Wiseguy's blues

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Luciano a récemment entendu parler d’un test pour mettre à l’épreuve l’acceptation de soi : il suffit de fixer son reflet le temps de compter dix secondes à voix haute. Si vous tenez, l’épreuve est réussie et rien ne vous empêche de continuer à cohabiter avec vous-même ; en cas d’échec, il convient de changer certaines choses, de tenter d’améliorer votre relation, ou de demander le divorce...
Il lui semble qu’il serait peut-être temps d’emprunter une sortie salvatrice sur l’autoroute tortueuse de son existence.
Devant l’imposant miroir de sa salle de bain, aussi design que le reste de son appartement, niché au sommet d’un des buildings les plus importants de Little Italy, il se dévisage. Son front est en sueur. Sa tempe droite le brûle. Il essaye de maintenir sa respiration au pas afin d’atténuer le rythme galopant de son cœur. Il s’octroie quelques secondes de préparation, en joignant les paupières et déliant ses pensées. Puis amorce le décompte. Tout en se détaillant.

« 1. »
Ses grands yeux bruns clairs, comme délavés par trop de vice, qui forent l’âme et y détectent le mensonge.
« 2. »
Sa gueule de sexagénaire grêlée par le temps, l’expérience et les coups, aux faux airs de vieux pitbull.
« 3. »
Ses oreilles en chou-fleur, ayant entendu tant de suppliques déchirantes, sans les écouter jamais, de modestes commerçants qui n’avaient pas le bon sens d’accepter de s’associer à lui par le biais du pizzo : sommes d’argents données à la Mafia en échange de sa protection. En cas de refus, ses hommes de main défonçaient leur vitrine, plus une ou deux rotules, à coup de batte de base-ball.
« 4. »
Son nez, maintes fois brisé puis recollé, aux sinus cramés par toute la dope qu’il s’est enfilé, et qui connaît par cœur le fumet d’un corps cuit à l’essence.
« 5. »
Ses longues lèvres fines et pincées, façon dos argenté, dominateur, au regard lointain, bombant le torse, les paluches plantées dans la terre de son territoire. Ces lèvres n’ont cessé d’embrasser celles de sa chère et tendre épouse, ainsi que le cul rond de putes haut-de-gammes et des liasses épaisses de billets verts.
« 6. »
Ses bras courts mais robustes, qui cajolaient sa progéniture avec autant de douceur que de force lorsqu’il écharpait ses opposants.
« 7. »
Sa voix, dont le ton autoritaire en fait un chef à la sagesse pachydermique et aux ordres irréfutables. Une voix qu’il incombe de suivre sans détour.
« 8. »
Ses épaules assez larges et solides pour porter le poids de tout un empire.
« 9. »
Sa peau basanée, aussi aride que le sol sicilien ; la légende raconte qu’il transpire de l’huile d’olive.
« 10. »
Et ses mains. Souillées par le sang d’un homme qu’il vient de tuer il y a quelques minutes à peine. À mains nues.

Luciano a tenu le coup. Il essaye de relâcher la pression, expire profondément. Défi relevé et remporté. Il vient, selon lui, de gagner le droit de continuer à vivre. Il interrompt donc le baiser brûlant de son Beretta contre sa tempe. Replace le cran de sureté, fourre le pistolet à sa ceinture puis gerbe dans les toilettes étincelantes de la pièce lumineuse.
Luciano se redresse, cramponné aux rebords de la cuvette, il expulse encore quelques mollusques biliaires, se tamponne la bouche avec une serviette puis se relève et s’examine à nouveau dans la glace.
Il se dégoute. Son visage marqué est cerné, cramoisi, et, plus grave encore, larmoyant. La dernière personne à avoir été témoin de l’éclosion d’une larme dans son œil, un psy aux lunettes en écaille et à l’immobilité reptilienne, ne pourra jamais en parler à personne : on retrouva sa langue pendue devant la vitrine de diplômes universitaires exposée dans son bureau.
En essuyant ses larmes à pleines mains, en un geste maladroit et infantile, il se barbouille les yeux de sang.

Luciano se dit qu’il commence à en avoir marre de tout ça. Il estime avoir fait couler et avoir gagné assez de sang et d’argent, au nom de la virulente et vénérable Cosa Nostra. Après tout, n’a-t-il pas déjà honoré la foi qui le consume, depuis sa première tétée au sein de la Mafia ? Loyauté. Voilà un mot qu’il juge adéquat pour qualifier son parcours.
Fils d’immigrés italiens, ayant débuté, adolescent déjà, au bas poste de simple soldato, il gravit, années après années, de délits lucratifs en commerces criminels, les échelons fragiles de la dure hiérarchie du syndicat du crime italo-américain ; jusqu’à en devenir le Capo déi tutti capi : le boss des boss. L’apogée de son œuvre. L’accomplissement d’une vie. Le rêve américain atteint en braquant une arme sur la nuque de l’Amérique.
Et si Luciano a semé la mort et la corruption sur son chemin de crime, afin d’en faire récolter aux siens le fruit doré de l’argent, il l’a fait consciemment, moralement même, tant sa loyauté fut sans faille.
Le milieu mafieux, comme le carcéral et le politique, sont codés : régis par certaines règles. Ces lois officieuses, bien qu’opposées à celles de la société première, n’en sont pas moins respectées avec un civisme sans écart par ses meilleurs membres.
D’ailleurs, on prône que le chien est meilleur que l’Homme, par sa volonté d’accomplir tout ce qui est en son pouvoir afin de cristalliser sa dévotion. Or Luciano s’est maintes fois montré plus fidèle, pour son maître Mafia, que le plus servile des canidés. Donc il est meilleur que l’Homme même.
Évidemment, être responsable du contrôle douanier des biens et des personnes en entrée et sortie de tout Little Italy ; de magouilles électorales ; de vente d’armes ; de contrefaçon ; de fraudes aux subventions alimentaires ; de trafics de drogues, d’organes et d’humains ; de blanchiment d’argent ; de proxénétisme et de racket, entre autres... ne lui apporteront jamais l’accès au rang des saints. Mais chaque homme tend vers le bien, d’autrui ou de lui-même, et les manifestations du mal qui l’y conduisent sont multiples.
Sans oublier que le paradis mafieux de Luciano reste, par rapport à l’Eden, bien trop immatériel, aussi palpable qu’un lingot d’or.

Le corps étendu sur la moquette du salon, au visage grossièrement rectifié par Luciano, appartient à l’un de ses caporegimes (capitaines mafieux, nommés par le parrain à la tête d’une succursale du Syndicat, et d’une équipe de dix soldatos). Ce capo, aux yeux tombants et au manque cruel de professionnalisme, a commis l’irréparable en s’attirant l’attention tenace des fédéraux, qui surveillent de près ses affaires depuis des années maintenant. De sources sures (validé par une taupe de Luciano profondément infiltrée dans les services secrets américains), ce prétendant repenti serait plus que jamais enclin à succomber aux avances du FBI.
À l’annonce de cette trahison imminente, Luciano se sentit d’humeur à redorer le blason de son illustre surnom : « Luciano Les Phalanges De Fer ».
Le traître en devenir fut donc embarqué par quatre bras puissants à bord d’un van noir, alors qu’il s’apprêtait à traverser la rue à la sortie d’un bar en vogue du quartier italien. Puis on le molesta, l’assomma et le bâillonna. Enfin, il fut livré à Luciano.
Après l’avoir ligoté à une chaise, au milieu de son salon aux meubles recouverts de bâches, il lui soutira un maximum d’informations au sujet de ses ennemis du bon côté de la loi, à l’aide d’une pince-monseigneur chauffée à blanc et d’une dextérité d’expert. Il finit par le libérer de ses liens, mais uniquement pour le relever et le cadenasser entre les bras de ses deux neveux, afin de le tenir à la merci de ses mains. Une fois son affaire terminée, il prit tout de même soin de lui loger une balle dans la tête, au cas où.
Tuer un homme, à la longue, devient de plus en plus simple. Arrive un moment où la culpabilité n’a plus prise sur la conscience trop lisse de ceux qui ont beaucoup tué. Un de plus, un de moins...
Tuer avec ses mains, c’est autre chose. Il n’y a pas la distance rassurante que procure l’intermédiaire d’une arme, se chargeant d’assurer la liaison entre l’assassin et l’assassiné. Et il en faut au fond du froc, des tripes et des poings, pour s’en passer. Luciano en est conscient. D’ailleurs, pense-t-il, le meurtre à mains nues reste la façon la plus ancestrale, et honorable, de tuer. Car elle découle des crimes originels, se pratique depuis que l’Homme est descendu du singe... et ne s’est jamais passée de mode.

En raison de son âge et de son statut, il y a bien longtemps qu’il ne s’était personnellement adonné à une telle violence. Il en avait presque oublié l’odeur ferrugineuse du sang. Le son mate des coups portés au crâne. Et les différentes étapes de la désintégration d’une face.
Définitivement, il s’avoue trop vieux pour ça. Cette vie maffieuse l’a eu à l’usure. Il ne lui reste que trop peu de réserve de haine pour encore puiser de quoi faire tourner le moteur de son ambition. Il comprend qu’il ne règne plus que sur ce qu’il a accompli, tout en sachant que ses mains sont à présent trop ridées pour manipuler l’avenir.
De plus, il reconnaît que descendre un ennemi dans son propre salon n’est pas l’idée la plus brillante, ni la plus pro, qu’il ait jamais eue. Sans compter que son vieux corps a de plus en plus de mal à suivre. Pire encore, il sent poindre le remords à la pensée de cette énième exécution barbare.
Plus que jamais, il se dit qu’il est temps de raccrocher les gants. Et de rendre les clefs de la boutique.
Se pose alors pour Luciano la question de l’après-mafia. Ce qui l’inquiète par-dessus tout, c’est cette vague de prise de conscience qu’il voit gonfler au loin. Une fois retiré, il aura le temps et le recul nécessaire pour capter toute l’horreur de sa carrière. Prendre la pleine mesure des litres d’hémoglobine déversés dont il est la source.
Comment vivre dans la peau d’un ex-boss mafieux au parcours mortifère ? Lorsqu’on a dédié sa vie à la guerre, comment l’achever en paix ? Comment se faire pardonner quand on a déjà violé la totalité des dix commandements ?

Il s’éponge à nouveau le visage, tente de le rendre le plus propre possible.
Il continue de se fixer.
Il dégaine un faux flingue qu’il mime en pointant deux doigts vers le miroir. Ferme un œil. Puis vise. Tire. Le crâne de son reflet explose comme un champignon atomique et disparaît.
Il se retrouve seul face à la glace. Il réajuste au flair le col de son costard tacheté de rouge. Sourit au vide. Satisfait.
Puis il quitte la pièce, libéré, et reprend la route de son chemin de crime...

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