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Water Closet (Une histoire improbable)

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Emmanuel

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1
Je suis un cabinet de toilettes. En bas d’un escalier abrupt. Faites attention, ne glissez pas : la dernière marche est cassée.
Derrière la porte rouge où la peinture s’écaille, c’est là.
Sur votre droite, vous trouverez un petit lavabo au robinet qui goutte un peu. Sur votre gauche, un distributeur de papier toilette, souvent vide. Moi, je suis dans l’entre deux, royal, majestueux, occupant un espace assez mal ventilé.
Au plafond, une ampoule ridicule éclaire la pièce. C’est un peu sombre, c’est vrai, mais pour voir ce qu’il y a à voir, elle suffit.
Mes murs sont carrelés sur toute leur hauteur avec des tags dessinés dessus.
C’est joli :
Des cœurs traversés d’une flèche (romantiques), des bites pointant en l’air (érotiques), des lèvres pulpeuses qui rêvent de sucer quelque chose (pathétiques).
Et puis, il y a cette littérature fleurie ; poésie subtile, délicate, qui accompagne les tags :
Qui veut lécher ?
On baise.
Appelle-moi si tu veux jouir.
Alors, mon doudou, entre mecs, ça te dit ?
Je te l’enfonce.
Oh oui, oh oui.
Ma bite me démange.
Gratte-là toi tout seul.
Connard.
Salope.
Allez-vous faire tous enculer.
Et j’en passe. Car il y a là tout un florilège de bons mots. Que certains appelleront d’ailleurs : Anthologie.
2
Je suis les seules toilettes de ce bistrot parisien très fréquenté. Alors ne cherchez pas ni côté « homme » ni côté « femme », il n’y en a pas, je suis un Water Closet solitaire. Soit, les toilettes asexuées ne sont pas à la mode, mais ici l’espace est tellement petit, qu’il n’est pas possible d’en rajouter un deuxième.
D’ailleurs, un aveu : j’aime bien cette mixité. De mon point de vu, tous les trous de balles se ressemblent : celui des hommes autant que celui des femmes. Toutefois, j’ai un faible pour celui des femmes.
J’adore leurs regards écœurés quand elles entrent là. Elles avancent à tâtons, en cherchant l’interrupteur, comme des aveugles, leurs mains caressant mes murs dégueulassent. Quand elles ont enfin allumé la lumière, je discerne leur effroi et leur haut-le-cœur. J’imagine qu’elles se reprochent d’avoir cette envie pressante qui ne leur laisse pas d’échappatoire. Les hommes n’ont jamais cet air dégoutté ; ils sont là pour la petite affaire et peu leur importe la propreté du lieu. Mais les femmes font des manières. Certaines découpent des morceaux de papiers toilettes qu’elles posent sur ma cuvette en plastique, soulèvent leur jupe et, sans jamais s’appuyer, restent les cuisses arquées au-dessus de ma béance.
Je dois dire qu’elles m’offrent un spectacle dont je ne me lasse pas. Les hommes eux, descendent simplement leur fermeture éclair, et urinent tout debout, sans faire attention aux éclaboussures. C’est assez trivial.
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J’ai été mis en service le 17 juillet 1967, à quatre heures de l’après-midi. Le plombier s’appelait Manuel, il était portugais. C’était un brave type, aussi doué pour la maçonnerie que pour la tuyauterie. La patronne du bistrot était tellement ravie qu’elle m’a essayé sur le champ. Tout fonctionnait. Chasse d’eau, ok. Cuvette, ok. Lampe au plafond, ok. Elle a vivement remercié Manuel, qui souriait en s’épongeant le front plein de sueurs ; il avait eu quelques difficultés tout de même, en particulier un raccord difficile à visser.
Je suis resté propre un long moment. Tous les clients prenaient soins de me laisser dans l’état où ils m’avaient trouvé. Puis sont venus des temps nouveaux : untel oubliait de tirer la chasse d’eau, untel griffonnait une parole grivoise sur mes murs, untel urinait de côté, untel mettait tout le papier toilette en boule avant de le jeter dans la cuvette...
Je vivais une vie sans éclat, mais utile. Et ça me plaisait bien.
Et puis un jour, un désespéré est descendu ici. Il avait un regard noir, des traits tirés, un visage mal rasé. Avec lui, une corde. Il est monté sur le bord de la cuvette, a accroché la corde à un tuyau qui dépassait du mur au-dessus de la porte, l’a noué autour de son cou et s’est jeté dans le vide. J’ai pensé à un mauvais rêve, mais le client suivant m’a sorti de ma torpeur quand il est rentré dans les toilettes et s’est mis à hurler ; le pendu balançait, mort.
Ainsi va la vie des hommes.
Et puis d’autres jours sont venus, dont celui où deux adolescents sont entrés en se donnant la main et en refermant la porte à clefs derrière eux. Ils se sont découverts, elle et lui. Ils étaient merveilleux. Beaux. Jeunes. La jeune fille riait, riait ; le garçon paraissait fou de désirs. Soudain, elle s’est tue, il l’a embrassé longtemps, longtemps. Elle s’est adossée contre le mur, le garçon la serrait très fort. C’était leur première fois.
Ainsi va la vie des enfants.
Et puis d’autres jours sont venus, des hommes sont entrés, des femmes sont sortis. Des impatients. Des torturés. Des constipés. Des voyous. Des amants. Des fous. Des monstres. Des insolents. Des révoltés. Des indécis. Des idiots.
4
J’ai changé de propriétaire. Il a repeint mon plafond, mis une nouvelle chasse d’eau. Toutefois, mon monde est resté le même. Toujours les mêmes clients qui passent, des habitués.
5
Mais un jour,
Vous descendrez à votre tour l’escalier dont la dernière marche est cassée.
Et comme vous connaîtrez mon histoire, vous serez un peu gêné, l’impression que quelqu’un vous regarde...

THE END

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MissFree · il y a
Les états d'âme d'un cabinet de toilettes :-) très amusant à lire!
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Emmanuel · il y a
Merci de me lire encore quelquefois. Je n'ai malheureusement plus le temps d'écrire en ce moment. Plus le temps de lire. Plus le temps de rien. Je cours, je cours de projet en projet professionnel. J'aimerais que les journées fassent 28 heures!
Ce petit texte, je l'avais écrit pour décrire notre monde... les toilettes, les transports, les plages, un monde tout imprégné de l'odeur de l'homme. Il devait y en avoir d'autres, mais le projet d'écriture s'est arrêté à celui-là.
A très bientôt. D'ici quelques mois, j'espère retrouver un peu de temps libre. Ecrire est une passion. Et Short édition, une tribune. J'y reviendrais prochainement.

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MissFree · il y a
28 heures au bas mot! :-) Je vous comprends. C'est très difficile de se dégager du temps pour écrire. A bientôt sur Short et bon courage.
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Sauvagere · il y a
L'oeil était dans la cuvette et regardait Suzette... Drôle !
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