc c’était l’exobiologie et je dois dire qu’au début mon métier me passionnait. Chaque campagne était une nouvelle aventure, de nouveaux mondes à étudier durant plusieurs mois. Bien sûr pour une planète valable, il fallait en explorer des centaines de stériles. Vous savez, la Terre est un sacré coup de chance ! Et puis au fil des années on fatigue. L’étude des lichens, des algues photosynthétiques, ça finit par être un peu monotone. Je me disais que j’aurais dû faire géologue. Des cailloux, des minerais à exploiter, au moins il y en a partout.
Il fit une pose, se massa le front machinalement, puis reprit :
« C’était il y a deux ans. Nous avons été envoyés dans la frange du bras galactique V. Première fois que l’on s’y aventurait. Trois semaines d’hyperespace, du sérieux. Nous étions à plat mais tous très excités. Le vaisseau était un prototype. Un Voyager classe IV doté de modules de vie et de réservoirs supplémentaires, gonflé de quatre propulseurs à plasma. Là, ils avaient vraiment mis le prix. On a émergé prudemment dans les amas qui bordent le bras. Les premiers systèmes explorés étaient pauvres : quelques naines et une pépinière de jeunes bleues. Nous avions une pénible impression de déjà-vu. Puis nous avons traversé en mode standard d’immenses nébuleuses. Des parsecs et des parsecs de gaz raréfiés. Même les astrophysiciens déprimaient.
Et puis un jour on est tombé sur Honolulu. Honolulu, évidemment ce n’était pas son vrai nom, mais notre navigatrice, Ardis avait entendu parler d’une île sur la Terre, du genre paradisiaque et le nom sonnait bien : AA-1765, c’est quand même moins joli. La plupart d’entre nous n’avions vu la Terre qu’en holo, mais, croyez-moi on s’est tous crus en approche terrestre. Une grosse boule bien bleue, avec des nuages spiralés bien blancs. »
— Jamais entendu parler de ça !
— Évidemment c’est classé, chef, et à mon avis pour des années. Le temps que les scientifiques la dissèquent, la fichent, en archivent les moindres recoins. Et les trusts qui ont financé comptent bien avoir les retombées. En gros c’était effectivement la Terre, mais avec un seul continent, montagneux et sec sur l’équateur et recouvert d’une sorte de jungle dans les régions tempérées, ce qui expliquait la composition de l’air avec juste un peu moins d’oxygène et un peu plus de gaz carbonique que sur la terre.
— Vous l’avez exploré, vous vous êtes posés ?
— Lorsque nous avons eu le maximum de données, oui. Il faut dire que le pacha était un méticuleux. La première expédition a remonté un tas de cailloux, avec de curieuses mousses bleues et des spécimens de plantes en forme de boules. J’ai étudié ça une semaine, sans pouvoir comprendre le moindre principe métabolique ou mode de reproduction s’il y en avait un. Du pas vu. J’ai réussi à faire partie du troisième voyage. MacIntosh la commandait, le second du vaisseau, jeune et bardé de diplômes et qui la ramenait un peu. La navette s’est posée en pleine jungle, dans une clairière recouverte d’une sorte d’algue spongieuse rouge foncé. On aurait dit du sang séché. La beauté du paysage était prenante. Le fond de la vallée était une féerie de formes et de couleurs. De grands ifs jaunes et magenta, d’épais buissons carmin et une herbe haute très semblable à celle de la terre tapissaient le fond de la vallée jusqu’à un lac central aux eaux translucides piquées de taches vertes. En revanche aucune forme de vie animale. La forêt se poursuivait au-delà, vaste étendue d’un bleu très foncé qui découpait le ciel plus clair et parsemé de cumulus. Je crois que le paradis doit ressembler un peu à ça. Nous avons convenu d’explorer le vallon jusqu’à la rive, car le coin paraissait intéressant.
Autant que je m’en souvienne, c’est Palin, un biochimiste, qui est tombé le premier sur le bouquet. Je l’ai aperçu au loin qui me faisait signe de brancher l’interphone. Il me demanda de le rejoindre. Je me frayais un passage dans les herbes jaunes et parvenais au-delà d’un taillis en bordure du lac. Il se tenait debout et sans me regarder me désigna du bras la zone qui bordait le plan d’eau devant lui. Je ne crois pas avoir été surpris immédiatement. Tout ce que nous voyions depuis notre arrivée sur cette planète était tellement inhabituel que mes capacités d’étonnement me semblaient épuisées. Et puis je les vis. De longues formes élancées, hautes d’un à deux mètres, d’un jaune-vert lumineux, s’épanouissant en une large corolle plus sombre. Il devait y en avoir une dizaine, de tailles diverses, mais identiques, qui ondulaient lentement au bord de l’eau dans la brise. Je fus tout de suite fasciné par la beauté et la sérénité de cet étrange ballet. « Des fleurs, de très grandes fleurs » a été la première chose qui me vint à l’esprit. Il est vrai que cela en avait l’aspect, la beauté, les couleurs, mais quel étrange animal aurait bien pu polliniser de telles géantes ? Nous sommes restés longuement à les contempler. Leur lent balancement évoquait une danse et je frémis soudain : au loin le feuillage des grands arbres était figé sur le ciel et les joncs se penchaient immobiles sur le lac. Pas de brise, pas le moindre souffle d’air qui eut pu agiter un simple végétal. La gorge serrée, je m’avançai prudemment entre les tiges. Elles parurent s’écarter sur mon passage tout en gardant le rythme. Il me sembla qu’une ou deux corolles se penchaient un peu plus vers moi, mais je n’en étais pas sûr. Quand je fus au centre, une faible vibration filtra doucement et je dus m’arrêter pour écouter plus attentivement. Assourdie par mon casque me parvenait une lente mélopée aux notes étranges et entêtantes de chants polyphoniques. J’étais envoûté par cette mélodie et les ondulations des longues tiges. C’est la voix inquiète de mon collègue qui me ramena à la réalité. Je le rassurai et me repliai vers lui à l’orée du groupe des végétaux.
Les jours suivants je retournai sur place. Les ondulations et les chants reprirent dès mon arrivée. Lentement tout d’abord, à peine perceptibles, puis amples et scandés comme si ma présence les inspirait et j’ai compris qu’il ne s’agissait pas de fleurs, pas plus que de simples végétaux. Dans la tige lisse, flexible, musculeuse semblait battre doucement un pouls, et la corolle, aplatie et pâle, entourée d’une crête souple de couleur vive et changeante du rouge au fuchsia était trop mobile. Elles se penchaient de plus en plus vers moi et je pus voir sur la partie supérieure trois petits globes sombres, brillants et lisses. J’eus alors la sensation fugace d’une conscience, d’un regard, d’une intelligence dans le triple reflet du soleil.
— Des aliens ? murmurais-je la bouche sèche. Il me regarda d’un air amusé.
— Vous voulez dire sans doute une entité extraterrestre pensante, une intelligence ni humaine ni synthétique, une pensée d’une autre nature que tout ce que nous avions rencontré ou imaginé. Oui bien sûr. En y repensant, cela était quasi inévitable. Comment la diversité et la complexité biologique de cette petite planète jumelle de notre Terre aurait pu ne pas accoucher d’êtres supérieurs ?
— Fantastique, et vous avez pu communiquer ?
— Doucement. Ça parait simple, raconté comme cela, mais il a fallu du temps et de la patience. Le soir du troisième jour, je savais bouger comme elles, lentement, debout les bras le long du corps, imitant leur danse, en phase, comme une respiration. Les chants avaient repris, profonds, j’avais compris qu’il y avait une présence derrière ces drôles de pétales et un message dans ces lentes ondulations. Les corolles étaient toutes inclinées vers moi, comme curieuses de cette étrange apparition qui tentait sans leur grâce d’imiter leur ballet. Je crois être resté des heures les jours suivants à danser avec les fleurs et peu à peu j’ai perçu qu’il s’agissait d’un mode communication subtil, d’une sorte de langage, où les mouvements étaient des mots, le rythme des phrases, les sons une syntaxe.
— Tout cela parait bien compliqué ; j’aurai plutôt vu une sorte de télépathie.
— Bien sûr. Et vous, vous lisez trop de science-fiction, mon gars !
Il s’étira et se recala dans son fauteuil en examinant pensivement le plafond.
— Il s’agissait indiscutablement d’êtres évolués, ou plutôt d’un être, car j’étais convaincu que tout le groupe était l’expression d’une seule entité. Après plusieurs jours de travail patient, j’ai pu percevoir partiellement une sorte de langage complexe fondé sur les sons émis par les corolles et les mouvements ondulatoires des tiges, mais pour le reste j’étais bloqué. Je n’étais ni cryptologue ni linguiste, mais grâce à l’IA du vaisseau, j’ai rapidement progressé. En fait l’important de la sémantique était dans les vibrations basses fréquences que j’avais négligées. Les harmoniques et les mouvements ondulatoires étaient un habillage à connotation émotionnelle d’interprétation plus difficile. J’ai fini par concocter un algorithme de décryptage et une unité de synthèse.
— Une sorte de traducteur, quoi.
— Oui, mais qui ne faisait qu’une partie du boulot. Le module électronique avec le transducteur s’insérait directement sur mon biopod. J’ai mis une bonne semaine avant de réussir à combiner les bonnes vibrations sonores avec la bonne gestuelle. Je progressais, mais compte tenu des données partielles dont je disposais je ne pouvais pas être certain que ça marcherait.
Dès notre retour au lac, tandis que les robs installaient le campement, je suis allé voir Xyltry.
— Xyltry ?
— Oui, Xyltry. C’est le nom des fleurs.
— Bon sang ne me dites pas que ce machin avait un nom !
Il me regarda d’un air sombre et lança avec une exaspération à peine contenue :
— Ce machin comme vous dites est en fait une des formes les plus évoluées de conscience du monde connu avec l’homme, mon gars et cela lui donne bien le droit d’avoir un nom, même si cette notion n’a pas le même sens pour eux et pour nous ! Et puis je me demande pourquoi je vous raconte tout cela ?

Je rétorquai d’un ton calme :
— Ce n’est pas à moi que vous racontez cette histoire, convenez-en, mais bien à vous. Vous avez besoin de revivre quelque chose, de vider votre sac et il se trouve que je suis là. Il cacha son visage dans ses mains, eut une profonde ventilation puis reprit lentement d’une voix plus grave :
— Xyltry. C’est le nom que je lui ai donné. Ou sans doute celui qu’elle m’avait suggéré, je ne sais plus très bien. Je ne sais pas si elle en avait même un. À quoi lui aurait-il servi ? Elle était si seule. Mais Xyltry, cela lui allait bien. Il sourit brièvement.
— Vous avez dit : « Elle » ?
— Oui, « Elle ». Il fallait bien choisir. Je pense en fait qu’il s’agit d’entités asexuées et il n’est pas possible d’utiliser nos schémas humains. Mais Xyltry avait les comportements, la sensibilité, l’intuition, la douceur propre à ce que nous nommons nous-même la féminité. Une ombre de tristesse passa sur son visage et cette image parut étrange chez cet homme dur. Il reprit le fil de son récit :
— Les fleurs étaient là, aussi belles que le premier jour, chatoyantes dans le soleil et je m’arrêtais pour les contempler. Elles paraissaient immobiles et une légère brume qui s’étendait depuis le lac leur donnait un caractère encore plus irréel. Je m’avançais le cœur battant, doucement, comme pour ne pas les effrayer et tout de suite je sentis qu’elles m’avaient perçu : les corolles se tendirent imperceptiblement vers moi tandis qu’elles reprenaient le même balancement qui m’avait frappé lors de ma dernière visite. Une fois dans le bosquet, je m’arrêtais, à l’écoute. Ma ventilation ronronnait dans mon casque et quelques bruits filtraient à travers les taillis dans ce monde du silence, craquement d’un tronc qui se dilate, chute d’une feuille alourdie par la rosée, frémissements des futaies dans la brise du matin. Et puis je l’ai entendue, d’abord lointaine, comme pour ne pas déranger puis plus insistante, la mélopée des premiers jours, le chant vibratoire qui diffusait de toutes les Fleurs et semblait m’appeler. Mon cœur s’est arrêté de battre. Derrière ma visière embuée, se découpaient sur le ciel bleu les larges corolles et, penchées sur moi, elles me contemplaient. Oui, c’est bien l’impression que j’ai eue et leurs taches noires multipliées étaient autant d’yeux au regard attentif et patient. Je me suis retrouvé le visage à leur hauteur, cerné par les larges pétales et le chant s’est amplifié. C’était merveilleux et j’ai compris c’était un hymne de bienvenue et d’amour.
Son visage était transformé, épanoui, et il me regardait sans me voir, les yeux brillants. J’évitais soigneusement tout commentaire et il poursuivit :
— Je suis resté immobile, sans faire de bruit afin de ne pas rompre le charme. Puis j’ai lentement tendu une main vers la fleur la plus proche que j’ai caressée doucement sur la tige et le bas des sépales. C’est longtemps après que j’ai songé à mon traducteur, connecté le boîtier à mon bio-insert et lancé les programmes. Après quelques minutes de scannage, le logiciel principal s’est syntonisé sur les chants et les mouvements et a débuté le décryptage. Une large part des informations captées et décodées a soudainement été transmise par le bus principal de mon insert puis convertie en signaux neuronaux. Ce fut une telle explosion d’images, de sons et de senteurs que j’en suis resté un instant groggy. Ça n’a pas été facile, mais une fois dans le flux, j’ai pu associer comme un puzzle les données multisensorielles et ce fut comme une 3D, mais en mieux.
Il s’agissait bien d’un langage, ou du moins d’une forme de communication élaborée, dense, souvent redondante. Et une foule de questions me parvenaient sous une forme imagée : qui es-tu ? Où sont tes racines ? Pourquoi ne chantes-tu pas ? Aimes-tu le Soleil ? C’était magique. Il fallait répondre. Je formulais les réponses à voix haute. Si tout se passait bien le traducteur devait par un processus inverse émettre un chant codé et ça a marché. Xyltry s’est tue, comme attentive, puis les questions sont revenues. Et nous avons parlé, longtemps, des heures sans doute, je ne sais plus.
— Fascinant. Vous êtes le premier humain à avoir échangé avec une autre entité consciente de l’univers. Personne n’en a parlé et vous êtes là à me raconter tout cela, tranquillement en buvant votre verre. Je n’arrive pas à y croire.
— Je vous avais prévenu que c’était classé. Je n’ai pas bien compris comment ils voulaient gérer cette affaire, mais je crains le pire. En tout cas ils n’ont pas réussi à me faire oublier ce que j’ai vécu là-bas.
— Et qu’est-ce qu’elle vous a raconté ? Bon sang, vous avez pu apprendre des choses sur elle, sur son espèce ?
— Évidemment et croyez-moi, tout le temps dont je disposais, je l’ai passé à en savoir le plus possible. C’était d’ailleurs facile, car elle était très bavarde, tout au moins la journée. La nuit, son métabolisme était privé de soleil et se mettait en mode végétatif, une sorte de sommeil profond, mais dès les premiers rayons, doucement, elle reprenait son activité. Comme la Belle au bois Dormant.
— Qui ?
— La belle au Bois Dormant. Il me regarda brièvement puis agita sa main vers moi et ajouta : — Laissez tomber, c’est un vieux conte de la Terre.
Il reprit :

— Très curieuse aussi. Elle voulait tout savoir de moi. Au début ça a été très difficile, car elle n’avait aucune idée du fait qu’un organisme puisse bouger, changer d’endroit, venir de quelque part. Alors d’une autre planète ! Elle me prenait pour une sorte de plante qui aurait perdu ses racines et ne comprenait pas comment je pouvais survivre. Amusant non ? Alors je me suis mis à sa place, dans la peau de quelque chose qui est ancrée dans le sol depuis toujours, dont les racines fouissent la même terre et dont les fleurs surveillent toujours le même ciel et la même vallée. Mais elle comprenait vite. Cette vivacité et cette richesse d’esprit étaient même étonnantes chez un organisme au métabolisme assez lent et peu habitué aux échanges directs. Je crois qu’il existait chez elle une curieuse vie intérieure très riche et elle me rappelait ces vieux ermites qui méditent seuls durant des années et sont si loquaces quand ils rencontrent quelqu’un qui les écoute. »
Il s’interrompit et son regard perdu à travers la vitre dans l’agitation de la ville qui n’avait pas faibli. Puis il me fixa avec ses yeux profonds et reprit, comme si je lui rappelais le fil de son histoire : « Les Voix. C’est ainsi qu’elles se nommaient ou du moins l’image la plus approchée que j’ai eue de leur nom. Elles sont cent, peut-être mille ou plus, mais les nombres n’ont pas de signification pour elles. Elles peuvent communiquer sur de larges distances, car leur densité est très faible et nous avons eu beaucoup de chance de tomber sur l’une d’entre elles. Leur mère est la terre et leur père le soleil. J’ai eu du mal à connaître son âge, car nous n’avons pas la même perception du temps. Sans doute plusieurs centaines de nos années terrestres. Sa vie s’écoulait au fil des jours et des saisons, à se gorger de la chaleur bienfaisante du soleil et à puiser au bout de ses milliers de radicelles, les sucs nourriciers de la terre. Souvent l’eau du ciel tombait et venait ruisseler sur son corps qu’elle rafraîchissait avant de pénétrer lentement jusqu’à ses racines. Lors de la belle saison, quand l’astre du jour était le plus généreux, elle chantait et emplissait l’air de ses vibrations modulées et en écoutait l’écho ténu dans la brise, toujours nouveau, émanant d’un lointain congénère. Alors elle lâchait par milliers les fines spores légères qui portées par le vent allaient donner peut-être dans un endroit propice et si les chants étaient beaux, une nouvelle Voix. Elle aimait sa vallée, connaissait chacune des courbes de son horizon, ses frondaisons changeantes, son air chargé de mille parfums, son lac à l’eau délicieuse, son sol tendre et gorgé d’humus. Mon arrivée dans ce cadre tranquille et immuable l’avait tout d’abord apeurée, mais comme je ne ressemblais à rien et que mon comportement, bien qu’étrange, ne paraissait pas menaçant, sa curiosité l’avait rapidement emportée. Elle m’avait d’abord imaginé comme une sorte de dieu descendu du ciel, là où se tient le Père. Elle s’était ensuite forgé une image plus réaliste d’un être venant d’ailleurs, un peu curieux, mais finalement pas très différent d’elle par l’esprit. Les jours les semaines se sont succédé et je ne les ai pas vues passer auprès d’elle. Je regagnais de plus en plus rarement le campement et c’était à chaque fois pour subir les reproches de mes équipiers. Et puis ce furent des menaces. Ils avaient manifestement averti le vaisseau de mon comportement, sans doute à leur façon, sans connaître malgré mes efforts l’empathie profonde qui me liait maintenant à Xyltry. »
Il se tut une longue minute en serrant son front dans sa main comme pour soulager une douleur puis continua d’une voix cassée : « J’aimais Xyltry. Et je l’aime toujours. J’aime ses fleurs colorées, ses grands yeux sombres et paisibles, les courbes de ses tiges. Ses chants me manquent, sa voix qui pétille me manque. Je sais que je ne retrouverai plus jamais cette harmonie et c’est un grand vide. »
Je ne pus m’empêcher de m’exclamer :
— Vous êtes tombé amoureux !
— Oui évidemment, et je le suis toujours. Follement, passionnément et j’en suis heureux. Ça vous étonne n’est-ce pas ? Amoureux d’une plante qui pense ! Oui et alors ? Je ne crois pas que j’éprouverai un jour pour une femme quelque chose d’aussi fort, une telle harmonie, un état aussi fusionnel. Ne pensez-vous pas que l’amour ne puisse dépasser et transcender les apparences corporelles ?
— Oh, j’ai plusieurs amis qui vivent avec des synthés.
— En tout cas nous avons passé plusieurs jours inoubliables. Ensuite ça a commencé à se gâter. Quand la navette est venue nous récupérer, j’ai refusé de partir. On a parlementé pendant une heure avec le pilote à la radio, mais j’ai tenu bon. La fenêtre de retour en orbite se rétrécissait et il a bien fallu qu’ils me laissent. Ça m’allait très bien. Seul avec de quoi subsister en faisant attention une ou deux semaines, mais je savais qu’ils ne me lâcheraient pas comme cela. Ils allaient me laisser réfléchir, interroger le groupe, discuter entre eux puis envoyer une navette avec un équipage renforcé. Cela me donnait quelques jours de tranquillité avec Xyltry. Et ça a été super. Nous avons parlé longuement de nos vies, de nos mondes, de voyages. Et puis d’amour. En fait c’est elle qui m’a fait comprendre à sa façon qu’elle aimait être avec moi, m’écouter et me parler. Que j’avais plus d’importance pour elle que les autres Voix, qu’elle voudrait que cela dure toujours, qu’elle ne pourrait vivre sans moi. J’aurais voulu lui expliquer que je devrai bien partir un jour, regagner mon vaisseau puis franchir des centaines d’années-lumière qui nous sépareraient pour toujours. Que d’autres viendraient semblables à moi, mais pourtant différents et que chaque moment que nous passions ensemble pouvait être le dernier. Mais je n’ai pu y parvenir. Partir pour elle voulait dire mourir et les ondes de tristesse que je recevais étaient trop pénibles. Alors je lui ai promis de ne pas la quitter, de rester auprès d’elle et de la protéger pour toujours. Après tout certains avaient bien subsisté sur d’autres mondes. J’avais de l’air, de l’eau à profusion et ce serait bien le diable si je ne parvenais pas à fabriquer quelque chose de comestible.
Alors j’ai fait quelque chose d’inouï qui m’aurait paru insensé quelques semaines plus tôt et qui l’est sans doute, quelque chose de fou, mais qui m’a paru tellement naturel alors.
— Qu’est-ce que vous avez fait ?

Il me regarda bien droit dans les yeux, mais l’esprit manifestement ailleurs :

— J’ai enlevé mon scaphandre. Je crois que c’est pour ça qu’ils m’ont saqué. 
— Quoi !
— J’ai enlevé mon scaphandre. C’était idiot, mais génial. L’air était tiède, semblait curieusement plus épais, mais c’est surtout l’étonnante multitude des senteurs qui m’a frappé : odeurs de sous-bois, de fruits rouges, effluves de vanille et de violette sans cesse changeantes. J’ai eu un léger vertige dû à la sensation d’espace que j’éprouvais brutalement après tous ces mois de confinement. Je sentais après si longtemps une brise sur mon visage et la chaleur d’un soleil sur ma peau et c’était grisant. Je me suis approché d’une fleur qui s’est inclinée vers moi comme étonnée et j’ai pour la première fois senti son parfum de musc et de cannelle. Alors ma main nue a caressé doucement le haut de la tige et l’ovale des pétales et elle a frémi. C’était vraiment autre chose. Je faisais maintenant partie de ce monde, je respirais son air et mes yeux regardaient Xyltry sans le froid d’une vitre. La communication était aussi plus facile, car si mon traducteur fonctionnait de la même façon, mon corps sans entrave pouvait danser naturellement.
— Et je suppose qu’ils sont venus vous chercher ?
— Évidemment. Comme prévu au bout de six jours, j’ai vu débarquer une navette avec cinq ou six types de la sécurité, armés pour la forme. Là il n’était plus question de résister et j’ai compris que c’était fini. MacIntosh était avec eux et quand il m’a vu sans casque ni combinaison il m’a traité de fou inconscient. J’ai bien tenté de lui expliquer, de lui montrer toute la complexité de Xyltry, mais il ne voulait plus écouter et je n’ai pu obtenir que cinq petites minutes pour faire mes adieux. Il eut une profonde inspiration et ses yeux devinrent plus brillants.
— Ça a été très dur. Je ne suis pas sûr qu’elle ait compris pourquoi ces hommes m’emmenaient loin d’elle, mais elle savait que c’était contre mon gré. Je l’ai étreinte une dernière fois en silence puis je suis parti. Lorsque la navette s’est élevée, je l’ai vue au creux de sa vallée devenir toute petite et ses fleurs étaient tendues vers moi pour un ultime adieu.
Je le laissais à ses souvenirs, saisi par l’émotion de ses dernières paroles.
Un groupe de personne entra bruyamment dans le bar et il sembla le sortir de sa torpeur.

— J’ai été mis aux arrêts, scanné, sondé, aseptisé dans les formes. J’étais l’anomalie, le pestiféré, l’inconscient.
La suite est simple est sans intérêt. J’ai passé les six mois suivants consigné dans ma cabine, sans même accès au labo, pratiquement sans visite. Ce fut ensuite le retour en hyper-célérité et les gouffres de néant qui se creusent chaque seconde entre Xyltry et moi. Il va sans dire que je n’ai participé à aucun des débriefings sur la base. Je n’ai même pas été interrogé ; par contre ils ont piqué tous mes fichiers, mes vidéos et mon traducteur bien que je ne suis pas sûr qu’ils parviennent à s’en servir.
J’étais aux arrêts. Et puis un jour un petit homme bien habillé est venu me dire que j’étais viré pour indiscipline et comportements susceptibles de mettre en danger la mission et un technicien a effacé les mémoires de mon pod. J’ai vaguement signé un truc type clause de confidentialité et je me suis retrouvé sur un vol pour le plus proche système civil. Fin de l’histoire.
Il se renversa sur son siège et s’étira. Puis comme je ne disais rien il finit par dire :

— Bon, il se fait tard vous ne croyez pas ?
— Cette histoire et vraiment passionnante. Vous devriez donner ça à un média malgré la clause ! Ça ferait un tabac !
— Vous n’y êtes pas, mon gars ! Cette histoire, c’est la mienne et ça ne regarde personne d’autre. Xyltry c’est mon secret et je ne veux pas qu’on y touche. Ils ont vidé mes fichiers, ils m’ont cassé et jeté. Je vis dans un petit meublé au fond d’une rue pas loin d’ici où il ne fait jamais jour, seul, sans femme et sans ami. Je suis un type fini, grillé pour tous les jobs embarqués. Je vais traîner dans ce trou le restant de mes jours comme un paria, à survivre avec de petits boulots de rampants et les seules étoiles au-dessus de ma tête seront les néons de la ville haute. Mais je ne me plains pas et si tout était à refaire, j’agirais de la même façon ? Oui de la même façon. Parce que j’ai connu durant ces quelques semaines sur cette planète, il n’y a pas un seul humain d’ici ou d’ailleurs qui l’ait vécu et les souvenirs, les chants et les images que j’ai, là, bien gravés dans ma tête, suffiront largement à remplir mes prochaines années. Ses yeux pétillèrent un bref instant. Il tendit une main que je serrai machinalement :

— J’ai été content de vous parler. Saluez pour moi les étoiles. 
Je le regardais s’éloigner vers la porte puis disparaître dans l’agitation de la rue, ombre furtive et anonyme dans le flot des passants.

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Mathieu Kissa · il y a
Une belle histoire, prenante.
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Christian CUSSET · il y a
Merci Mathieu d'avoir pris la temps de la lire...
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Julia Chevalier · il y a
Un magnifique texte de science fiction alliant poésie, sensibilité, emotions
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Christian CUSSET · il y a
C'était effectivement l'idée lors du projet et comme cela que je conçois la science-fiction. (C'est une version résumée d'un texte plus long et plus fouillé mais qui ne rentrait pas dans les 30 000 caractères). Heureux que l'histoire vous ait plu !
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Benjamin Meduris · il y a
Avec un habillage SF bien campé, on a le droit à un récit mi-exploration, mi-romance. Comment ne pas tomber sous le charme ? D'autant que l'histoire est bien construite, bien écrite sans qu'on soit perdu face à l'inconnu.
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Christian CUSSET · il y a
Merci de ce commentaire élogieux qui fait plaisir à lire au dernier jour des vacances !
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Mireille Bosq · il y a
Il s'est posé la question "qu'est ce qui pourrait poliniser une telle fleur" et semble:fournir la réponse ? (honni soit qui mal y pense, juste un petit trait de malice)
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Christian CUSSET · il y a
Ouah ! Très compliqué je pense et de toute façon il y aurait une énorme barrière d’espèce :-) !
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Keith Simmonds · il y a
Un conte de SF bien conçu, bien écrit, plein d'intrigue, attachant et fascinant ! Mon soutien ! Une invitation à venir vous dépayser dans mon “Dépaysement au Royaume des Animaux” qui est en lice pour le Prix Short Paysages – Isère 2020. Merci d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/depaysement-au-royaume-des-animaux

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Christian CUSSET · il y a
Merci une nouvelle fois pour ce sympathique commentaire !
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Keith Simmonds · il y a
A bientôt, Christian !
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Nelson Monge · il y a
L'art de rendre compatible la SF avec un peu de poésie et d'humanité. Bravo !
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Christian CUSSET · il y a
J’espère y être un peu parvenu... Merci Nelson !
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Eva Dayer · il y a
Un récit poétique, magnifique que j'ai une d'une traite. J'avais bien perçu que cette entité ne pouvait être que féminine ...
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Christian CUSSET · il y a
Un commentaire qui me va droit au cœur, Eva !
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Fred Panassac · il y a
J’aime ce conte de SF d’une grande beauté par son intrigue différente des histoires scientifiques classiques, et par son aspect poétique et affectif très marqué.
La fin atteint une dimension émotionnelle qui est rare dans des récits de ce genre et le destin de cet astronaute est véritablement déchirant, montrant en même temps par la fin brutale de cette aventure, le fonctionnement purement bureaucratique et froid de ses collègues et de ses supérieurs, et le dérapage du héros vers un comportement déraisonnable qui le perd auprès d’un système professionnel intransigeant.
Ce récit est bien mené pour arriver à une fin surprenante et pleine de profondeur.

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Christian CUSSET · il y a
Voilà qui me fait très plaisir car j'aime donner une grande place à l'humain et à la poésie dans mes nouvelles. C'est en fait une version tronquée (30 000 caractères obligent ) d'un texte original plus long et plus fouillé.
Merci du temps de lecture et de ce sympathique commentaire.

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