XIII - La pluie

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" Ce monde n'est qu'une immense entreprise à se foutre du monde. " Louis-Ferdinand Céline Pour me retrouver : noirceur652092088.wordpress.com  [+]

Il pleuvait ce soir-là. Des torrents à n’en plus finir. Il bavardait avec sa désillusion lorsque trois coups se firent entendre contre la porte. Il se redressa, interloqué. Cela faisait longtemps qu’il n’attendait plus personne. Lourd mais résigné, il se leva, traversa le corridor et ouvrit. Son jeune homme était là. Trempé, grelottant, reniflant, répugnant. Il ne le reconnut pas d’emblée. Il s’écoula peut-être quelques microsecondes avant que la connexion ne se fit. Il le poussa alors à l’intérieur. Le gamin se dirigea d’un pas vif vers le salon. Il était trempé. On aurait dit un clébard paumé. Il était rougeaud. Peut-être avait-il pleuré ?
- Bah...Qu’est ce que tu viens faire là ?
- Ils m’ont viré.
- Qui ?
- Les vieux pardi...
Il ôta sa veste qu’il balança à l’autre bout de la pièce. Puis il s’effondra sur le canapé. Il y eut un instant de flottement. Entre eux, il y avait toujours des moments comme ça. C’était devenu une habitude en si peu de rencontres.
- T’as bu ?
Le petit salopard. Il avait vu la bouteille à moitié vide qui traînassait sur la table basse.
- Mais non voyons...
- Arrête ton char. T’est plein. Ça se voit à trente kilomètres.
- J’ai pris quelques verres. Ça m’arrive. Tu verras bien quand tu seras malheureux... Ça calme.
Le jeune fit une moue dubitative. Il était pas con. Il l’avait repéré tout de suite, son alcoolisme. Il était gros comme une maison.
- Tu m’as pas dit...Qu’est ce que tu viens foutre ici ?
- Les vieux m’ont viré putain ! Qu’est ce que tu comprends pas là-dedans ? Je suis seul. J’ai plus personne à part toi. Le pédé, ils en veulent plus. Ça leur a bien plu de me torcher, de me traîner dans leurs principes à la con pendant des années mais maintenant que je dévie, ça devient embêtant pour eux alors ils me virent...
Et l’oiseau fondit en larmes. Les derniers verrous sautaient. La résistance devenait veine.
- Calme-toi. Tu peux dormir ici ce soir. Ça ne me dérange pas.
Il ne lui demanda pas si il était revenu se poser sur ce banc, dans le square. Il n’était pas retourné là-bas. Pas le courage.
- Tiens, tu veux boire quelque chose ?
Et ils burent. Ils terminèrent la foutue bouteille, en ouvrirent une autre. Ils se saoulèrent comme la première fois mais sans plaisir. Plus de luxe, plus de baise, plus rien que la désolation et l’attente du sommeil pour fuir la vie. Ils se traînèrent, plus bas que jamais, jusqu’aux piaules. Il y avait bien la chambre d’ami pour cette fois mais le jeune homme voulait dormir avec lui. Il n’opposa pas de résistance. Si il y avait bien une chose qui persistait dans son ivresse, c’était le besoin de serrer, de réconforter, d’aimer un peu pour cette fois. Ils se déshabillèrent mais ne firent pas l’amour. Étendus dans le plumard, ils causèrent un peu :
- Je me sens plus bas qu’un chien... Je vais faire une connerie et personne me regrettera...
- Arrête de causer. Tu dis des bêtises. T’est jeune, tu leur feras la nique. Tu leur prouveras que tu peux t’en sortir sans eux.
- J’te jure, c’est pas de gaieté de cœur que je pense à ça. J’aurais pu rester pépère dans l’existence et voilà que ça me tombe dessus. J’ai rien demandé moi, j’ai juste envie de crever...
- Tu feras comme moi. Tu partiras vers des horizons plus vastes. Tu découvriras le bonheur ailleurs. Je te jure qu’il existe. Je l’ai connu. On le connaît tous au moins une fois et c’est déjà bien assez.
- Oui. Et maintenant t’est là, tu t’emmerdes...
- On vieillit figure-toi. Quand on est jeune, on est exalté, on a besoin de se sentir exister. Mais il arrive un âge où c’est jouissif de se laisser crouler dans un fauteuil et d’avoir enfin la paix. Ah, j’te promets mon garçon, c’est un luxe pas convenable quand le corps est à bout.
- Je ne serai jamais vieux.
- J’espère bien que si. Ce serait con de pas finir le livre quand même.
- Y’ a déjà plus de page, qu’est ce que tu veux que j’te dise.... Je vais me finir et voilà tout.
- Ferme-là et dors. T’y verras plus clair demain matin.
Ils s’étreignirent brièvement puis le sommeil s’imposa.

Il devait être neuf heures lorsqu’il ouvrit les yeux. Il étendit péniblement les bras et s’aperçut que le lit était vide. Il se redressa, fouilla la chambre du regard. Personne. Dehors, les oiseaux piaillaient. Il se leva, traversa le couloir. Il appela sans volonté et ne reçut aucune réponse. Il arriva dans le salon. Un truc attira son attention. C’était posé sur la petite table. C’était une lettre. Alors il pensa que le jeune homme s’était ravisé, qu’il était rentré chez lui en pleine nuit et que peut-être, à l’heure actuelle, tout était rentré dans l’ordre. Il déplia le courrier et lut. Dans le fond, il savait fort bien qu’on ne laissait jamais de lettre au hasard.
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