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World War F

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Gérald Truchot

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Vendredi 20 juin 2014 - 20h27


Enfin le weekend ! Cette dernière garde était mortelle. J'adore mon boulot mais les astreintes me laissent toujours sur le carreau. Heureusement que le nouveau stagiaire assure. J'ai pas besoin de bosser pour deux comme avec le précédent. Un paumé qui se croyait dans un épisode de Grey's anatomy. Bref. Je fais un saut chez l'épicier pour me prendre une pizza et je file me noyer sous la douche. Trop hâte de pouvoir me poser. Ce soir, ce sera une soirée 3B : Bourgogne-Bouffe-Bouquin. J'ai un Mercurey 2010 à la cave et le dernier Grangé n'attend que moi. Pour une fois que Zoé me refile pas un Musso...


Je sors du rond-point et prend la rue Thuysset. Le soleil cogne encore à cette heure, l'été a pris un peu d'avance cette année. En bas de la ligne droite, je vois le feu. Vert. J'appuie sur la pédale. La couverture du Grangé s'impose dans ma tête. L'aiguille du compteur dépasse le 60. Deux cent mètres, toujours au vert. Le moteur couvre les éructations de la radio. Mes mains se crispent sur le volant. Prendre un feu de vitesse est toujours une petite victoire. La victoire des médiocres sur le système. 100 mètres. Je relâche un peu la pression exercée par mon pied droit. La voiture se laisse avaler par le faux plat. Le soleil disparaît derrière une barre d'immeuble. L’Ombre. Mes pupilles s'adaptent. Le orange m'éclabousse le visage. Réflexe conditionné, je maltraite la pédale de frein, les roues gémissent. Pavlov, je te hais. Rouge.


C'est à ce moment que je vois les premiers. Ils sont quatre et traversent juste devant moi. Leurs pas erratiques foulent les bandes rongées du passage piéton. Les deux premiers portent des packs de bières, offre spéciale coupe du monde : photo officielle des joueurs, bon de réduction sur le prochain achat, emballage renforcé. Chacun possède un maillot tricolore d'une époque différente. Avec le nom d'un millionnaire floqué dans le dos. A chacun ses héros. Sous les casquettes, je devine les regards bovins, déjà embués par les vapeurs d'alcool. Le lever de coude est aussi un sport collectif. Avant de rejoindre le trottoir, le dernier supporter me fixe, incrédule. Ses yeux de poisson mort me regardent sans me voir. Le feu passe au vert et je démarre. Par curiosité, je lance un dernier coup d'œil dans le rétro. Le soleil m'éblouie mais il me semble voir un imbibé cracher sur ma voiture.


Je m'engage sur le boulevard du canal, artère centrale de ma petite ville. Deux voies, des troupeaux de voitures défilent sous le regard bienveillant des signaux tricolores. Je suis ma file, discipliné, soumis à l'instinct grégaire de l'automobiliste. Malgré le mouvement, quelques coups de klaxon retentissent devant. Ils témoignent plus de la joie que de l'impatience. On dirait presque un chant d'encouragement. Je distingue quelques drapeaux accrochés aux toits en tôle, une étoffe bleu-blanc-rouge étendu sur une vitre arrière, des chaussettes aux mêmes couleurs épousant les formes rondelettes de rétroviseurs. Je me souviens alors que la France joue ce soir. Je comprends mieux cette effervescence patriotique. Il n'y a que le foot pour faire resurgir les pulsions nationalistes. Le foot et le FN. Juste avant de rejoindre la rue Chante coq, un automobiliste bleuté m'adresse un doigt d'honneur tendu.


Plus je me rapproche du centre-ville, plus les piétons se colorent et s'amoncellent. Les espaces se réduisent, la foule grandit. La rue qui mène à l'épicerie est obstruée par un sens interdit. Un message imprimé surplombe le cercle rouge barré de blanc : " Place du marché interdite aux véhicules. Accès à l'écran géant par voies piétonnes." Je suis la déviation et me gare rapidement sur un emplacement réservé aux livraisons. L'utilitaire du boulot, tout en angles, se glisse entre deux allemandes d'un noir nacré. Je verrouille et remonte le trottoir. Un chien, croisement entre un labrador et une incertitude, me regarde passer, amorphe. Un foulard républicain noué autour de son cou doré. J'esquisse une caresse de la main et vient lui flatter le crâne. Sans prévenir, l'animal se redresse lentement, lève la jambe et se soulage sur mes pieds. Stupéfait, j'esquive mais trop tard. Le flot d'urine inonde mes baskets. J'évalue le désastre. Un passage en machine en viendra à bout. Je gratifie l'incontinent d'un lourd regard de reproche et reprend le cours de mon trottoir.


Je remonte la ruelle à grandes enjambées. L'urine vient de traverser la toile de mes chaussures et s'attaque à présent aux chaussettes. Quelques balcons arborent des drapeaux géants. Les couleurs sont ternes, le soleil n'arrive pas à franchir le relief d'immeubles. Au loin, je distingue une sourde rumeur, comme le bouillonnement d'un fleuve chahuté. Mon mètre quatre-vingt-sept dépasse un groupe de touristes teutons armés de chaussures en liège, chaussettes montantes et casquettes publicitaires. Collision d'odeurs corporelles : sueur, haleines alcoolisées, crème solaire et désinfectant. L'atmosphère plombée agglomère les molécules et me donne la nausée. Je fonce. Je veux en finir, rentrer chez moi, m'isoler dans mon sanctuaire.


J'ai enfin contourné le bloc de bâtiments. Le grand jaune revient me grignoter de ses rayons alors qu'une petite brise chuchote à mes oreilles. Je dévale la rue des invalides. Je me glisse entres les piétons, colorés, monochromes, fluos, tel un pinceau sur une palette pop-art. Mes muscles se plaignent, le manque d'habitude. A dix mètres, la chaussée est obstruée par une troupe de Schtroumpfs géants. Sans les bonnets. Je me décale sur le trottoir. Ma semelle droite fusionne avec un vieux chewing-gum laissé pour mort. Tout en gardant mon allure, je tente désespérément de chasser le parasite par friction sur le goudron. Je devine le désastre. La gomme gluante s'étale et pénètre les reliefs du caoutchouc. Concentré sur ma foulée, la pupille rivée sur ma basket droite, je heurte sans violence un marmot accroché à la main de sa mère. Mes excuses jaillissent à l'unisson de mon sourire désolé. Le gamin et sa génitrice me fixent de leurs yeux étonnés. Leurs bouches en O mou se resserrent et se muent alors en rictus de colère. Les joues déchirées par trois bandes de peinture tricolore ils se jettent sur moi, s'agrippant à ma chemise et mon pantalon. La femme plante ses ongles dans mon bras alors que son rejeton s'accroche à la poche du baggy. Je me débats, repousse la mère des deux mains, lui ordonne de se calmer, de me lâcher. Ses yeux cernés de rouge me projettent sa haine. J'y puise la force nécessaire et m'arrache à son emprise. Elle perd l'équilibre et s'étale sur le sol après s'être tordu la cheville. Électrisé, le fiston finit de démembrer ma poche et se laisse emporter par son élan. Il tombe sur sa mère, l'écusson des hôpitaux de Genève en guise de trophée entre les mains. Quand je vois leurs yeux étinceler de rage, la panique supplante la surprise. Je lance un regard circulaire : les Schtroumpfs géants me fixent, certains me désignent du doigt. Ils accélèrent le mouvement dans ma direction. De son coté, le pochicide se relève avec souplesse et arrache sa casquette. Son visage n'est que colère. Cheveux teints en bleu, sourire carnassier éclatant et les yeux gonflés de veines rouges. Mon cœur oublie un battement et je pars en courant.


Je détale dans la rue des invalides avec mes bottes de sept lieux, la meute bariolée aux trousses. J'esquive un peu, je bouscule beaucoup. Les passants, surpris, n'ont pas le temps ni la présence d'esprit de réagir. Mes jambes brûlent, mes articulations s'entrechoquent. Ma vue anesthésie mes autres sens. Je suis dans un couloir étroit, jonché d'obstacles, la ligne d'arrivée m'attend à cinquante mètres. Je me souviens alors de mes neuf ans, la course de ma vie, Le chien du voisin accroché à mes mollets pour quelques cerises volées. A cette époque, mes pieds chantaient sur le gravier.


Place du marché. Mes longues jambes s'immobilisent. Le bleu et le rouge saturent mon champ de vision. Une marée humaine est agglutinée devant un écran géant. Les esclaves et le maître. Les attitudes reflètent un amalgame de soumission, de rage et d'espoir. Le brouhaha s'intensifie d'un coup, la rumeur du fleuve éclate en un milliers de conversations inaudibles. Une brise, polluée de relents de friture, de goudron et de bière chaude, m'agresse les narines et picorent mes gouttes de sueurs. Peu à peu, la masse grouillante lève ses yeux multiples sur moi. J'arrive à grand peine à distinguer les individus dans la foule. Les flashs se succèdent, mes iris tressautent, impossible de fixer un point. Perruques bariolées, poitrines peintes, drapeaux en guise de capes, cornes de brume, visages tribaux. L'eau. Le feu. La pureté. La houle se lève. Ils se rapprochent. Avant d'être engloutit, je pose mes yeux embués sur l'écran. La composition des équipes. La France en blanc. La Suisse en rouge.


Le tsunami me submerge. Je suis ballotté, retourné, pétrit. Expulsé. Je sors d'un tambour de lave-linge. Ma chemise a été arrachée, mon pantalon raccourci. Des doigts ont souillé mon torse et mon visage, je suis peints aux couleurs de la tribu. L'eau, le feu, la pureté. Des bras puissants me soulèvent et me rapprochent un peu plus du soleil. Mon corps m'ignore jusqu'à oublier la douleur. Je glisse sur cette surface de doigts mouvants, la sensation d'abandon est totale. Le grand monolithe noir se dresse devant moi, les joueurs alignés sur la pelouse verte restent tatoués sur ma rétine. La voix des commentateurs me traverse et résonne dans mes os. On me repose, lentement. Tous les visages alentours sont joyeux. On me sourit, me félicite, m'encourage. Une bouteille en verre se glisse dans ma main, des tapes dans le dos en signe de fraternité.. Un sifflement strident déchire l'air. Le coup d'envoi ! Je me sens alors aspiré par cette fenêtre aux pulsations enivrantes. Je commence à vibrer à l'unisson de ceux qui m'entourent. Je me dissous avec eux, en eux.


Sur le sol, les restes d'une chemise. Au bras, l'écusson des hôpitaux de Genève. Une croix blanche sur fond rouge.
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Image de Guy Bellinger
Guy Bellinger · il y a
Moi qui ai horreur des foules, et en particuliers des agrégats de supporters, votre texte cauchemardesque m'a remué. Et le mot est faible.
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