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XXL

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Ligéria4992

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XXL regardait devant lui. Par le hublot défilaient les paysages : des lumières, des débris, des restes de satellites, des astéroïdes. Un tissu anti radiation recouvrait son corps. Une visière abritait ses yeux des rayons ultra-violets. La protection d’un verre spécial laissait passer la vue afin de conduire le vaisseau. Un masque muni d’un filtre à air enveloppait sa bouche. Relier au réseau oxygène par un tuyau, il permettait aux astronautes de respirer. Étonnamment les pilotes ne portaient pas d’écouteurs. Un transpondeur de pensées gérait les transmissions et les directives depuis le centre opérationnel. Ils étaient deux dans le poste : ADN et lui. Le croiseur interstellaire ne risquait rien. Des rayons quasars se déclenchaient à la moindre alerte. Si des objets ou des vagues de gamma arrivaient vers le patrouilleur spatial, ils seraient écartés sur les côtés. L’astronef devait rejoindre, à onze années-lumière, son port d’attache. Il traversait SAGITTARIUS A, ce trou de ver de la galaxie qui le conduisait de son objectif à l’exosolaire WORLF. Il aworlferait(*) d’ici une semaine environ.
Tout avait commencé il y a maintenant 30 000 ans sur un corps céleste du système solaire : la terre.
Les ancêtres de XXL qui occupaient cet astre avaient dû partir. Pas tous bien sûr. Cette longue histoire débuta vers le 22e siècle. La planète ne pouvait subvenir au dix milliards d’individus. Des épidémies se propageaient. Le niveau des océans augmentait. Des îles voyaient leurs peuples fuir vers d’autres continents. Des guerres éclataient ici et là pour s’approprier les aliments, des surfaces agricoles. Une arme terrifiante : la bombe à neutrons fut utilisée par des grandes puissances. La moitié des habitants trépassèrent sous le feu nucléaire et les effets dévastateurs des radiations. La végétation dépérissait. Les animaux, nourriture des êtres, disparaissaient. C’est à cette époque que des individus décidèrent de réagir. Ils créèrent un Comité de sauvegarde de l’espèce humaine. La technologie offrait l’espoir de conquérir des lieux accueillants. Ce Comité, composé de savants et de dirigeants des pays les plus riches, élabora un projet dans le plus grand secret : coloniser une nouvelle planète tout en évitant les erreurs commises sur la Terre. Du passé faisons table rase telle était leur motivation. L’histoire leur fit toucher du doigt que la violence des hommes était due à la tentation du gain, du pouvoir, du sexe, à l’intolérance. Dans leur programme ils supprimèrent les langues facteurs d’incompréhension. Des chercheurs venaient de découvrir la télépathie pour tous. La technologie paraissait prometteuse. Ils implantèrent des circuits intégrés dans le cerveau de cobayes. Les résultats furent à la hauteur des attentes. Finit les beaux parleurs et phraseurs, désormais la raison se véhiculera de l’un à l’autre sans contrainte ni ouvrir la bouche. La deuxième décision consista à éliminer l’esprit de lucre, l’envie de dominer et les besoins sexuels. Des puces enracinées dans l’hypothalamus régulèrent ces fonctions.
Restait à dénicher le nouvel eldorado. Des astrophysiciens venaient de découvrir une planète très proche : WORLF et son soleil ROSS, à seulement onze années-lumière. Elle ne possédait pas d’eau sauf dans les roches. Son atmosphère bien que réduite permettrait avec un apport de vivre. Ils pouvaient fabriquer ce qui manquait.
En utilisant un réacteur ionique, les humains avaient déjà envoyé un vaisseau spatial à près de huit années-lumière, c’était jouable. En cachette de la population, le Comité sélectionna les futurs colonisateurs. Ils choisirent des enfants sans parent. Pas de controverse et de morale à gérer ! Les manipulations de l’encéphale furent couronnées de succès. Les chirurgiens supprimèrent les différentes parties du cerveau qui posaient problème. Ils incrustèrent des puces pour la télépathie, pour inhiber les envies, les soifs de dominations...
Ces implantations devaient se régénérer d’elles-mêmes d’une génération à l’autre. Les orphelins furent triés en fonction de critères stricts : pas de couleur, pas de roturiers, pas de taré : ni mélange social ni métissage : ne plus recommencer ce qui s’était passé sur l’ancienne planète !
L’idéologie arienne fit l’unanimité, dans l’assemblée du Comité.
Les savants prévoyaient les futures fécondations par un procédé innovateur : pas de relation corporelle pour la reproduction. Toute liaison sentimentale, amoureuse avait été soigneusement effacée du cerveau : pas de méli-mélo, de troubles psychologiques.
Les croyances de toutes sortes furent proscrites, l’obéissance au Comité suffisait. En éliminant les parties de la matière grise qui ouvrait l’esprit, la conscience des mortels, ces derniers ne se posaient plus de questions.
Pendant plusieurs années des vaisseaux transportèrent individus et équipements afin de préparer le site. Il fallait faire vite. La terre devenait invivable : la famine, les guerres, la pollution dévastaient les continents. Immanquablement la civilisation retournait vers la barbarie, la préhistoire, le néant.
Lorsque tout fut prêt, les enfants au nombre de quarante partirent à bord d’une fusée vers leur Nouveau Monde. La première génération, assistée des humains bâtisseurs, prit son envol.
Les siècles passèrent. Le peuplement prospéra. Le Comité avait décidé de supprimer toutes références aux patronymes en vigueur sur l’ancienne planète. Désormais les habitants de WORFL se nommaient par trois lettres romaines. À chaque bébé-éprouvette, le grand ordinateur donnait les trois lettres.
XXL était l’un de ces descendants des premiers colonisateurs.
Malgré la distance WORLF se situait dans un bras de la galaxie que de lointains terriens, appelés poètes, avaient baptisée : La Voie lactée.
Aujourd’hui sur WORLF il n’y avait plus de rêveur. Il était interdit de penser. L’écriture avait disparu tout comme la parole. Toutes références antérieures concernant l’ancienne civilisation avaient été lavées du cerveau. Seules restaient des archives consultables. XXL en avait beaucoup compulsé avec étonnement. Une partie des recueils proscrits finirent dans le feu. Ne pas réfléchir, mais obéir, tel était la devise du Comité de sauvegarde. Pourtant XXL comprenait que dans les récits d’avant, les humains connurent le raffinement, les sentiments. Il se souvenait des documents. Bien que le Comité préconisa de brûler les livres, certains avaient échappé à la censure des flammes. Ils décrivaient des choses étonnantes.
Au début de la colonisation, lire n’était plus une priorité, l’apprentissage d’une langue était devenu accessoire. Au fur et à mesure très peu de gens surent déchiffrer. De toute façon cette fonction en voie de disparition était considérée comme néfaste. Les écrits de l’antique planète relataient des attitudes non conformes aux directives actuelles : ne pas reproduire les comportements de l’ancienne civilisation. C’est à ce prix-là que la nouvelle société pouvait espérer se soustraire aux dérives d’avant. Seuls les livres et supports techniques furent intégralement sauvés. L’autodestruction des premiers jours concernait la littérature. Des romans, des nouvelles, des poésies avaient échappé au feu des censeurs. XXL après avoir appris à lire se rendait souvent dans l’espace réservé aux collections terrestres. Il avait découvert des auteurs. Les écrits décrivaient des relations, des sentiments inconnus sur WORLFLAND.
XXL en avait été perturbé.
Sur WORLFLAND la vie s’effectuait sous de vastes bulles dont la matière transparente bloquait les émissions cosmiques extérieures d’une étoile soleil trop forte : ROSS. L’air était élaboré par des machines. Celles-ci broyaient des roches et libéraient le liquide contenu à l’intérieur. Cette ressource permettait d’obtenir eau et oxygène. Au départ les savants reproduisaient les plantes terrestres pour la nourriture. Désormais ils fabriquaient des pilules nutritives grâce aux morts de WORLFLANDIENS. En effet les habitants de la planète étaient programmés pour vivre un certain temps (150 ans en moyenne). À leur décès on récupérait les corps, les puces implantées dans le cerveau : sur Wolf, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ! Sur WORLF pas d’animaux, de végétaux ni même d’insectes. Dilapider ses heures à table n’avait plus aucun sens.
La reproduction sur WORLFLAND avait été calculée en fonction des besoins. Les critères des premières sélections avaient permis d’obtenir des êtres effleurant la perfection. Les relations charnelles n’existaient plus. Inutile de s’encombrer avec les sentiments. On ponctionnait le sperme nécessaire par prélèvement que l’on injectait dans des ovules. Le tout s’effectuait dans des éprouvettes. La gestation dans le ventre des mères datait d’une époque révolue. Le sexe n’était qu’un souvenir livresque. Petit à petit les notions de masculin et féminin disparaissaient. Seul bémol, la reproduction obligeait à mélanger de la semence avec des gamètes. Les savants espéraient trouver une autre méthode. Les corps d’hommes et de femmes restaient utiles, mais pour combien d’années encore ?
Pour le conseil qui dirigeait, un univers sans genre symboliserait l’avenir.
Normalement les puces insérées dans les cerveaux se régénéraient d’office. Cette capacité des neurones existait depuis toujours. Pourtant depuis quelques décennies certains WORLFLANDIENS semblaient non conformes. Quelque chose se grippait. Des troubles de comportements devenaient courants. Les cellules cérébrales reprenaient elles leur prééminence sur la technique ?
XXL sentait son corps se transformer. Son esprit évoluait. Ses lectures de documents de la planète mère bousculaient ses gènes qui jusqu’à ce jour demeuraient endormis.
Enfoncé dans le fauteuil, il observait l’immensité du cosmos.
Au fur et à mesure de la progression du vaisseau, les étoiles, les amas, les nébuleuses semblaient s’éloigner. L’effet du big-bang se faisait voir dès que l’on dépassait la vitesse de la lumière. XXL ne se lassait point de ce spectacle. Si les astres émettaient des éclats vifs ou bleutés, le reste de l’espace demeurait plongé dans le noir. La couleur n’étant qu’une illusion d’optique. Sans réflexion d’un éclairage sur un objet, pas de chromatisme. Dans plusieurs jours ils seraient de retour. De nouveau l’ennui d’une destinée programmée, sans intérêt ! Chaque soir, bien que la nuit n’existe pas sur WORLF, les WORFLANDIENS s’allongeaient dans des tubes qui se refermaient automatiquement. Ces dortoirs collectifs avaient aussi pour mission la régénération des fonctions vitales des individus. La position de ROSS et la rotation des deux astres faisaient que l’éclairement restait presque constant. Huit heures après les cylindres s’ouvraient. Chacun vaquait à des occupations programmées. Pendant leur temps libre, comme il était interdit de réfléchir, les WORLFLANDRIENS ne pouvaient rien créer.
Les savants depuis plusieurs siècles avaient maitrisé le transport interstellaire avec le propulseur ionique. Les vaisseaux spatiaux franchissaient les années-lumière à grande vitesse. Ils suivaient la route des trous de vers, un itinéraire quantique à deux voies aller et retour. La mission de XXL et d’ADN consistait à observer l’agonie de l’ancienne planète. Le soleil s’éteignait, les plaques continentales de l’Australie et de l’Asie s’entrechoquaient provoquant de gigantesques cataclysmes : séismes, éruptions volcaniques, inondations. Les rares survivants disparaissaient. Bientôt la terre ne serait plus qu’un rocher sans vie dont les entrailles vomiront un flot ininterrompu de magma.
XXL et sa coéquipière faisaient partie des expéditions scientifiques. Il n’était pas question de sauver, ne serait-ce qu’un de ces humains. Depuis des milliers d’années, ils étaient retournés à la barbarie, vivaient dans des cavernes, des villes en ruines. Ils s’entretuaient, pratiquaient le cannibalisme. Leurs anatomies rongées par les radiations avaient muté donnant naissance à des monstres aux chairs boursouflées, aux membres atrophiés.
Dans le vaisseau qui le ramenait vers WORLFLAND, la chaleur imprégnait son corps. Il se sentait rougir quand il jetait un œil vers ADN.
À côté de lui dans la cabine de conduite, assise et sanglée dans son fauteuil, ADN contemplait, aussi, le paysage stellaire. Cette dernière ne répondait pas aux regards que lui lançait XXL. Elle ne paraissait point comprendre le feu qui s’éveillait dans les yeux et la tête de son coéquipier. Pourtant elle recevait par télépathie la transmission des expressions de XXL. Que voulait dire son collègue en invoquant des sentiments ? Ce terme lui était inconnu. Elle était incapable d’analyser ce concept. Pour ADN, XXL devenait fou. Certainement que des différentes implantations technologiques dysfonctionnaient. Elle en parlera au retour.
XXL devra être révisé, rééquilibré.
Le trouble qui déstabilisait XXL le mettait mal à l’aise. Son organe qui jusqu’à aujourd’hui ne servait qu’a un rôle urinaire, grossissait. Il percevait cette turgescence s’affirmer. Ses lectures lui revenaient, lui montaient à la tête. Naguère, sur terre, le sexe satisfaisait à la reproduction, à la jouissance partagée avec un partenaire, ou aux joies solitaires. Il ferma ses globes oculaires. Sa verge le brûlait. Des rêves étranges le bousculaient. Il imagina ADN nue, ses seins en érection, son vagin ouvert, assoiffé de plaisirs. Il avança un bras vers elle.
ADN s’inquiétait, prenait soudain conscience du trouble physique de son compagnon de voyage. Que voulait-il dire ? Que signifiait son sexe qui grossissait : une maladie ? Son corps rigide, froid, restait loin du tumulte de celui de XXL. La vision qu’entrevoyait son collègue de son académie et le pourquoi de cette vision l’interrogeait. Quant au mot « plaisir », elle ne comprenait pas.
Lorsque ce dernier, d’une main, toucha son épaule, elle réagit.
Dans un réflexe, elle tendit un bras vers le buste de XXL.
XXL se méprit du geste d’ADN, tous à ses convoitises folâtres il ne s’imaginait pas la suite.
ADN saisit le tuyau d’arrivée d’air. D’un mouvement brusque, elle tira violemment celui-ci.
XXL se cabra, compris, mais trop tard. Privé du gaz indispensable à sa survie il sombra dans l’inconscience.
ADN respira. Elle ramènera seule le vaisseau à son port. XXL sera retraité. Il finira en pilules nutritives.

ADN, tout à son soulagement, ne se rendait pas compte qu’elle venait de commettre le premier crime passionnel dans l’espace inter sidéral !

(*) aworlferait : atterrir sur Wolf.
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Doria Lescure · il y a
récit de science fiction bien construit, fluide et bien écrit. Il y a un petit côté noir assumé dans cette histoire qui fait appel à toutes les images du genre mais l'ensemble se tient bien et est agréable à lire.