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Wouf

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Sylvie Franceus

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19

Ce matin, une silhouette a bouleversé ma vie, entièrement et pour toujours.
Une jeune femme anonyme, a modifié l’ordre des choses et sans le vouloir et sans le savoir, elle a tout changé, avec juste un battement d’ailes de papillon.
Un frôlement. Un souffle.
Je la regarde. Elle marche mais elle ne me voit pas. Elle traverse le parc vert clair et le printemps, en même temps.
Ses pas sont comptés et sa vie aussi mais personne ne le sait. Ni elle, ni moi, ni lui. Lui, c’est le troisième personnage. Il n’est pas encore arrivé dans l’histoire, il ne va pas tarder.
Elle marche comme une cosmonaute.
Elle est en apesanteur et elle flotte - si légèrement - entre la terre et l’air qu’elle pèse le poids d’un papillon. Elle est un papillon. Elle est si maigre qu’elle cache son corps translucide sous une épaisse couche de vêtements encombrants et gris qui entravent le moindre de ses mouvements.
Elle ne veut montrer ni son corps longiligne ni sa beauté étique.
Je perçois le grésillement sonore qui est étriqué dans les conduits auditifs de la jeune femme. Le son déborde de ses oreilles et se propage dans le calme du parc.
Elle n’a toujours pas remarqué ma présence pourtant bruyante.
Elle marche lentement mais le rythme de sa musique est rapide et je me demande pourquoi elle ne cale pas les deux cadences. Elle pourrait se servir de l’une pour accélérer l’autre.
A sa place, c’est ce que je ferais et j’avancerais plus vite. Je serais peut-être même déjà arrivé à destination mais je ne suis pas cette jeune femme qui ressemble à un papillon.
Elle, elle préfère la lenteur et les bonbons.
Elle tient dans chaque main, un sachet de bonbons. On dirait un balancier. On dirait une funambule qui marche avec mille et une précautions sur un fil imaginaire. Un fil de cailloux.
Elle marche sur les petits cailloux blancs, exclusivement.
Elle cherche sa stabilité en penchant à droite et à gauche sans s’arrêter, sur la pointe de ses pieds qui sont tout petits et lacés dans des ballerines de satin rose.
Ses bras sont éloignés du reste de son corps. Ils sont tendus comme des filins métalliques, fins mais solides.
Ses poings sont deux furies : ils broient le bord supérieur des sachets de bonbons qui s’agitent pour résister à la menace imminente.
J’entends le bruissement des nounours multicolores qui cognent la paroi interne du sachet crispé dans sa main gauche. Les nounours gélifiés et mous sont brinquebalés injustement et sans ménagement.
A droite, un emballage bicolore et confortable protège les bonbons ronds au caramel. Le jaune et le doré forment une épaisseur molletonnée et cela me fait penser à ce qu’on voit dans une publicité, à la télévision.
On voit une enfant sage. Son grand-père rieur lui offre des bonbons au caramel, ceux-là même que la jeune femme tient dans sa main droite. Le vieil homme télévisuel porte des lunettes et des moustaches amusantes. Ses habits sont en laine beige et marron et ses cheveux en coton blanc. On dirait le Père Noël qui se serait trompé de saison publicitaire.
Le papillon vient de se transformer en tortue à cause de la lourdeur des vêtements qui forment une carapace illusoire ne la protégeant de rien. On dirait une cuirasse boursouflée. C’est un leurre. Un mensonge. Une supercherie parce que rien n’empêchera le drame.
Rien ne s’opposera à la cruauté. Ni le printemps, ni la musique, ni les vêtements, ni les bonbons.
Ni moi qui suis là depuis le début de l’histoire.
La tortue marche très lentement dans les allées rectilignes d’un parc et ce matin, c’est le printemps à Paris.
Ses pas laissent une trace profonde sur le chemin gravillonné, une seule ligne, celle de l’effort surhumain. Elle marche et elle cherche mais ne trouve pas l’équilibre parce qu’il n’existe pas.
Une tortue sur un fil, on n’a jamais vu ça.
Je vois, de loin, son visage qui est infiniment triste. Il fixe obsessionnellement le sol. Ses yeux sont un marécage bleu, très pâle. Ils creusent et ses joues et la terre qui aspire cruellement toute forme de vitalité.
La terre se prépare à engloutir le papillon devenu tortue et la si jolie proie ne devine rien, elle ne s’attend pas au pire. Elle va se laisser surprendre.
Elle marche, c’est tout.
Ses cheveux sont strictement tirés vers l’arrière. On ne les voit pas. On ne les devine pas non plus. Ils sont inenvisageables. Elle mordille ses lèvres qui ressemblent à un trait noir, foncé et très fin, tracé à l’encre du Japon. Il y a de l’art sur ce visage.
Je ne quitte pas du regard cette jeune femme qui rapetisse en s’éloignant sur son fil de petits cailloux blancs. Elle tremble, elle vacille et, brutalement, elle tombe.
La tortue est à terre et elle y restera. Elle git sur les gravillons grumeleux, dans un parc, à Paris.
C’est le printemps, l’air est doux.
Mon agitation ne suffit pas à alerter les promeneurs matinaux qui déambulent.
La jeune femme respire vite. Trop vite. Personne n’entend son souffle et sa voix qui murmure. Personne ne remarque ses mains tendues et son regard bleu trop pâle.

Je vois surgir un jeune homme immense qui court, mécaniquement, en écoutant de la musique.
Il s’appelle Dilo. C’est écrit en grosses lettres brillantes sur le bandeau de tissu éponge qui cercle son front. On dirait un personnage de fiction. On dirait un long corps bio ionique programmé pour courir vite et longtemps.
C’est le troisième personnage.
Dilo est un performeur indifférent au monde qui l’entoure. Lui, non plus, ne remarque pas ma présence. Il ne me voit pas et il ne sait pas que je le regarde.
Il est un géant. Un guépard. Il ne se contente pas de courir, il bondit.
Ses enjambées sont puissantes et déterminées. Chacun de ses pas est cadencé de manière égale en fonction du son qui arrive dans ses oreilles.
Ses bras battent la mesure, ils sont pliés à angles très droits et collés sur les côtés de son thorax rectangulaire.
Ses mains sont tendues à l’extrême, elles brisent l’air. On dirait des haches.
Il y a quelque chose de géométrique dans ce personnage étrange.
Aucune émotion n’est perceptible, aucune forme d’humanité.
En chemin, je vois que Dilo, le guépard, expose sa peau sans pudeur et sans vêtement, mis à part un short noir. Sa peau est un cuir bien tanné qui luit ostensiblement, ce matin, dans un parc, à Paris.
Son crâne est rond et lisse. On dirait un ballon, rond et lisse. Son regard est protégé par des lunettes en forme de masque de plongée ou de ski. Sa bouche mâchouille on ne sait pas quoi mais on devine une gomme qui sert à muscler sa mâchoire déjà artificiellement carrée.
Dilo, le géant, est aussi très connecté. On voit des petits fils qui le relient à des boitiers électroniques et probablement autoritaires comme si chacun de ses gestes ne relevait pas de sa propre volonté.
Dilo est une caricature télécommandée, c’est une évidence.
Il fixe l’horizon comme s’il apercevait, au bout, sa ligne d’arrivée. Il est là pour réussir son entraînement et il semble que rien ne l’arrêtera.
Il maîtrise tout : sa respiration, sa sueur, sa douleur, ses mouvements, ses muscles, les battements de son cœur, son chronomètre et sa force.
Dilo est un colosse.

Maintenant, il trébuche parce qu’il n’a pas vu l’obstacle sous ses pieds robotisés.
Il tombe sur ce qu’il croit être une branche mais le géant, n’est pas programmé pour tomber alors il se relève et se remet à courir encore plus vite parce qu’il faut rattraper ce retard imprévu.
La branche sur le sol n’est pas un morceau d’arbre. C’est une vie. Un souffle. Un murmure.
La branche, c’est la jeune femme anonyme et elle craque sous le poids de Dilo, le colosse.
L’un aurait pu sauver la vie de l’autre et inversement.
Elle regarde Dilo qui se lève et qui ne la voit pas à cause du masque sur ses yeux mais pas seulement à cause du masque. Elle est juste une branche pour le guépard. C’est tellement vrai qu’on ne connaît toujours pas son prénom.
Il se remet à courir, mécaniquement.
C’est cruel, le printemps à Paris.
Maintenant je le vois faire demi-tour, il freine sa cadence. Il a cessé de courir. Il marche. Le robot vient de se transformer en humain. Les fils tyranniques pendouillent désormais dans le vide parce que l’humain, enfin déconnecté, l’a décidé.
L’ordre des choses vient d’être modifié et pour lui et pour moi. Entièrement et pour toujours avec juste un battement d’ailes de papillon. Un frôlement. Un souffle.
Ses deux genoux écrasent les gravillons blancs et ses mains, les haches, portent la jeune femme, qui n’a toujours pas de prénom, au-dessus du sol.
Le papillon s’est envolé. Le colosse s’est écroulé. Le parc n’est plus tout à fait le même. Quelque chose a changé, peut-être les couleurs qui ont installé de la torpeur dans les allées. Quelque chose d’indéfinissable.
Il n’y a plus de promeneurs parce que c’est le soir, désormais.
J’entends de la musique.
J’ai vu le papillon et la tortue et la branche. J’ai vu le guépard et le colosse.
Je me suis approché d’eux souvent, ce matin, dans le parc.
J’ai marché à leurs côtés, à tous petits pas et à grandes enjambées. J’ai fixé mon regard vers le sol puis vers l’horizon. J’ai suivi la ligne de petits cailloux blancs comme un funambule.
J’ai bondi comme un guépard. J’ai tendu l’oreille vers la musique. J’ai mâchouillé une gomme imaginaire. J’ai mordillé mes lèvres et tout ce qui pouvait l’être. J’ai tenté de modifier le cours des évènements.
J’ai essayé d’éviter la chute mais personne n’a voulu me regarder alors maintenant, j’attrape, comme je peux les sachets de bonbons multicolores. Ils recouvrent et protègent un tout petit bijou qui est fin et doré.
C’est une gourmette avec quelques lettres gravées en italique.
Maintenant, je sais que le papillon avait un prénom.

Le papillon s’appelait Marta et moi, je m’appelle Hé.

Je suis le chien du gardien du parc.
Wouf.
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Leméditant · il y a
Un beau talent pour ce récit d'observation et de psychologie. Vous avez vraiment l'art des chutes ! Je n'aurai vraiment pas imaginé celle-ci. Grand bravo pour cet art du portrait et du suspense narratif à travers des métaphores très évocatrices.
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JigoKu Kokoro · il y a
Bonsoir La fée ( ^_^)
Un récit très original. Un point de vue qui invite à l'interrogation. Il y a une certaine habilité car on se surprend à détailler chaque image pour suivre cette action et recréer mentalement cette scène dans la réalité. Le style est agréable et fluide, on le lit sans problème. Il y a un choix de thématique fort sympathique derrière en plaçant l'absence première de réaction lors de la confrontation entre le colosse et la branche. Comme une réflexion sur les réaction sociétaires de nos concitoyens qui sont tellement individualistes en général. J'y retrouve avec plaisir votre optimisme et votre volonté d'apporter plus qu'un constat. ( ^_^)

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Sylvie Franceus · il y a
Merci beaucoup JK de tant de compliments. J'ai commencé à te lire mais LULU m'a tellement bouleversée que... j'ai besoin de temps pour te dire... Un si beau texte alors c'est moi qui te remercie et surtout excuse moi de ne pas te répondre rapidement
sylvie

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JigoKu Kokoro · il y a
Bonjour Sylvie ( ^_^),
Je t'en prie. Il n'y a pas de problème pour le temps de réponse. Je comprend tout à fait que ce texte puisse t'avoir bouleversé. Le sujet qu'il traite n'est pas évident. Prends le temps qu'il te faudra. Je suis comme toi, parfois je n'ai pas le toujours le temps d'être aussi prompt que certains auteurs. j'accueillerais ton commentaire avec plaisir. ( ^_^)

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Alain Derenne · il y a
Très beau Sylvie
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Sylvie Franceus · il y a
Merci Alain d'être passée me lire et de me dire cela
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Iqueen · il y a
Très joli ! j'aime !
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Sylvie Franceus · il y a
Merci d'être passée ici !
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André Page · il y a
Une sacrée performance dans l'écriture pour ce texte qui nous emmène dans le grand parc de ton imagination, bravo!
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Sylvie Franceus · il y a
Merci André de cette petite visite dans ce parc imaginaire et propice aux rencontres troublantes mais je n'en déduis pas pour autant que les gens qui courent sont des gens bizarres.... oh, non, alors !!!!
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Tranquillou974 · il y a
Bonjour Lafée,
Mon soutien pour ce texte parfaitement écrit.
On vous suit dès le début, en partie - selon moi - grâce à l'usage du présent de narration : outre qu'il confère à votre nouvelle rythme et allant, il rend aussi la scène très visuelle et favorise judicieusement l'identification aux personnages.
La chute m'a également beaucoup plu. Bravo !
Un petit détour vers "Requiescant in pace" ? Simple invitation bien sûr :))
Excellente continuation à vous, chère fée, et au plaisir de continuer à partager avec vous,
Tranquillou974

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Sylvie Franceus · il y a
Merci beaucoup de ce gentil commentaire !
A bientôt

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Philippe Barbier · il y a
bravo
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Sylvie Franceus · il y a
Merci
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Vivian Roof · il y a
Et moi je sais pourquoi tu t'appelles Lafée. Un peu d'espace pour Lafée, s'il vous plait ! La (espace) Fée. La Fée.
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Sylvie Franceus · il y a
Coucou toi. ... Merci Toi. .. Et pourquoi tu dis que tu sais pourquoi je m'appelle la fée ?
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Vivian Roof · il y a
Si je le disais c'est que je le penserai : une fée des critures. Une magicienneresse des mots...
(j'ai pas dit que je sais que. J'ai dit que je sais pourquoi. CNUE !)

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Sylvie Franceus · il y a
Elfettes des émaux tif tif .. trolette engrottée et sauvage
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Vivian Roof · il y a
Je pensais que tu allais me demander : c'est quoi " CNUE" ???
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Sylvie Franceus · il y a
Bé non.... Un peu d'indulgence , ici c'est pas l'idéal pour reflechir , Vivian. ... ici, tout est blanc. ... donc .... CNUE.....
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Vivian Roof · il y a
Allez, je fais mon malin...
CNUE : nu en ce (nuance)
Applaudissements !

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Sylvie Franceus · il y a
Hi hi
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Pascal Depresle · il y a
Ma petite wouaf pour ce texte.
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Sylvie Franceus · il y a
Merci Pascal. ... Wouf !
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Margue · il y a
wouaf! je suis sans voix ! c'est !
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Sylvie Franceus · il y a
Coucou Margue. .. Je suis revenue. ... Sans voix.... Oui.....l'écriture. .. Un sacré défi perso
Merci

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