XVII - Désespoir

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Il pouvait pas. Il pouvait plus. Il sentait que ça montait, cette détresse mortelle qui le foutrait au caniveau. Lui, si désintéressé, si aigri, voilà qu’il était pris d’angoisses, seul dans son pavillon. Il le voyait, son oiseau. Partout, dans chaque pièce. Sa démarche furtive, sa silhouette fine, il la voyait se profiler dans les couloirs. Chaque coin sombre renfermait un spectre, une menace atroce. Il s’était remis à boire et pas qu’un peu. Les bières, les ricards, tout ça valsait de manière compulsive. C’était infernal. Il se pissait dessus à nouveau. Il titubait, il hurlait. C’était un démon, une harpie. Sa paranoïa prenait des allures délirantes. Tout dans la baraque grondait. La télévision, la radio, la chaîne hi-fi... Les ampoules en prenaient pour leur grade, allumées des journées durant. Les nuits étaient cauchemardesques. Il roupillait dans le canapé par intermittence et se réveillait, accablé de rêveries infâmes. Il le voyait. Lui. C’était une maison bourgeoise. Non...Un château plutôt. Un palais gigantesque. Et plein de couloirs déserts. Ils jouaient tous deux à se poursuivre dans les corridors dorés. Ça n’avait aucun sens. Il entendait son rire, ses mugissements crétins. La course s’achevait toujours dans une grande chambre vide. Un lit trônait au milieu de la pièce, couvert de draps blancs immaculés. Un plume du tonnerre prêt à recevoir des décharges destructrices de jouissance. Il s’approchait. Il allait le saisir, le prendre, le dévorer, le combler, l’aplatir, le retourner de fond en comble son petit gars. Oh nom de Dieu ! C’était pas d’la violence...Ça non...Juste un désir innommable. Un amour comme on en fait plus. Il s’approchait. Il allait le toucher... Splatch ! Néant. Vide. Plafond. Il se redressait, hagard sur le sofa. Puis il s’étendait à nouveau. Il fallait souvent trois heures avant que le sommeil ne se montra. Il entendait des pas, des gémissements lointains. Il sentait la trouille le saisir. Parfois, il partait en inspection dans la maison. Il parcourait tout. Il avait encore plus peur. Il allait s’enfermer dans les chiottes. Des fois, il s’endormait sur le trône. Un espace si confiné ne pouvait contenir aucun revenant. Décidément.... C’est que ça puait là-dedans. Depuis que la bibine était revenue le prendre, il dégueulait partout. Du vomi séché sur le carrelage s’étendait à perte de vue. C’était un égout, un torrent infâme d’immondices. Quand toutes les bouteilles avaient eues leur compte, il s’attaquait à l’eau de Cologne. Il buvait tout. Pouah ! C’était infect. Il dégueulait encore. Son seul espoir, c’était lui. Sa créature. Son petit monstre. Et il l’avait perdu. Pauvre gamin, fauché net par tant de conneries. Accablé du fardeau de l’existence, des regards méprisants de tant et tant de cons. Tous ces êtres immondes qui venaient graviter autour de vous pour vous anéantir en futilités et ne juraient que par le pognon et leur ego à la traîne...C’était bien la peine, putain de nom de Dieu ! De se donner du mal, d’être gentil, presque niais, avec cette galaxie nuisible, de se faire bien voir, de réussir, de réussir tout sans exception ! Pour le plaisir de ces loques ! Et de quel droit d’abord ? Non, vraiment, c’était on ne peut plus clair... Tu pouvais suivre le mouvement, t’abrutir dans les vapeurs de l’humanité, devenir le pion par excellence ou bien alors terminer en barbaque purulente sur les rails d’une voie ferrée après le passage quotidien du fourgon à bestiaux. C’était à prendre ou à laisser. Marche ou crève ! Il revoyait la morgue, la main gelée, les messieurs éminemment respectables. Quand ce n’était pas le palais, c’était ça. La nuit était une morgue géante dont chaque porte était un placard morbide, chaque couloir, une allée glaçante. Il parlait seul. Il gémissait seul. Il pleurait seul. Il hurlait seul. C’était proprement délirant. Il puait, il s’encrassait. Il ne sortait plus. Son lit, c’était pas tenable. Il se couchait dedans trois secondes et il l’avait l’impression que l’oiseau dormait à coté de lui. Il sentait l’espace vide, la zone horriblement incertaine. Il tâtait. On aurait dit que c’était chaud... Oui, c’est ça. La chaleur du corps mort qui nargue le vif. Alors, il se relevait, tremblotant, pâle, suffoquant, glaviotant et il allait s’affaler dans le salon. Encore un fond de bouteille tient. Le énième depuis la nuit des temps. Il ne songeait plus à se branler. Son désir était mort et ne vivait plus que dans des songes funestes. Du corps si désiré, si aimé le temps de quelques nuits, il ne restait plus qu’un tas de cendres délicatement entassées dans l’urne froide d’un caveau gelé. Y faut payer. Marche ou crève, j’te dis.

Un soir, il décida qu’il fallait en finir. C’était trop. Il avait trépigné des années et des années durant. C’est bon, il avait eu son compte. L’existence, ça ne valait rien. C’était du chiqué. Mais tout de même, c’était pas une raison pour négliger la mise en scène. De son armoire, il exhuma un vieux costume qui lui allait encore plutôt bien. Il jeta un coup d’œil au miroir. Il flottait dedans. Ça faisait ringard. Tant pis. Il enfila la cravate grise, ajusta le col avec soin. Coco, t’est convenable pour ta dernière virée. Quand il fut content de sa tenue, il se dirigea vers le salon. Il était à jeun. Il tremblait terriblement. Le besoin de s’enfiler Rosalie était intenable. Il résistait. Il fallait bien pour mourir. Il se dirigea vers la chaîne hi-fi, l’alluma, puis s’en alla farfouiller dans le placard ou il avait soigneusement rangé et classé une quantité de CD. Il aurait bien préféré un tourne-disque mais il n’en avait plus sous la main. Le sien avait rendu l’âme il y a quelques années et avait terminé dans la benne d’une déchetterie. Les vinyles, eux, prenaient la poussière dans un carton. Il parcourut du regard les tranches des innombrables petits coffrets de plastique. Schubert, Chopin, Saint-Saëns ? Non... Brel, Gainsbourg, Brassens ? Bof... Sinatra alors ? Ça ne lui disait rien de brave... Finalement, il opta pour du Boris Vian. Il inséra le CD, mis le volume à fond. Il fallait que ça pète, que ça fende tout l’espace. C’était un beau jour après tout. Le corps allait mourir et le fardeau s’envoler illico. Il grimpa les escaliers, s’arrêta net à mi-chemin. Il fallait qu’il soit suffisamment haut, que la carcasse ne se rétame pas contre le carrelage et que ça pende sec. Il ôta la ceinture de sa taille, l’accrocha avec une concentration à peine croyable à la rampe puis se la passa autour du cou. Merde. Pas pratique. Il libéra le cou, descendit et prit une chaise. Il grimpa, emprisonna de nouveau le cou. Il resta planté un moment, n’osant plus se remuer. Enfin, il gigota un peu, plaça un pied dans le vide puis doucement risqua le second... il était au bord. Complètement au bord. Envoyez la sauce bordel ! Crac ! Il glissa, la chaise dérapa...et ce fut tout pour les quelques secondes qui suivirent. La Mort était en face pour de bon.

A quelques mètres, Boris fredonnait sur un tango. Celui des Joyeux Bouchers.
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