XIV - La lettre

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" Ce monde n'est qu'une immense entreprise à se foutre du monde. " Louis-Ferdinand Céline Pour me retrouver : noirceur652092088.wordpress.com  [+]

Mon vieux,

C’est fini pour moi. Je n’ai plus la force de tenir. Certes, j’ai même pas vécu vingt ans mais c’est déjà bien assez pour comprendre les paquets de connerie qui te tombent quotidiennement sur la gueule. J’aurais voulu écrire ça à quelqu’un d’autre mais vois-tu, il n’y a plus que toi pour me lire à présent. Les autres, ils ont désertés. Ils m’ont laissé. Ils m’ont tout pris. Jour après jour, ils m’ont enfoncé sans même en avoir conscience. Voir leurs tronches, c’était plus possible, c’était un affront, une douleur. Cette table minuscule dans la cuisine, à la maison, et nous quatre, en cercle, à bouffer en silence, les yeux vides, la gueule déformée par la mastication et ces reproches silencieux...J’en pouvais plus, j’avais envie de vomir. J’ai bien essayé de protester, de me faire comprendre quelquefois. Mais ça n’a jamais marché. Ils se sont foutus de moi, m’ont tourné en dérision sans cesse. C’était pitoyable, j’en perdais ma crédibilité. J’étais au comble du ridicule. Oh, c’est pas une question d’avoir été battu, ça, non... Je le jure, ils m’ont jamais touché ces salauds. Mais dans l’âme, ça blesse profondément. Et puis il y a eu les jours, les nuits, la pluie, le beau temps. Les fantasmes ont été mes seuls amours. Rien de vrai. Que des images. J’ai bossé, sans volonté. J’ai vu les gens, mornes, et leur indifférence épouvantable. Me refroidir, c’est devenu une obsession. Des suicides, il y en a des tas... J’aurais pu me pendre, me faire un cocktail, me jeter sous un train, me tirer une balle dans le coffre... Mais j’avais une trouille affreuse. J’ai jamais osé. Au fond, je me disais que c’était des chialeries permanentes en moi, une faiblesse inouïe, que la vie valait bien mieux et qu’il suffisait juste d’être patient. Juste un peu de patience quoi. Tout ça serait passé bien vite. Et alors, j’aurais pu vivre en homme libre, m’assumer à la face du monde avec du pognon plein les poches. Mais rien n’est passé. La vie a suivi son cours et m’a laissée sur le banc de touche. J’ai tout fait pourtant. J’ai cru, je me suis forcé à croire. J’ai voulu me distraire par tous les moyens. Mais la bête revenait. Elle, l’infâme, qui tait son nom. Alors je suis allé voir des psys. J’ai jamais rien dit à personne. J’avais trop honte de ma défaillance. Et évidemment, ça n’a pas marché. Tout ça, c’est du bidon. Du business. J’aurais du m’en douter... Venant des hommes, il n’y a que des vacheries. Et puis il y a eu ce type aussi... J’ai été fou de lui. J’aurais tout donné pour qu’il me jette un regard ce con. Mais il ne s’est jamais rien produit. Le pire, c’est que jusqu’au bout, j’ai espéré l’étincelle qui me sauverait du désastre. Je l’ai espionné, j’ai espéré un miracle et pour une fois, j’ai aimé vivre. Pour une fois, j’ai cru en l’existence du bon Dieu mais le bon Dieu n’a jamais cru en la mienne. Tu te rends compte ? Un jour, le mec s’est barré. Je ne l’ai jamais revu. Ça m’a foutu un coup. Je suis venu me balader dans ce square. Je pensais à pleins de trucs...et en même temps, je te voyais passer et repasser. Ça a duré des semaines ton manège. J’étais gêné. Jamais je ne t’aurais cru si peu pervers finalement. T’abordes, t’invites, tu sers à boire, tu baises et tu demandes pas ton reste. Pas de chichis. A la maison déjà, ça allait mal. Le père, il se foutait de moi. La mère, elle faisait profil bas. Et le frangin, il n’a rien dit. Il s’est embourbé dans sa crasse. Un jour, ils m’ont chassé. Leur conscience a dû peser moins lourd. Certainement.

Tu vois, j’ai longtemps pesé le pour et le contre. Finalement, je me suis décidé. J’ai trouvé une autre façon de faire la nique, comme tu dis, aux choses de l’existence. Ça te paraîtra sans doute radical comme décision mais je te jure que c’était la meilleure chose à faire. Je m’en vais. Voilà. Je me barre. Je me tire. Et je les emmerde. Je ne demande pas mon reste. J’ai vu et j’ai compris que ça valait pas tellement le coup malgré la publicité qu’on peut faire. Si jamais ils ramassent des morceaux et que tu te décides pour la cérémonie, faudra pas te fier à leurs hypocrisies. Ils viendront bénir la caisse en chialant, ils exhiberont leur parlote et ils joueront les affligés. Tout d’un coup, ils m’aimeront comme jamais. Quand t’es mort, tu peux te faire beaucoup de potes, c’est un fait. Tombe pas là-dedans. Leurs larmes, je m’en cogne. C’est tout.

Je te salue une ultime fois. Juste, j’espère que tu m’en veux pas trop.

A.


PS : Inutile de t’affoler. Je suis déjà bien paisible à l’heure qu’il est.
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