Whistle

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Certains viennent au cinéma par la littérature. Je suis le chemin inverse. Chroniqueur ciné, critique, scénariste et enfin, auteur, de romans jeunesses (sous pseudo), de novellas, i tutti quanti  [+]

Il avait toujours préféré le terme anglais. Whistle, pour sifflement.
Le mot le renvoyait à une forme de romantisme, à Bacall et Bogart dans Le port de l’angoisse.
« You know how to whistle, Steve ? Just put your lips together and blow. »

Et puis, ce n’était que deux syllabes. Le mot français évoquait à son âme le persiflage pernicieux du serpent. Whistle : deux syllabes, comme deux notes, quelque chose de violent et d’abrupt.
Il aurait pu se confronter à la théorie des mots quelques mois plus tôt, mais l’on ne se penche sur ce genre de questions que lorsqu’elles vous concernent directement. Le sifflement était devenu le cœur de sa vie, un point central, une sourde angoisse, un trou noir prêt à l’aspirer.

Jacques l’avait entendu une première fois pendant qu’il passait l’aspirateur. Il s’en souvenait distinctement. Deux notes, comme une vague et rieuse interpellation. Il pensa au couinement d’une roue bloquée, tira sur le chariot, continua son office.
Plus tard, le même son lui revint alors qu’il astiquait une vitre. Il n’y prêta guère attention, laissa le son l’effleurer sans qu’il vienne, pour autant, heurter sa conscience. Tout juste vérifia-t-il, une fois la vitre propre, qu’il n’avait pas changé la sonnerie de son téléphone portable par inadvertance.

La troisième fois, le son lui parvint alors qu’il fermait la porte arrière de la camionnette. Il s’en amusa, oui, s’en amusa. Comme à la première quinte de toux annonçant le cancer, on se force à croire qu’on a avalé de travers. Le sifflement lui arracha un sourire désinvolte. Il rouvrit la portière, la claqua à nouveau. La rouvrit plus doucement, la referma plus doucement encore. Plus rien.

Quelques jours plus tard, Jacques poussait un diable chargé d’une machine à laver en pleine rue. Sa destination était en vue, il s’agissait de bien négocier le dernier trottoir.
Il perçut les deux notes quelque part dans son dos.
Bien sûr, il y avait sifflement et sifflement... et sifflement. Mille différents. Des longs, des courts, des stridents, des moqueurs et des admiratifs. Et si Jacques se retourna alors, c’était parce que ce son qui venait de lui parvenir était précisément, exactement, celui qu’il avait entendu en passant l’aspirateur, en nettoyant la vitre, en fermant sa portière.
Il n’y avait pas de fausse note, pas d’accroc, pas de doute.
Derrière lui venait un homme pressé, sacoche à la main, cheveux plaqués sur le côté. Le temps d’immobiliser son diable et Jacques réalisa que le type était trop loin au moment où le son lui était parvenu pour en être l’instigateur.
Il leva les yeux. Une vague nuance d’angoisse commençait à poindre. Il aurait voulu voir un visage amical, une vieille connaissance lui faisant signe depuis le premier étage de l’immeuble voisin. Il aurait répondu jovialement en agitant la main, en s’essuyant le front d’un geste comique, et la sensation d’oppression s’en serait allée.
La rue était déserte. Il était seul. C’étaient les prémices de l’oppression.

C’est à partir de ce moment que Jacques commença à y penser. Sans l’entendre, il y pensait, il le guettait. Il tendait l’oreille et rien ne venait. Il reprit son portable, le configura pour qu’un son de cloche soit émis à la réception d’un SMS et qu’un appel soit signalé par une sonnerie rétro. Il choisissait délibérément ce qui pouvait lui paraître le plus éloigné d’un sifflement.

Parfois, il guettait le sifflement, se plantait au milieu de son salon et tendait l’oreille.
Il eut la vague impression de l’entendre une fois ou l’autre. Et quand il revint, il sut que ça n’avait été qu’une sensation trompeuse. Les deux notes, l'une ascendante et l'autre descendante, lui parvenaient si distinctement qu’il avait l’impression qu’on les lui crachait directement au fond de l’oreille. Il sursauta, tourna sur lui-même dans sa cuisine, ouvrit une fenêtre, sortit sur le palier. Il monta à l’étage supérieur, plaqua sa tête contre la porte de sa voisine du dessus, Madame Dumont. La vieille avait un peu trop levé le son du téléviseur. Le sifflement ne venait pas de là, forcément. D’ailleurs, Madame Dumont n’était ni sur son chantier, ni dans son fourgon lors des incidents précédents.

Voilà que Jacques devenait incohérent.

Jacques qui faisait dans le multiservice. Jacques qui bossait seul, vivait seul, jouissait seul. Il traînait son matériel à l’arrière de son fourgon, réparait, refixait, nettoyait et rentrait chez lui. Le soir, il optait pour un plateau télé, s’enquillait l’intégrale du Prisonnier ou d’une autre série nostalgique. À l’approche de la quarantaine, il n’avait plus particulièrement envie de jouer la comédie sociale, de chercher une compagne, d’entretenir les liens amicaux avec des quasi-inconnus qu’il pourrait fréquenter en pointillés.
La solitude était pour Jacques une discrète compagne dont il s’accommodait volontiers. Savoir être seul n’était pas donné à tous. Il trouvait dans le relatif silence du quotidien, dans son inaudible dialogue avec lui-même, une plénitude jusque-là insoupçonnée.
Quand le silence s’en fut, quand Jacques fut, à intervalle régulier, sans préavis, sans annonce, heurté par le sifflement, il comprit ce qu’il venait de perdre.
Il ne serait plus seul.

Un être pervers et invisible le tançait quand il ne s’y attendait pas.

Quand la raison dominait, il se sentait idiot de penser qu’un personnage quelconque, réel ou fantomatique, pouvait le persécuter. Bien vite, il se sentit plus idiot encore à l’idée d’avoir un jour pu sourire en entendant ce son maudit.

Mais Jacques pouvait raisonner. Le sifflement claquait en plein jour, il faisait volte face, sondait sa provenance, restait sur le qui-vive, fier et droit. Il jurait. Merde ! L’explication semblait toute proche, évidente, cohérente.

Il lui sembla que sa santé mentale et sa force morale l’abandonnèrent quand le sifflement vint briser ses nuits.
Le petit entrepreneur se couchait aux environs de minuit. Contraint à la conscience accrue, vaguement paranoïaque, il peinait depuis quelques jours à trouver le sommeil. L’agression sonore n’arrivait toutefois jamais en phase d’endormissement.
Épuisé par sa tâche quotidienne et par divers tracas, il sombrait dans les bras de Morphée entre 1 heure et 2 heures. Si le sifflement se faisait entendre, unique et plus violent encore que dans le tumulte diurne, c’était après 3 heures.
Était-ce un rêve, était-ce l’écho du cauchemar, si souvent faux jumeau de la réalité ?
Jacques savait pertinemment que non. C’était lui : le sifflement, cinglant et agressif.

Il se redressait alors dans son lit, le cœur battant, la respiration courte. Ainsi donc il était harcelé au cœur de la nuit, dans le plus profond sommeil, quand les barrières et les murailles étaient définitivement tombées.
C’est une nuit, une de ces nuits, qu’il fondit pour la première fois en larmes. Ce n’était pas de la tristesse, juste une forme d’épuisement, un vaste aveu d’impuissance. Il finit la nuit assis au bord de ses draps, tremblant, les doigts crispés autour d’une cigarette.

Jacques était ébranlé. Son quotidien chancelait. Mais il ne se résoudrait pas pour autant à partager son tourment. Personne ne saurait, parce qu’il s’agissait de folie, et que la folie appelle le jugement et que Jacques n’avait pas besoin d’être jugé. Il n’avait pas besoin de parler, il n’avait besoin que de silence.

Le tigré serait son seul et unique témoin.
Le tigré, c’était son chat, noir, zébré de roux, frêle, délicat. L’animal lui frôlait la jambe, dansait lascivement autour de lui. Et plus Jacques devenait fébrile, et plus le félidé apparaissait stoïque. Au prochain sifflement, Jacques tenterait l’expérience.

Le son le heurta de plein fouet pendant un déjeuner solitaire sur un coin de table. L’homme chercha des yeux le chat, l’implora en silence.

« Fais-moi signe. Tu l’as entendu. Je sais que tu l’as entendu. Tu l’entends comme moi. ».
La bestiole s’était immobilisée. Elle fixait Jacques de ses yeux jaunes et inexpressifs. Les silences se répondaient.
Pourquoi le chat ne bougeait-il plus ? Jacques voulu associer le tigré à son malheur.
« Il l’a entendu, comme moi, et s’imagine sans doute que j’ai sifflé pour attirer son attention. »
L’animal se remit en mouvement. Ce qui l’avait forcé à l’immobilisme, c’était le regard anxieux et habité de son maître.

Jacques était ainsi perpétuellement sur le qui-vive, à l’affût.
Et si le son infernal retentissait à ses oreilles, il ne s’efforçait plus d’en chercher la provenance. Il subissait l’agression.

Il reprit le travail, avec des gestes simples et précis, en tentant d’accepter sa sentence. Le sifflement viendrait, reviendrait, encore et encore, précisément lorsqu’il serait sur le point de l’oublier. Parfois, le petit entrepreneur parvenait à reprendre goût à son modeste emploi, après 48 à 72 heures de répit. L’obsession s’éloignait, son souvenir s’effaçait quelque peu, comme un rêve nocturne devient flou sous le soleil de midi.
The whistle, une fois encore. The whistle. Cinglant, rieur, frondeur.
Jacques, le cutter à la main, se coupa ainsi jusqu’à l’os lorsque survint l’agression sonore.
C’était le jour et il n’avait pas de larmes. La colère le fuyait peu à peu. Voilà que ses ressources mentales s’épuisaient.

Chaque fin d’après-midi, revenu dans son petit appartement, il répétait ses choix musicaux. S’il n’avait plus droit au silence, il se réservait le choix du bruit. Du jazz. Miles Davis. Ces trompettes qui se répondent en écho. Une musique débridée qui se jouait du silence et des temps morts.
Parfois, Madame Dumont ou un autre voisin venaient frapper à sa porte. Il ne pouvait se résoudre à baisser le volume de la musique. Il baissait les yeux, leur claquait la porte au nez. Personne ne pouvait prendre la mesure de son tourment et il ne pouvait se risquer à une explication sans passer pour un illuminé.
Jusqu’à ce qu’il regagne son lit, il laissait donc les instruments se déchaîner. À la seconde, précisément à la seconde où il coupait l’élan des jazzmen, le sifflement retentissait.
Un frisson parcourait alors son échine. C’était sans doute la seule révolte dont son corps était encore capable.

Après quelques semaines qui lui semblèrent des années, Jacques prit le parti de se regarder, de s’analyser dans le reflet d’une glace. Il était amaigri. Son front, lisse et haut, s’était vu doté d’une ride nouvelle et profonde, comme un froncement indélébile. Le teint était cireux, maladif, conséquence de nuits interrompues, d’une vaine quête d’un sommeil salutaire. Jacques avait été bousculé. S’il ne réagissait pas, il serait éternellement le boxeur coincé dans les cordes, dans l’attente d’une cloche sonnant la fin du round.
Mais il n’y avait pas de cloche, tout juste un sifflement.

Dans son fauteuil empire, la psychiatre le sondait avec l’empathie usuelle. Une empathie qui, aux yeux de Jacques, frôlait la condescendance. Peut-être était-ce encore une expression de sa paranoïa supposée ?
Jacques était hirsute. Il n’osait plus se raser. Il s’était profondément coupé le doigt, heurté par un sifflement. Et si ce même sifflement attendait, tapi dans l’ombre, de lui trancher la gorge lorsque son rasoir serait posé sur sa carotide ?
Pendant la consultation, il devrait taire ce genre de réflexions. À l’orée de la thérapie, il ne put rien faire d’autre que se taire ou fondre en larmes. Il eut besoin de plusieurs semaines pour se confier. Et quand il exprima son mal, la praticienne n’eut d’autre réponse que de lui demander de revenir, de revenir, de revenir encore. Jacques resterait le boxeur dans l’angle, harcelé. Une victime impuissante. Son bourreau attendrait invariablement qu’il baisse sa garde pour le frapper. Et aucun arbitre ne viendrait interrompre le supplice.

Quelques mois plus tard, il se rendit dans une animalerie, de manière anodine, dans un élan quotidien. Il flottait dans ses vêtements, errait dans les allées comme un spectre hagard. Il fallait acheter de la nourriture pour le tigré et son épicier avait fermé boutique.
Il entendit le sifflement, se crispa. La seconde suivante, il l’entendit encore, et encore, dans une insolente cascade. Crispé, déstabilisé par le rythme inhabituel du son persécuteur, il erra quelques mètres plus loin.
Il parvint aux cages des oiseaux. Des canaris bondissaient entre les barreaux métalliques. Ils sifflaient, piaffaient joyeusement, comme s’ils pouvaient ignorer qu’ils singeaient le malheur d’un homme.

Jacques pencha la tête et regarda les minuscules oiseaux. Une fenêtre s’ouvrit dans sa mémoire. Focalisé sur son malheur, il avait enfoui un souvenir.
Le chant du canari le ramena quelques années en arrière.

Jeune, joufflu, plein de santé et de vice, il venait dépanner. Ce jour-là, il dépannait une vieille femme dont les plombs sautaient sans cesse : un problème inintéressant de compteur électrique.
La femme, forte et pourtant si faible, voulu s’allonger une seconde. Elle était si vieille, si proche de basculer et de s’éteindre. Quand elle respirait, Jacques pouvait entendre un sifflement rauque et malsain, bien différent de celui qui viendrait le heurter, réduire sa vie à néant des années plus tard. La femme aimait les oiseaux. Jacques aimait les billets, des grosses coupures, cinquante, cent ou deux cent, qu’elle planquait dans une boîte en fer blanc, avec lesquels elle réglait sa note, sourire à l’appui.

Elle s’allongea donc, ferma les yeux pour calmer la crise.
Dans leur cage, ces cons de canaris s’ébattaient et sifflaient. Jacques, pris d’un élan, prit un coussin, l’appliqua contre le visage de la vieille. Elle n’eut guère la force de protester. Il pensait rencontrer un peu de résistance, il pensait se confronter aux dernières forces d’un être jeté dans une bataille pour sa vie. Il aurait alors, peut-être, ressenti une once de remords.
Jacques dut maintenir le coussin une minute, tout au plus. Les mouvements erratiques s’interrompirent, les membres se crispèrent, le souffle disparut. Il n’entendait plus rien, rien mis à part les sifflements de canaris déchaînés dans son dos.

Il avait remis le coussin en place, avait vidé la boîte en fer blanc. Aux autorités, il déclarerait l’avoir trouvée ainsi, allongée et sans vie, à son arrivée sur les lieux. Il la connaissait bien, il s’était permis d’entrer.
Plus tard, il se ferait la réflexion que le visage de la femme pouvait présenter un masque horrifié, la trace d’une lutte des derniers instants. Ce visage, il n’avait pas voulu le voir après l’acte. Ses yeux glissaient d’un objet à l’autre, de la boîte au disjoncteur, du téléphone au pognon subtilisé.
Et pendant qu’il ferait son récit aux policiers, sur les lieux même de la mort, les canaris n’auraient de cesse de siffler.

Sa mémoire, sélective, orientée, avait éludé cet épisode.
Les faits s’étaient dissimulés à sa conscience et de ce méfait, il ne conserverait jamais qu’un son.

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