William

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William descend de son Audi encore étourdi sous l’effet du choc. Il crache une glaire rougeâtre de sang sur le bas-côté et s’appuie sur le capot. L’hémorragie nasale qui l’avait mis tant en retard ce matin vient de recommencer, alors qu’il roulait déjà trop vite sur cette petite route de Savoie. Il a voulu prendre un mouchoir dans la boite à gants, n’a pas vu le nid de poule qui l’a dévié de quelques centimètres et qui l’a envoyé percuter ce cycliste qui gît là, à quelques mètres de lui, plus bas dans le fossé, dans une trouée de sapins. Il vit encore, car il bouge une jambe, grotesque pédalage dans le vide à plus de vingt mètres de son vélo qui lui est resté sur la route… Il entend une voix qui lui demande si tout va bien. Putain d’assistance à distance ! Il recrache un long trait de sang noirâtre mélangé à du rouge vif qui lui fait penser que son hémorragie n’est pas encore stoppée… Oui, ça va, je vous remercie, non, je n’ai pas besoin de secours, oui, la voiture roule toujours, j’ai juste heurté un petit animal… Je vous remercie… Le petit animal a cessé de bouger. Il l’appelle. Pas de réponse. Il fait le tour de son break en comprimant son nez… Rien ou quasiment. Une éraflure sur l’avant droit, à peine visible. William aurait besoin d’un peu d’alcool, juste pour dissiper sa gueule de bois de la veille, il n’a rien. Il voudrait bien allumer une clope. Le sang qui reflue dans sa gorge l’empêche déjà de respirer normalement… Se calmer… Oui, se calmer. Faire redescendre cette tension artérielle trop forte qui est à l’origine de l’éclatement de ce vaisseau dans le nez… Le jour est maintenant bien levé. Qu’est-ce qu’il foutait là ce connard de cycliste entre chien et loup sur cette route de montagne ? Pas le temps de trop y penser, ça servirait à quoi de toutes les façons ? Il sait que s’il appelle les secours, il sera fini. Avec son passé, pas un juge ne lui accordera une nouvelle chance. Il terminera en tôle pour récidive de conduite sous l’emprise d’un état alcoolique, au mieux avec un bracelet électronique, perdra son job, son appartement et tout le reste, même si ce reste c’est peau de chagrin, c’est Estelle qui s’éloigne déjà de plus en plus de lui chaque jour… Il recrache du sang, un peu moins. Ça y est, ça se calme de ce côté-là… Le mouchoir n’est plus trop imbibé. Il ouvre le coffre, prend une paire de gants jetables qu’il garde toujours pour faire le plein et va vers le vélo qu’il jette dans le ravin, à l’endroit où il y a une trouée qui donne sur le vide. Il est tenté un court instant de faire pareil avec le corps. Il ne se sent pas de descendre dans la pente avec ses mocassins vernis qui glisseraient certainement sur l’herbe mouillée… Il ramasse les mouchoirs pleins de sang qu’il a utilisés, vide une grande bouteille d’eau sur la flaque de sang qui s’était constituée lorsqu’il était sorti de l’habitacle, regarde sa gueule dans le rétroviseur, se nettoie approximativement, met la bouteille et les mouchoirs dans un sac et remonte dans l’Audi. Elle redémarre sans difficulté et il reprend sa route, doucement. Il est en retard, alors il téléphone à son rendez-vous… Pas grave, Gérard n’est pas encore là… Tant mieux. Gérard, un gars sympa, chef de projet sur ce télécabine de la station de Moriaz qu’il a déjà rencontré une fois ou deux et avec qui il doit travailler aujourd’hui sur les roulements spéciaux qui doivent équiper cette perle de la technologie que sa boite vient de vendre à la commune… Il arrive sur le chantier, salue tout le monde, accepte un petit café pas trop serré, passe aux toilettes avant, s’asperge de beaucoup d’eau sur le visage, un peu sur sa veste aussi… Heureusement qu’il ne s’habille qu’en noir, il a un peu de sang sur le col, cela n’a pas dû se voir. Le temps se couvre méchamment. Gérard n’est toujours pas là… Tout le monde s’impatiente devant ce retard, d’autant que sa femme que Charlie son collègue vient d’appeler à dit qu’il était parti de bonne heure à vélo ce matin pour rejoindre le chantier vu que le week-end prochain, il doit participer à l’Ardéchoise et qu’il avait besoin de s’entraîner un peu avant cette classique à laquelle il participe toutes les années… William a des sueurs froides. Il fait bonne figure, ses jambes flageolent. Il prend prétexte pour aller chercher un « truc » dans l’Audi pour aller s’asseoir… Et si c’était Gérard qu’il avait… » Bonjour, désolé pour le retard, j’ai crevé en quittant Albertville… Bon Dieu… J’arrive à temps avant la flotte ! » Heureusement qu’il était assis… Et Gérard enlève son casque, le tend une grosse pogne bien virile. William a envie de le prendre dans ses bras, se ressaisit vite. Ne rien laisser paraître. Il ne s’est rien passé. La réunion de chantier terminée sous une pluie insistante. Il reprend la route un rien terrorisé à l’idée de repasser par le virage ou il y a eu « l’incident ». Il pleut maintenant, des trombes d’eau. Trois voitures sont arrêtées avant et puis les flics, les pompiers… Il passe au ralenti, voit le corps du cycliste sur une civière, les secouristes n’ont pas l’air de s’affairer autour de lui. Un gendarme trempé lui fait signe de circuler… Il regarde le plus possible sans en avoir l’air l’état de la route, s’il ne reste pas de traces de son sang à lui. Avec ce qu’il tombe… Il est rassuré. Il s’arrête à Alberville dans un café où il boit trois rhums. À un moment, il est presque décidé à aller se dénoncer ; il se ravise. C’était tout de suite qu’il fallait le faire… Quand cet enfoiré de cyclo bougeait encore ! Midi. Il n’a pas faim, s’oblige à aller manger un truc bien gras, histoire de mieux supporter l’alcool qu’il vient d’ingurgiter. Il vomit dans une aire d’autoroute et s’arrête une bonne partie de l’après-midi sur ce parking ou des camions n’arrêtent pas d’arriver et de repartir. Il s’est enfermé dans l’Audi et finalement s’est endormi pendant une bonne heure. Il arrive à Grenoble en fin d’après-midi, après avoir acheté dans un magasin spécialisé un kit de peinture pour l’Audi. Il a passé une heure dans le parking souterrain de sa copropriété à masquer le petit filet de peinture sur l’aile que le vélo a fait lors du choc. Étonnant qu’il n’y ait que ça même… Estelle est dans son bureau quand il rentre. Ils se saluent par les banalités d’usage, se retrouvent dans la cuisine pour finir les cannellonis de la veille. Il monte dans son bureau pour « faire son administratif » et surfe sur internet pour trouver un article sur l’accident. Rien. La nuit est agitée. Il se relève trois fois, est tenté par un verre à chaque fois, trouve la force de résister. Si Estelle le prenait un verre de bourbon à la main… Au matin, il se précipite chez le marchand de journaux pour acheter le Dauphiné Libéré. « Tiens, pas L’Équipe de matin ? » lui demande Jeannot… Dans son Audi, il déplie fébrilement le quotidien, rien en pages « Faits divers »… « Je suis con », pense-t-il… C’est l’édition de Savoie, pas celle de l’Isère qu’il faudrait… Hors de question de retourner chez Jeannot. Il arrive au bureau. Un mot de Gendron, le directeur des ventes sur un post-it. Viens me voir dès que tu arrives… Il rajuste sa cravate les mains moites… 
— Alors ? Comment s’est passé ton rendez-vous à Moriaz hier ?
Il sent un piège, ne peut que bredouiller un « Bien... Le client est content… ».
— Super ! Au fait le centre d’assistance Audi nous a dit que tu avais eu un petit problème sur la route… Rien de grave ? 
— Non, j’ai juste heurté un animal, un lapin je crois… La voiture n’a rien ! 
— Cool... Enfin, moins cool pour le lapin ! (Rires…) Bon, je suis désolé tu dois aller à Strasbourg… Genin a merdé sur le dossier du centre commercial… Il a besoin de toi pour rattraper la situation… Tiens ton billet d’avion. Tu décolles à midi de St Exupéry… Retour demain, je n’ai pas pu te trouver un autre vol... Ça va aller avec Estelle ? 
— Oui, pas de problème…
À l’aéroport, il trouve une édition Savoyarde du Dauphiné… Un entrefilet « Un cycliste retrouvé mort sur une petite route de Maurienne… Julien Lacombe, 33 ans a été découvert hier en début de matinée gisant sur la départementale 57. Les enquêteurs ont retrouvé son vélo en bas d’un ravin très escarpé. Ils lancent un appel à témoin… ». Rien d’autre… Putain, ils ont retrouvé son vélo… Et si la peinture de l’Audi y était identifiable ? Il se voit déjà avec des menottes dans une salle d’interrogatoire : « La scientifique est formelle, c’est une peinture comme celle de votre véhicule qui est sur le cadre du vélo de M. Lacombe… Et pourquoi vous-êtes vous arrêté chez Norauto à Albertville pour acheter un crayon de peinture ? Votre Audi est en expertise… Avouez ! »
Les jours passent. Après Strasbourg c’est Dijon puis Berlin… William y pense encore un peu s’arrange pour vivre avec. Certains jours, dans le déni, il arrive même à se convaincre qu’il ne s’est rien passé. Un matin, il reçoit un mail de la société de leasing de sa voiture : « Dans le cadre d’une amélioration de nos services, bla bla bla, changement de véhicule anticipé, bla bla bla, passage à l’hybride dans le cadre de notre politique environnementale, bla bla bla… »
Trois jours plus tard, il repart de la concession Audi avec une bagnole neuve. Il a demandé ce qui allait devenir de l’autre… 
— À la casse, on n’arrive plus à revendre ces modèles diesel… Pourquoi ? Vous voulez l’acheter ? 
— Non merci… C’était juste pour savoir… C’était une bonne caisse quand même...
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