Welcome (bis)

il y a
8 min
810
lectures
101
Finaliste
Jury
Recommandé
Image de Hiver 2017

Ce matin, c’était le premier jour des grandes vacances. Avec ma sœur, on s’est levés à six heures parce que Maman avait dit qu’on pouvait rester au lit – mais on n’avait plus sommeil. En plus, Palestine m’a pincé, du coup j’ai crié et ça a réveillé tout le monde, sauf Papa qui était déjà parti à son travail. Maman a enfilé ses chaussons en bougonnant que ça commençait bien et on est tous descendus au petit-déjeuner. Pour ce jour un peu spécial, on a eu du pain, du Nutella et du lait chaud avec du jus de fruits – la même chose que tous les jours en fait.
Maman a dit qu’on passerait la journée avec Pierre-Marie, qui allait nous garder pendant qu’elle serait au boulot. Pierre-Marie, c’est le fils de Papa mais Maman c’est pas sa maman et il est grand, il a au moins seize ans ou peut-être dix-sept, en tout cas il claque souvent la porte en criant qu’il est majeur. Palestine et moi, il nous appelle les « auriculaires » parce que, comme dans la comptine, on le « suit par derrière comme un petit toutou ». Avec ses copains, il fume des « cigarettes qui font rire » mais moi je les ai vues, elles ne sont pas rigolotes du tout, c’est même plutôt dégoûtant, c’est des feuilles de papier qu’ils roulent avec des trucs dedans et après ils lèchent, j’ai envie de vomir.
Palestine, c’est pas son vrai nom. Elle s’appelle Jenna. Et moi c’est Wesley, mais Maman nous appelle Israël et Palestine. Elle raconte à tout le monde : « Wesley et Jenna, je les appelle Israël et Palestine parce qu’ils se battent tout le temps. L’un provoque et l’autre riposte, et c’est l’escalade. On ne sait jamais la cause profonde du conflit et du coup, je fais comme la communauté internationale, j’observe à bonne distance et je menace quand ça va trop loin. Je tente régulièrement des pourparlers qui échouent misérablement. Enfin bref, un problème de plus qui n’a pas de solution sur cette planète. »
Pierre-Marie a fini par arriver, ça tombait bien parce que Maman s’impatientait dans l’entrée. Il a dit qu’il avait pris du temps parce qu’il retrouvait plus son DVD, du coup on s’est dit : « Trop cool ! On va voir un film, genre Joséphine Ange Gardien ou Le Monde de Némo, à la limite » – je dis ça parce qu’on l’a déjà vu. Palestine et moi, on s’est précipités dans la cuisine pour piquer des chamallows au goût multi-fruits et des pop-corns.
Bah on est tombés de haut. Remarque, avec Pierre-Marie, fallait s’y attendre : il aime que le rock et les filles. Et aussi, il écrit partout « REFUGEES WELCOME », je sais pas trop ce que ça veut dire mais bon, ça a un rapport avec le DVD parce que le film s’appelait Welcome et il avait l’air trop barbant. Je vais pas vous raconter l’histoire en entier parce que j’ai pas tout suivi vu que j’ai été faire pipi deux fois, j’ai répondu à Maman au téléphone, j’ai essuyé le jus de fruits que Palestine a renversé et j’ai joué sur le smartphone de Pierre-Marie à l’appli WorldChef, mais Pierre-Marie il a vite repris son téléphone parce qu’il attendait un appel d’Anita – c’est qui Anita ?
Le film parle d’un jeune qui s’appelle Bilal et qui veut aller en Angleterre pour retrouver Mina, sa chérie, et jouer au foot à Manchester United. C’est débile parce qu’on peut jouer à Manchester United en restant en France, y a qu’à sélectionner cette équipe sur le jeu de PS4 et c’est bon. Après j’ai pas écouté parce que je me suis dit que la camionnette du boulanger allait bientôt passer et j’aurais bien fait une bombe à eau pour lui lancer, mais Pierre-Marie a pas voulu. Pour me venger, j’ai tiré la queue de Diable, le chat. Ça fait toujours rigoler Maman – elle dit que je tire le Diable par la queue – mais cette fois, elle était pas là donc elle a pas trop rigolé.
Après, le film est devenu intéressant parce que Bilal voulait aller en Angleterre à la nage. Pierre-Marie a dit qu’il y a des gens qui le font, mais ils sont super forts, pas des poules mouillées comme nous. Palestine, elle a pleuré et elle a crié qu’elle était pas une poule et qu’elle avait même pas d’eau sur ses habits. Moi, j’ai haussé les épaules, parce qu’il est bête, Pierre-Marie.
Quand il est retourné parler avec Anita, j’ai expliqué à Palestine ce que c’est qu’une poule mouillée et elle a pleuré encore plus fort et elle a dit que c’est pas vrai, on n’est pas des trouillards, on a plein de courage. Je lui ai dit que ouais, et qu’on allait lui prouver, à Pierre-Marie. Elle a demandé comment. Et je lui ai répondu :
— On va faire comme Bilal, on va nager jusqu’en Angleterre. Et quand on sera là-bas, on fera un feu sur la plage et on ira s’acheter des chips et de la marmelade.
Elle a demandé comment on allait faire pour emporter de l’argent vu qu’on serait en maillot et moi j’ai dit que j’allais cacher un billet dans mon bonnet de bain. Après ça, elle était d’accord.
On a demandé à Pierre-Marie s’il voulait bien nous emmener à la plage.
Pour aller en Angleterre, il faut aller à la plage, et on voit des grandes montagnes blanches quand il fait beau, on a déjà fait des pique-niques le dimanche en été c’est pour ça que je le sais. Pierre-Marie, il a pas voulu, il a dit que parce qu’il y a du vent aujourd’hui c’est mieux d’aller à la piscine, mais après le repas.
Le repas, ça m’a fait rire, c’était du pain et du pâté avec de la Vache Qui Rit et du Coca. C’était pas bon du tout. Au départ, Palestine voulait pas manger mais il faut des forces pour nager jusqu’en Angleterre. Elle m’a demandé : « Mais même à la piscine on peut nager jusqu’en Angleterre ? » et j’ai dit que je crois pas mais qu’on peut toujours s’entraîner, c’est ça qu’il a fait, Bilal. Elle a trouvé ça nul de s’entraîner, elle voulait aller en Angleterre tout de suite. Alors on a décidé de fausser compagnie à Pierre-Marie. C’était pas dur vu qu’il était encore sur FaceTime avec Anita et qu’il s’occupait pas du tout de nous.
On a enfilé nos maillots de bain et ensuite nos habits et nos chaussures. Dans un sac, j’ai mis des serviettes, les brassards de Palestine, nos deux bonnets de bain, les lunettes de piscine, et des Pepito. Moi, je sais comment y aller, à la plage, alors avec Palestine, on est sortis sans faire de bruit et on est allés attendre le bus 32 à l’arrêt Place Mangin en bas de la rue.
Sauf que j’avais oublié mon billet, celui que j’ai eu pour mon anniversaire et qui devait servir à acheter la marmelade et les chips. Du coup, j’ai dit à Palestine de m’attendre dans le hall de l’immeuble et je suis retourné tout doucement chercher mes sous. Pierre-Marie est sorti de la salle de bains et il a dit : 
— Vous êtes bientôt prêts, les auriculaires ? 
J’ai dit :
— Oui, oui, dans à peu près vingt-deux minutes.
Et il est allé dans la cuisine manger du Nutella à la cuiller – c’est dégueulasse parce qu’après il y a sa bave dans le pot.
Je me suis sauvé et j’ai rejoint Palestine en bas. On a couru jusqu’au bus, qui arrivait justement. Le chauffeur a pas eu l’air content de voir deux enfants tout seuls, mais je lui ai dit qu’on allait retrouver Maman à son boulot, elle travaille sur le ferry. C’est même pas vrai, Maman elle travaille dans un hôtel, elle donne les clés des chambres aux touristes.
Il a pris l’argent et il nous a laissé monter. J’ai assis Palestine à côté de la fenêtre et je me suis installé près d’elle. Il y a une mamie qui nous a fait des clins d’œil mais je l’ai regardée de travers car c’est peut-être un pédophile, Papa dit qu’il y en a partout de nos jours. Je voulais lui montrer que je suis fort et que je peux protéger ma sœur, faut vraiment pas jouer avec moi, je suis sévère au moins comme le maître des CM2.
Palestine, elle regardait dehors et elle disait « ouah, un cerf-volant » ou bien « ouah, une voiture de pompiers ». Après j’ai dû m’endormir parce que le chauffeur m’a secoué l’épaule : 
— Eh oh les mômes, c’est le terminus, faut descendre. 
Palestine, elle dormait même pas et elle me regardait. J’ai dit :
— Oui, oui, viens, on y va, Maman nous attend. Et on est descendus. On a avancé jusqu’à la plage, mais ça a pris du temps parce qu’elle ne marche pas très vite. Il y avait un peu de gens, mais pas beaucoup, et quand on nous regardait trop, je disais toujours la même histoire, qu’on allait retrouver Maman au ferry.
On s’est assis sur la plage et on a regardé les montagnes blanches. C’est pas loin du tout. J’ai commencé à gonfler les brassards de Palestine et là, un type s’est approché :
— Eh les petits, vous allez pas à l’eau tout seuls hein ? C’est dangereux, où sont vos parents ?
Et moi j’ai dit : 
— Ben, c’est notre demi-frère qui nous garde, c’est Pierre-Marie, il est majeur et il est parti chercher des glaces. C’est vrai, en plus.
Le gars a levé sa casquette, s’est gratté la tête et puis il est parti. On va en croiser encore combien, des pédophiles ?
J’ai déshabillé Palestine et j’ai fini de gonfler ses brassards puis je l’ai aidée à les enfiler. Je me suis déshabillé aussi. On a mis nos bonnets de bain et je me suis rendu compte qu’on avait oublié la crème solaire à la maison. Du coup, j’ai enlevé les brassards de Palestine, je lui ai remis son T-shirt et je lui ai ré-enfilé ses brassards. C’était un peu long mais je voulais pas qu’elle arrive en Angleterre avec des coups de soleil. C’est dangereux, ça donne le cancer de la peau, après on a des grosses taches et la peau, elle s’arrache, elle saigne et on devient des vampires, c’est Pierre-Marie qui l’a dit.
J’ai dit :
— Viens, Palestine, on va en Angleterre.
Et on a marché vers l’eau.
Palestine, elle sait pas trop nager donc elle s’est allongée sur le ventre et elle levait bien le menton pour pas avoir d’eau dans la figure et je lui poussais les fesses parce que j’étais debout dans la mer vu que j’avais pied. Mais tout d’un coup j’avais plus pied alors ça m’a surpris, je me suis agrippé à Palestine, qui a crié. Je sais bien nager, donc j’ai nagé et elle criait « attends-moi » alors je lui ai dit de se dépêcher. On avait encore du chemin et on risquait de se faire repérer.
Au bout d’un moment, j’étais fatigué et j’ai regardé Palestine, elle était fatiguée aussi, mais avec ses brassards elle avait pas la tête dans l’eau, elle flottait juste, mais moi je pouvais pas parce que j’avais pas de brassards. Alors j’ai pleuré parce que je savais plus quoi faire. Et Palestine elle a pleuré aussi, mais pas parce qu’elle était vraiment triste ; je crois qu’elle avait froid.
Après j’ai entendu PLOUF. Il y a quelqu’un qui a nagé très vite, et il a mis son bras droit autour de moi et le gauche autour de Palestine et il est retourné vers la plage sur le dos en battant des pieds parce qu’avec les bras il nous tenait.
Il nous a assis sur le sable et Palestine, elle pleurait encore, et elle appelait Maman. Moi, je voulais pas parler au pédophile. Alors je me suis assis les bras croisés et j’ai boudé. Il a dit :
Me – Bilal, and you, what name ?
Palestine a dit :
— Tu t’appelles Bilal comme dans le film ?
Et Bilal a répondu :
— Film ?
Et moi je lui ai claqué dans les dents :
— Ben celui qu’on a regardé ce matin, tiens.
Bilal, il avait l’air un peu perdu, je crois qu’il parle pas trop trop français. Et puis il a dit :
Water, dangerous, no go, you baby, small, water no go, dangerous.
J’ai répondu :
— Palestine, Israël, go England.
Il était complètement largué. Il a juste répété :
No, baby, water, dangerous, no go. 
Et moi j’ai dit :
— Si, go, because pas poules mouillées.
Il a dit :
Me, go England, no swim, go England, truck.
Et « truck » j’ai pas compris alors il a fait le geste de tourner un volant. Il voulait nous emmener en Angleterre dans un « truc », donc ça doit être une voiture.
Après ça, la police est arrivée. Ils ont demandé ce qu’il se passait et Bilal a dit :
Me do nothing, is baby, go water, water very dangerous, no go, me I go, put baby on the beach. Safe. Baby ok, no worry, baby ok. 
La police, ils ont juste un tout petit peu compris. Ils m’ont demandé ce qu’on faisait là, j’ai dit qu’avec Palestine on voulait nager jusqu’en Angleterre parce qu’on est pas des poules mouillées mais que Bilal nous en a empêché et que ça devait être un pédophile parce qu’il voulait nous enfermer dans une voiture. Et Palestine a ajouté qu’il était sorti du film.
— Tout ça, c’est pas très clair, ça ressemble à un kidnapping, y a peut-être eu une demande de rançon, on va éclaircir ça au poste.
On est partis dans la voiture. Avec les policiers. Et Palestine criait : « pimpon poliiiice ».
Ensuite, Maman est venue nous chercher au commissariat avec Papa et Pierre-Marie. C’était pas la joie. Pierre-Marie faisait la gueule, Papa faisait la gueule et Maman pleurait en faisant la gueule.
Bilal est venu manger chez nous le soir. Je lui ai montré mon jeu de PS4 pendant que Papa, Maman et Pierre-Marie criaient très fort, et ça a fini que Maman s’est enfermée dans la salle de bains et Papa a continué avec Pierre-Marie.
Quand ils sont sortis, Papa a donné un truc à Bilal et il a dit :
This, French passport of my son. You, the same, black hair, black eyes, teenager, same. We take you to Eurostar station, we buy ticket for you. You try. Maybe works, maybe no. Good luck.
Après, ils sont partis en voiture quelque part et Maman, elle arrêtait pas de pleurer devant la télé, mais c’était même pas un film triste vu que c’était Camping Paradis.
À la fin, Maman s’est mouchée, elle nous a serré très fort et elle m’a demandé d’écrire cette rédaction pour que je réfléchisse s’il y avait quelque chose à retenir de cette histoire.
Ben c’est sûr que oui : déjà, avec Palestine, on s’est pas disputés de toute la journée.
Et surtout, il faut qu’on retourne à la plage avec Palestine.
Pour si jamais Bilal veut nous faire coucou depuis les montagnes blanches.

Recommandé
101

Un petit mot pour l'auteur ? 100 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Les Histoires de RAC
Les Histoires de RAC · il y a
Formidablement criant de véritéS ! Juste ce qu'il faut de fantaisie, de justesse et d'humour pour faire passer un superbe message de prudence & tolérance, bravo !
Image de Sandra Dullin
Sandra Dullin · il y a
Un grand j'aime pour votre texte. Vous avez su merveilleusement bien vous mettre dans la tête de ces enfants.
Image de Lexie Refaeli
Lexie Refaeli · il y a
merci beaucoup :)
Image de Arlo G
Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi. Amicalement, Arlo
Image de En_Passant_Par_La
En_Passant_Par_La · il y a
Je n'ai pas décroché avant la fin ! Que j'ai adoré !
J'ai trouvé l'histoire très attachante, sans mélodrame ou misérabilisme, comme trop souvent, quand il est question de sujets sensibles.

Image de Lexie Refaeli
Lexie Refaeli · il y a
merci :)
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Jolie histoire, bien rythmée. Bonne chance !
Image de Bertrand Pigeon
Bertrand Pigeon · il y a
un point de vue d'enfant
raconté avec humour
sur un sujet qui aurait pu être tragique^^

Image de J. Chablik
J. Chablik · il y a
Wahou. L'air de rien, avec le point de vue de l'enfant, on affronte ce qui aurait pu finir en tragédie, et puis un vrai problème sur les réfugiés. Chapeau. Vote +++
Image de Vrac
Vrac · il y a
On a le droit d'aimer les bis
Image de Philshycat
Philshycat · il y a
Image de Thara
Thara · il y a
Un très beau récit, et merveilleusement bien conté !

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Un destin

Camille Couture

Beaucoup de théories mathématiques sont d’une complexité extrême, et leur utilité pratique reste incertaine. Malgré cela, il en est qui jouissent... [+]