Worg, un assassin si discret

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J'écris comme je respire, sans arrêt, sans lassitude, depuis plus de 20 ans, à l'ordi ou au Bic, sur Moleskine, sur un set de table en papier, dans la paume de ma main, sur les oiseaux, les  [+]

Worg avait tué un homme il y a longtemps lors d'une rixe dans un bar de Paris, pour une histoire de briquet. Il s'était enfui en courant et n'avait jamais reparu dans la capitale ni dans sa banlieue, même éloignée. Il avait même changé de visage. Étant donné qu'il faisait une sale tête lors du drame, il pensait qu'en se forçant à sourire en permanence lorsqu'il était en compagnie, cela lui éviterait d'être reconnu par les témoins qui l'avaient vu donnant un coup de couteau à sa victime, Alphonse Pignard. Des témoins, Worg en imaginait de partout, même à Bordeaux où il habitait depuis des années.
Il souriait tellement que ses amis l'appelaient Worg la banane. Il n'avait pas rasé sa barbe et ses cheveux, ni fait refaire son nez de presque Cyrano ou ses oreilles légèrement décollées car il était persuadé que le simple fait de sourire le mettait à l'abri de la justice. Par ailleurs, afficher ce rictus en permanence finit par déteindre sur son moral habituellement en berne pour faire de lui un homme heureux.
Worg vivait avec Élisa, une ancienne prostituée reconvertie dans le commerce de pneus de camions rechapés et filait avec elle et ses gros seins laiteux le parfait amour. Elle avait l'art de lui raconter ses journées pourtant banales comme si elles avaient été exceptionnelles et mettait son auditoire (lui) en haleine. Worg, qui se faisait entretenir par Élisa, avait hâte le soir de quitter « Le Radeau », le bistrot où il perdait son temps, pour rentrer écouter sa dulcinée lui raconter soit la colère d'un client, soit une erreur de commande ou de caisse, soit n'importe quel détail qui s'il était sorti d'une autre bouche que de la sienne aurait été d'une affligeante insignifiance.
Un jour de grand vent, alors qu'Élisa faisait l'inventaire dans la cour de son magasin, une haute pile de pneus rechapés bascula et lui tomba dessus. Elle mourut sur le coup. Worg fut si triste qu'il cessa de sourire. À tel point que ses amis, dans son dos, avaient changé son surnom. Worg la banane était devenu Worg la morgue. À Bordeaux, il consulta spécialiste sur spécialiste mais aucun ne parvînt à lui redonner ce sourire qui le caractérisait depuis vingt ans. C'est un de ses meilleurs amis, Riton, qui lui conseilla d'aller voir le professeur Mong à Paris car il avait guéri sa mère d'une affreuse neurasthénie qu'elle se trimballait depuis l'adolescence.
Foutu pour foutu, Worg décida de prendre le train pour la capitale. Du fait qu'il ne souriait plus, il était indispensable pour lui qu'il change d'apparence d'une autre manière, c'est pourquoi il se rasa de près la barbe et le crâne. Durant le trajet, il répéta sans cesse dans sa tête ou en murmurant de façon quasiment inaudible : « Soyons discrets, on ne sait jamais... », comme s'il récitait un mantra.
Le professeur Mong était un chinois d'environ 70 ans, plutôt petit, vêtu d'un vieux hanfu élimé en soie avec un dragon bègue brodé dans le dos. Il marchait avec des tongs premier prix et souriait à des moments inopportuns, comme lorsque Worg lui annonça qu'il était extrêmement déprimé ou que son amie était morte écrasée par une pile de pneus.
– Monsieur Worg, avez-vous déjà pris de l'huile essentielle de fleur de lotus par les narines ?
– Peut-être mais alors j'ai oublié, professeur...
– En voilà un flacon. Répétez l'opération trois fois par jour après les repas et vous allez retrouver le sourire.
Worg remercia le professeur Mong, lui paya l'équivalent de deux mois de consommations au « Radeau », son bistrot favori à Bordeaux, et sortit de l'immeuble cossu où le vieux chinois donnait ses consultations. Il mit une cigarette entre ses lèvres et en voulant attraper son briquet dans la poche de son blouson, Worg fit sortir de cette dernière le flacon qui tomba sur le trottoir et se brisa en dégageant une petite fumée bleutée. Son cœur se serra brusquement. Il se mit à genoux, prit sa tête dans ses mains et se mit à pleurer comme un enfant. Il pleura sur le flacon, sur Élisa, sur sa drôle de vie. Dans un geste désespéré, il lécha le précieux liquide à même le sol puis se roula dans le restant de flaque en hurlant des insultes adressées au Créateur. Puis il se mit à rire comme jamais il n'avait ri tout en continuant à se vautrer sur le trottoir. C'est alors que brusquement, un poids terrible s'abattit sur lui. Il crut que ses vertèbres allaient se désolidariser les unes des autres comme les pneus qui lui avaient arraché sa douce. Quelque chose de froid lui enserra les poignets.
Vingt minutes après cette agression, Worg reprenait connaissance. Il était assis devant l'inspecteur Bridou qui ne pipait mot et tapotait avec son stylo sur un dossier jaune dont la tranche bien en évidence portait l'inscription : « Alphonse Pignard 1985 ».
– Je suis cuit, c'est ça ?
– Je le crois, oui, répondit Bridou.
– Comment savez-vous ?
– Avant de perdre connaissance, vous avez tout balancé aux deux agents qui vous ont serré. Vous étiez plié de rire, complètement désinhibé alors vous avez parlé de ce meurtre que vous avez commis voilà vingt ans. Vous riiez tellement que vous n'êtes pas passé loin de la mort. Si votre cœur n'a pas lâché, c'est grâce à votre évanouissement. Vous vous droguez ?
– Non.
Worg eut un beau procès. Il prit vingt ans. Il resta une année à la prison de Bellevue, au nord de Paris, puis fut transféré à celle de Beau Séjour, au sud. Un transfert banal, sans précautions particulières. Avant qu'il ne pénètre dans sa nouvelle cellule, le maton lui donna un peu de linge puis il lui ouvrit la porte après avoir jeté un œil dans le judas. Worg fit deux ou trois pas sur les quelques mètres carrés dont il allait devoir se contenter des années durant puis il s'arrêta net. Un type assez petit se tenait debout sur la table collée au mur et regardait par la minuscule fenêtre rayée de barreaux. Il portait un vieux hanfu élimé en soie avec un dragon bègue brodé dans le dos et ses pieds étaient nus. Une paire de tongs étaient posée au pied de la table.
– Professeur Mong ?
Le vieux chinois se retourna avec une mine triste.
– Oui ? Qui êtes vous ?
– Vous ne vous souvenez sûrement pas de moi... Il y a un an, j'étais venu vous voir pour soigner ma dépression.
– Possible.
– Pourquoi êtes-vous là ?
– Je suis soit-disant un charlatan, un escroc...
– Ah, ça non ! Votre huile essentielle de fleur de lotus est une pure merveille ! La porte de la cellule se referma et le maton la verrouilla bruyamment.
– Je vous assure, vieille saloperie, cette putain d'huile est d'une efficacité inégalée ! dit Worg en haussant le ton. Les antidépresseurs, à côté, c'est de la tisane !!!
Il sauta sur le vieux chinois, l'agrippa par le cou et serra de toutes ses forces.
Le second procès fut de toute beauté. Worg en prit pour vingt ans de plus, mais quelle importance ? On le mit cette fois dans une cellule individuelle. Il devînt à moitié fou et retrouva enfin le sourire, persuadé que grâce à son rictus on ne lui mettrait plus jamais la main dessus.
Il continua jusqu'à sa mort à répéter inlassablement dans sa tête ou en murmurant de façon quasiment inaudible : « Soyons discrets, on ne sait jamais... »
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