Wikikoa

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En compétition

Mère au foyer de deux loustics, fiancée. J'aime le rock, le classique, le café à volonté. Je suis plutôt éclectique dans mes lectures. Je passe de Dupuy à King. Au plaisirs de vous lire ou  [+]

Image de Été 2020

— Paul ! Paul ! hurlait depuis des heures Mike dans la forêt de Wikikoa. Paul, reviens mon garçon ! Suis ma voix !

Hélas, ses appels demeuraient vains. Son fils ne répondait pas. Parmi tous ces arbres, ces buissons, ces rochers même, il n’entendait que l’écho de certains oiseaux guillerets, parfois un petit frottement, sûrement un animal qui approchait d’un peu trop près cet humain en panique. Mike pleurait, les larmes se mêlaient à sa barbe et à la terre. Il avait fouillé dans tous les buissons sur son chemin, creusé parfois sous une trop grosse racine, de crainte que son fils ne soit tombé dans un trou… Mais rien. Paul s’était volatilisé. Mike était prostré, à genoux, et se balançait d’avant en arrière. Il ne comprenait rien à ce qui se passait.

Cela était arrivé peu après le déjeuner. Ils avaient mangé ensemble des sandwichs et des fruits, dans une clairière ensoleillée. Après, Mike était allé se soulager derrière un arbre aussi gros que trois chênes réunis, et à son retour, deux minutes après, plus de Paul. Le gamin de dix ans n’était plus là. Son sac lui l’était encore donc il ne devait pas être bien loin. Peut-être était-il parti lui aussi se soulager dans un coin. Mais après cinq minutes, ne le voyant pas arriver Mike avait commencé à l’appeler. Et cela avait duré des heures. Le soir commençait à tomber, le froid aussi. L’été avait beau être chaud, le soir, dans la forêt, les températures n’étaient jamais très clémentes. Il avait ce qu’il fallait, une parka et son pull en polaire, mais il frissonnait rien qu’en imaginant son fils encore en t-shirt. Son sac étant encore dans la clairière, il n’aurait rien pour se couvrir. Et le vent n’était pas chaud.

Mike continua, après son instant de désespoir par terre, de chercher son fils. Il n’avait pas de réseau sur son téléphone pour appeler de l’aide, il n’avait même prévenu personne. Sa femme était morte deux mois avant, d’une longue maladie, et ils avaient organisé cette petite excursion pour se ressourcer. Une idée qui avait d’ailleurs enchanté le jeune garçon. Mike se rappela l’entrain dont avait fait preuve son fils au moment du départ le matin même, sa façon de courir sur le chemin national puis cette insistance pour couper par la forêt, comme des aventuriers. Il n’avait même pas songé à dire non, son fils était heureux à ce moment précis, et c’est tout ce qui importait.

Après avoir longé des heures durant les chemins nationaux, Mike s’enfonça à nouveau dans la verdure, il voulait retrouver l’arbre où ils avaient fait leur pause au déjeuner. Il y avait d’ailleurs laissé le sac de Paul, dans l’espoir que si celui-ci cherchait son chemin, il le verrait et attendrait. Battant les branches qui le fouettaient, Mike s’enfonça plus encore dans la végétation, plissant des yeux et criant encore, de temps en temps, le nom de son fils. La lumière baissait dangereusement et cela réveillait une sourde angoisse dans son cœur. Les larmes n’arrivaient même plus à sortir. L’heure était à la réflexion. Il devait être calme pour retrouver son fils, son dernier lien avec Clara, sa défunte femme. Leur enfant.

Mike imaginait son fils apeuré, tremblant de froid et de peur. Malgré sa passion aventurière, il n’en demeurait pas moins un enfant de dix ans qui avait été élevé à la console de jeux vidéos et aux chocolats en barre. Rien d’un homme, rien d’un survivaliste. Il regrettait de ne pas l’avoir obligé à regarder les émissions sur les randonneurs aguerris qui survivaient sans rien d’autre que leur coutelas. Il se sentait si con en cet instant. Il n’arrivait pas à imaginer son fils sans vouloir se mettre à hurler et à pleurer. Il n’entendait toujours rien d’autre que le hululement de quelques chouettes qui se réveillaient doucement. Il y avait plus de bruits aussi, mais Mike ne connaissait rien aux espèces qu’il entendait ; tout ce qu’il savait c’est que normalement, dans cette forêt, il n’y avait pas d’animaux dangereux. Cette idée suffisait à le rassurer sur ce point au moins : Paul ne finirait pas dévoré par un ours ou un coyote.

— Paul ! Paul ! continuait-il de crier malgré le silence absolu qui lui répondait.

Et c’est à l’instant là qu’il les entendit, les rires d’enfants. Comme s’ils étaient des dizaines. Des rires cristallins, aigus, comme d’enfants très jeunes, venant de tous les côtés, du dessus, même dans sa propre tête. Il se tint la tête à deux mains et la secoua énergiquement, il pensait devenir fou.

— Paul ! Arrête tes conneries ! Reviens !

Mais encore une fois, ce n’est pas la voix de son fils qu’il entendit, mais ces rires. Encore et encore. Mike tourna sur lui-même plusieurs fois, les mains toujours sur la tête. Mais il ne vit rien, pas d’enfants, personne… Puis d’un coup il n’entendit plus rien. La forêt était redevenue silencieuse. Même les animaux s’étaient tus. L’air était devenu lourd et le vent avait disparu. Mike avait peur sans savoir pourquoi. Son instinct lui disait de partir, mais il ne pouvait pas. Il songea à son fils qui avait dû être terrorisé par l’étrange événement qui venait d’arriver. Il se l’imaginait trop bien, assis par terre, les genoux relevés jusqu’au menton et récitant son générique de dessin animé préféré pour se changer les idées. Cette idée fit pleurer Mike d’un coup, et il hurla, comme il ne l’avait jamais fait jusque là…

La nuit était tout à fait tombée maintenant, la lune éclairait la forêt, mettant en valeur les fines gouttes de pluie qui tombaient doucement sur les feuilles et la terre. Marcher devenait plus difficile maintenant pour Mike tellement il avait mal aux pieds à force de tourner en rond et de soulever ses semelles qui faisaient ventouse avec la terre humide. Il avait aussi très mal à la gorge à force de crier et pleurer. Il n’avait presque plus d’eau dans sa gourde, et enfin il commençait à être totalement épuisé.

Il marchait maintenant doucement, sans appeler son fils, se disant qu’à cette heure il devait malgré tout être endormi. Lui-même en crevait d’envie. De temps à autre, il laissait par terre ou il accrochait sur une branche visible un morceau de vêtement ou des accessoires qui ne lui servaient à rien dans son sac, dans l’espoir que si son fils passait par là, il suivrait sa piste à l’instar du petit poucet. Mais plus le temps passait, moins il avait d’espoir que cela ne serve à quelque chose. Sans savoir si c’était à cause de la fatigue, du désespoir ou de la forêt et son ambiance lourde à cause de l’événement plus tôt dans la soirée, il imaginait le pire, parfois en réussissant quand même à le visualiser simplement endormi.

Voulant se reposer un moment, et peut-être même s’assoupir quelques minutes, il regarda autour de lui à la recherche d’un tronc douillet sur lequel s’appuyer. C’est là qu’il constata qu’il était enfin revenu dans la clairière où tout avait commencé. Clairière qu’il recherchait depuis des heures après avoir tenté de chercher son fils. Des heures… Le sac de Paul était toujours là, et cela lui sembla ridicule. Un point noir dans cette vaste zone ombragée par le gigantesque arbre où ils avaient pique-niqué. Il se rua dessus, et le serra fort dans ses bras. Il essayait de retrouver l’odeur de son fils sur ce sac, fouilla dedans. Il hurla encore une fois son nom, et encore une fois il n’eut aucune réponse.

Serrant encore une fois le sac de son fils puis le reposant, il se releva et scruta sous la lumière lunaire les environs. On aurait dit que le temps était arrêté. Toujours aucun bruit, aucun vent. Juste cette fine pluie. Mike avait l’impression que la forêt était morte. Il fit le tour de l’arbre et se prit le pied dans une racine. La chute qui s’ensuivit fut douloureuse, sa tête avait cogné le tronc avec violence et il se sentit tomber. Cependant sa chute ne s’arrêtait pas, il avait l’impression de rouler et rouler encore. Quand il ouvrit ses yeux il ne distingua rien, mais sentit l’odeur de la terre et il sentit sur ses bras des racines autour de lui. Il continuait de tomber, comme s’il était sur un toboggan, cognant sa tête sur les parois de terre. Il constata qu’il était dans un tunnel, et il n’y croyait pas, c’était ridicule. Mais il dut bien admettre que l’odeur terreuse, les racines qui le fouettaient et le mal de dos qu’il ressentait étaient tout à fait réels.

La chute dura bien une minute, ce qui faisait penser à Mike qu’il devait être à au moins dix mètres de la surface. Le choc fut rude à l’atterrissage, mais au moins était-il en vie. Il faisait noir, il n’y avait plus les minces rayons de lune là, sous terre. À tâtons, il chercha à se mettre debout, mais n’y parvint pas. Alors il se mit à quatre pattes, position beaucoup plus confortable que celle, absurde, où il était : allongé sur le ventre à se tortiller comme un ver.
Il avança, sans savoir s’il s’enfonçait sous terre ou s’il remontait, car l’endroit où il était paraissait assez plat. Une main devant l’autre, un genou… Il avança ainsi durant de longues minutes jusqu’à parvenir à une sorte d’intersection, ce qu’il sut grâce à des lumières faibles et dansantes sur les parois. Il mit quelques secondes à réaliser que ces lumières n’avaient rien à faire là… Et il prit peur. Il n’aimait pas la tournure que prenaient ses recherches. Malgré tout, il prit la décision d’aller vers la lumière, sur sa droite. Peut-être son fils était-il simplement là-bas, tombé lui aussi pendant le pique-nique. Mike tentait de se raisonner et de respirer doucement en avançant toujours à quatre pattes.

Il arriva, sous la lumière des torches accrochées dans des racines, à l’entrée de ce qui semblait être une salle aux parois faites de racines et de terre dure, le plafond, très bas, était fait de la même matière. À l’intérieur, il eut la peur et la surprise de voir des enfants. Tous endormis. Allongés à même le sol, ils devaient bien être une dizaine, les yeux fermés, la respiration lente. Ils étaient dans un sommeil profond, certains ronflaient, les autres s’agitaient dans leurs rêves… Mike ne savait pas quoi penser ; la situation était inédite, irréelle. Mystique même, pensa-t-il.

Tandis qu’il scrutait tous ces petits corps par terre, vêtus comme à la ville - pantalons, pulls et même leurs chaussures encore aux pieds - il repéra un t-shirt qu’il connaissait bien, rouge avec un personnage de dessin animé dessus et des boucles foncées qu’il reconnut entre mille. Celui de son fils ! Paul était là ! Étrangement, il n’osait pas l’appeler. Il tenta d’avancer jusqu’à lui, en prenant garde de ne pas toucher les autres enfants, car il sentait que ces enfants-là n’étaient pas tout à fait normaux, au fond de lui… Mais hélas, au moment où il était arrivé à quelques centimètres de son fils qui paraissait aussi endormi que les autres, une main lui attrapa le bras. Il tourna la tête vivement et vit le visage d’une jeune fille le fixer sévèrement, les yeux blancs, sans iris ni pupille.

Plongé dans le regard vide de la fille, Mike ne sentit même pas que les autres enfants s’étaient réveillés et l’avaient cerné. Il sentit encore moins les mains l’attraper et les cordes, faites de fines branches tressées, le ligoter. Quand il réalisa la fâcheuse posture dans laquelle il se trouvait, il était assis contre la paroi de terre, entravé. Avant même d’essayer de comprendre ce qui se passait, il chercha son fils des yeux. Il le vit, à trois mètres de lui, toujours endormi. L’espace d’un instant, il croyait qu’il était mort, mais quand il vit les bosses que formaient les plis de son t-shirt se gonfler et redescendre, il fut soulagé. Au moins Paul était vivant… Il pouvait maintenant se consacrer aux enfants qui le fixaient tous et réfléchir à un moyen de sortir de là avec son fils.

— N’essaye pas de penser, chuchota la fille qui l’avait attrapé.

— Et encore moins de t’enfuir, surenchérit son voisin.

Les deux enfants devaient bien avoir une douzaine d’années à en juger par leur taille et la forme de leur visage poupin, pensa Mike. La fille était rousse, et des tâches pouvaient se voir malgré la faible luminosité sur son visage, son voisin lui, avait les cheveux noirs et crépus, aussi noirs que sa peau. Ils continuaient de le fixer, et un mince sourire se dessinait sur leur visage. Ils étaient tous deux tout près de Mike tandis que les autres enfants se tenaient à une distance respectable.

— Tu tombes à pic, continua le garçon, on commençait à ne plus avoir de réserves… C’est que la colonie s’agrandit ! Rien que ce mois-ci nous avons eu deux nouveaux bébés.

En disant ça, il pointa du doigt Paul, toujours endormi, et une fille qui était assise dans un coin, les yeux blancs aussi, mais qui avait l’air moins sereine. Mike la reconnut. On avait parlé d’elle durant deux semaines avant de déclarer qu’elle avait dû être enlevée et emmenée loin de l’état, si ce n’est pire. Elle s’appelait Clara. Il vivait un moment tellement étrange qu’il ne fût pas ému de la voir là. La fille rousse, probablement la chef, ordonna aux autres de se rendormir.

— On s’occupera de lui demain. L’heure est au repos. Mamakoa nous l’a bien recommandé. Obéissez.

— Oui Jankoa, répondirent en chœur tous les pensionnaires du souterrain.

Et les enfants, sans se faire prier, repartirent à quatre pattes se trouver un coin douillet. Même Jankoa et son acolyte s’allongèrent. Ils se rendormirent en quelques secondes, comme s’ils étaient connectés ensemble. Il avait suffi que la rouquine ferme les yeux pour que le mouvement suive. Seule Clara avait encore les yeux ouverts, dans une expression choquée. Elle était tout de même allongée, mais fixait Mike qui commençait à être sérieusement effrayé. Il regardait son fils toutes les cinq secondes, puis les enfants, puis Clara, et ainsi de suite, jusqu’à ce que le vertige lui fasse fermer les yeux quelques secondes.

— Pas besoin de les surveiller… chuchota Clara en le regardant.

Mike la regarda mieux et constata que ses yeux à elle n’étaient pas tout à fait blancs, il restait encore du bleu là où ses iris devraient être. Une très légère couleur de ciel qui avait l’air de s’estomper.

— Pourquoi ? répondit Mike.

— Ils ne bougeront pas. Ils bougent seulement si Jankoa bouge. Et Jankoa elle veut pas contrarier Mamakoa. Alors elle bougera plus avant demain. C’est l’alarme de racine quand tu es entré qui l’a réveillée. On savait que tu allais arriver. Maintenant que tu es là, elle dormira. Tu peux te reposer. N’aie pas peur.

— Je ne veux pas dormir ! chuchota un peu trop fort Mike. Je veux partir, et emmener Paul. Pourquoi il n’était pas réveillé d’ailleurs ? Pourquoi toi tu dors pas ?

Clara parut effrayée par le ton énervé de Mike, mais elle lui répondit quand même :

— Il est seulement dans la phase de désamisation. C’est parfois très long. Parfois non. Ils m’ont dit que ça dépendait des cerveaux. Ils trouvent que pour moi c’est trop long… Ils songent même à finalement me mettre dans la réserve avec les autres. Mais je fais semblant… Un jour on sortira et je m’enfuirais. Pour mes yeux par contre je peux rien faire. Alors je me laisse enlever mon âme petit à petit, mais je me bats assez pour la forcer à rester. Mais je pourrais pas faire ça longtemps encore. J’ai de plus en plus de mal à ne pas obéir.

— Désamisation ? Mais qu’est-ce...

— Un sort qui t’enlève ton âme, répondit Clara avant que Mike n’ait fini sa phrase. Des formules, des sorts… On devient des robots. C’est simple.

— Et cette Mamakoa, qui est-elle ?

— Je ne sais pas, je ne l’ai jamais vue. Mais tout le monde la craint.

Mike réfléchissait à ce que Clara venait de lui raconter, cela lui paraissait tellement invraisemblable, absurde.

— Et la réserve, c’est quoi ? reprit-il.

Clara le regarda, comme agacée qu’il ne comprenne rien.

— Une réserve quoi… Un placard… À manger.

— Quoi ? Ils mangent des gens ?!

— Bah ils mangeraient quoi d’autre ? Des animaux ? Ils sont à Mamakoa les animaux, ce sont les seigneurs de Wikikoa. C’est pas si mauvais tu sais. Mais j’aimerais quand même retrouver les plats de ma maman.

— Mais, ils mangent qui ?!

— Les randonneurs un peu trop stupides qui se perdent. Les enfants non, c’est sacré, sauf s’ils sont pas transformés, là ils rejoignent le menu. Mais Jankoa dit qu’il faut prolonger la vie de la colonie, on doit être beaucoup plus. L’avantage, c’est qu’on ne grandit plus.

Mike eut la nausée. Tout ce qu’il venait d’entendre le rendait fou, il avait encore plus envie de fuir.

— Je peux t’aider à partir, si tu me promets de me ramener à maman…
Inespéré… Mike eut un sourire si heureux que même Clara rayonnait. Il hocha la tête et attendit qu’elle vienne le libérer des racines qui l’entravaient. Il eut presque envie de la serrer dans ses bras, tellement il était plein d’espoir tout à coup. Il marcha ensuite à quatre pattes jusqu’à son fils, et essaya de le réveiller. Sauf que rien n’y faisait, Paul dormait à poings fermés, ses boucles brunes descendant sur ses yeux. Qu’à cela ne tienne, il le traînerait.

— Viens, dépêche-toi ! chuchota Clara, nerveuse, près de l’entrée de la pièce.

Mike traîna tant bien que mal son fils, exercice difficile dans leur position, mais il parvint à suivre Clara. Aucun des enfants ne se réveilla. Clara guidait Mike dans les galeries, elle les connaissait apparemment par cœur et était très à l’aise pour marcher à quatre pattes. Mike la suivait difficilement, traînant tant bien que mal son fils toujours endormi. Rien ne réveillait Paul ; ni les racines de l’arbre entremêlées dans le sol, ni les aspérités de la paroi, ni le fait d’être traîné sur la terre rocailleuse. Après bien des efforts, le trio arriva à la sortie. Quand ils s’extirpèrent du trou, Mike inspira une grande goulée d’air frais. Il n’avait jamais été aussi heureux de voir cette forêt qu’en cet instant. Il ramena son fils dans ses bras et tenta de le réveiller, en le secouant, le giflant même, mais hélas toujours sans succès.

— Faut pas rester là m’sieur. On sait jamais.

Clara avait l’air apeurée tout à coup, elle regardait partout autour d’elle, et son visage trahissait ce qu’elle taisait : la peur. Mike sentait que quelque chose ne tournait pas à leur avantage, ç’aurait été trop beau, pensa-t-il. Sans se poser plus de questions, il acquiesça et se leva puis sans trop d’efforts il hissa son fils sur son épaule, comme un sac de pommes de terre et ils se mirent à courir. La pluie était toujours présente et le sol était glissant maintenant, Mike trébuchait souvent, mais ne tomba pas. Il regardait régulièrement en arrière, mais ne vit rien d’inquiétant. Il héla Clara qui était assez loin devant lui :

— Hé petite ! Clara ! Attends-moi !

La fillette se retourna, mais ne s’arrêta pas. Elle semblait paniquée, les yeux ouverts en grand comme si elle voyait derrière Mike des fantômes. Celui-ci se retourna, mais ne vit rien qui pourrait avoir causé une terreur pareille chez Clara. Ils continuèrent alors de courir encore et encore jusqu’à arriver dans une clairière que Mike n’avait pas encore visitée depuis le matin, même en cherchant son fils. Clara s’arrêta net, manquant de faire tomber Mike et son fils quand il freina brusquement derrière elle.

— Mais pourquoi...

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase et Clara ne se retourna même pas vers lui tellement elle était tétanisée. Devant eux ou plutôt tout autour d’eux s’alignaient des animaux, et les enfants. Ils formaient autour du trio un cercle effrayant ; les animaux étaient sur deux pattes, se tenant comme des humains, et contrairement à ce que pensait Mike, il y avait des ours. Trois ours, des élans, des sangliers… Tous avec des yeux blancs. Les enfants affichaient un air serein, presque content.

— Vous pensiez sincèrement que nous vous laisserions partir ? Vraiment ?
Clara, tu n’es quand même pas aussi stupide ?

C’était Jankoa, la cheftaine qui avait parlé, d’une voix douce, dénuée de colère, comme si elle était plus déçue qu’autre chose. Mike ne savait pas comment se sortir de là. Il savait que face aux enfants il ne serait capable de rien, surtout qu’il avait son fils encore sur ses épaules. Ces mômes l’effrayaient. Et il éprouvait une sourde angoisse face aux animaux debout, silencieux et le regard si vide.

— Ils ne feront rien si je ne leur en donne pas l’ordre, ne t’inquiètes pas Mike, déclara Jankoa, qui devait lire dans les pensées. Laisse-nous Paul et tu pourras partir. Clara, toi aussi, reste avec nous, il n’est pas trop tard. Mamakoa ne t’en tiendra pas rigueur, on pourra dire que c’est cet homme qui t’a influencée.

Clara semblait réfléchir, ce qui sembla détourner un peu l’attention des enfants qui ne regardaient plus l’homme et son fils. Il tenta alors de faire quelque pas en arrière, semblant avoir oublié qu’ils étaient encerclés. L’ours qui lui lacéra le dos n’émit aucun son. Seule sa grosse patte velue et ses énormes griffes se virent. Un seul coup, et Mike s’effondra, blessé. Paul chuta en même temps que lui et c’est là qu’il se réveilla. Personne ne vit que pendant ce laps de secondes Clara avait fui. Elle en avait profité pour courir à toute allure et avait déjà atteint le chemin national. Mike, bien que blessé, parvint à s’asseoir douloureusement et il put voir son fils bien vivant, bien réveillé. Il était debout face aux enfants, l’air calme.

— Paul ! Merci mon Dieu tu vas bien ! Sauve-toi, sauve-toi dès que tu peux, je vais les retenir !

— Mais, pourquoi je me sauverais ? répondit-il en se retournant.

Mike eut le souffle coupé par la vision cauchemardesque qui s’offrait à lui : son fils avait les yeux aussi blancs que ceux de Jankoa et les autres. Il ne lui restait pas cette lueur humaine qui persistait dans ceux de Clara. D’ailleurs où était-elle ? se demanda t-il en cherchant partout.

— Elle n’est plus là, dit Paul toujours aussi calme. Elle est passée de l’autre côté de notre sphère. Mais ce n’est rien, je suis là à sa place. Elle ne pourra jamais rien dire. Cela fait partie du sort chez ceux pour qui la désamisation n’a pas fait effet. Sinon on est réduit en poussière.

Mike fut soulagé pour elle, mais le sentiment de désespoir qui l’envahissait à la vue de cet enfant qui était le sien quelques heures plus tôt l’affaiblissait de plus en plus à mesure que les minutes s’écoulaient. Sa blessure laissait s’échapper un flot discontinu de sang à travers son t-shirt. Un poumon avait dû être perforé en plus de la côte brisée, songea-t-il. Il sentit que tout était fini en regardant son fils tellement à l’aise avec les autres. Jankoa le regardait comme si elle venait de gagner un trophée. Les autres enfants continuaient d’afficher un air souriant, regardant droit devant eux et attendant sûrement les ordres. Sa respiration devenant de plus en plus difficile, Mike résistait, il essayait de penser le plus possible à son fils avant de mourir.

— Il n’est plus là ton fils, dit Paul. Maintenant il est l’enfant de Mamakoa. Il s’appelle Palkoa. Tu peux d’ores et déjà lui dire adieu. Nous te conduirons à la réserve ensuite.

Durant les derniers souffles de Mike, Clara avait réussi à rejoindre la route, et elle s’était écroulée sur le macadam, épuisée. Une voiture s’était arrêtée en voyant son petit corps sur la chaussée, et avec délicatesse, les mains d’un vieil homme la ramassèrent. Clara fut sauvée, et remise dans sa famille après un court séjour à l’hôpital. Elle ne se souvenait de rien du tout en ce qui concernait les enfants de Wikikoa, et plus le temps passait, moins elle se souvenait de la forêt elle-même. Quand les journaux télévisés diffusèrent les photos de Mike et Paul, cela ne lui fit rien. Ils demeurent à ce jour toujours introuvables malgré les nombreuses recherches partout, car personne ne savait qu’ils avaient pénétré dans ce territoire. Certains pensaient que Mike, fou de chagrin, avait tué son fils et s’était suicidé…

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M. Iraje · il y a
La terreur à l'état brut. Il y a du Stephen King dans l'air ... !
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Joëlle Brethes · il y a
Une terrible aventure fort bien narrée ! Vous m'avez fait flipper, Aléanore...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un texte hors du temps ; des forces maléfiques peuplent les entrailles de la terre , un sujet que vous avez développé jusqu'à générer un climat de terreur insoutenable.
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Aléanore D. · il y a
Merci beaucoup pour votre avis :)

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