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FINALISTE
Sélection Jury

Le soir tombe tôt à cette époque de l'année. En quelques heures à peine la pénombre s'installe, accompagnée immanquablement du froid mordant de novembre. La classe est finie depuis plus d'une heure, l'école s'apprête à fermer ses portes, et les derniers parents viennent de récupérer leurs enfants. Il ne reste que le garçon frêle emmitouflé dans son manteau épais, assis sur un banc, sa jambe battant nerveusement le sol. Sa mère l'élève seule, travaille beaucoup, et une fois de plus, elle est en retard. Le professeur sait qu'il fait déjà bien trop sombre pour laisser le garçon emprunter la petite route qui mène chez lui sans l'accompagner, surtout au vu des faits-divers sordides de ces derniers mois. Il met un point d'honneur à tempérer la paranoïa qui se généralise dans son village, mais ne peut se résoudre à laisser le garçon marcher seul en bordure de forêt par cette soirée brumeuse. Le taux de criminalité, d'habitude très bas dans la région, a explosé cette année. Les autorités locales, peu coutumières de ce genre de drames, sont démunies face aux meurtres excessivement violents qui se multiplient. D'un commun accord, tous ont décidé qu'il était sage d'instaurer un couvre-feu, mais aussi que tous les enfants en dessous d'un certain âge devaient obligatoirement être accompagnés chez eux après les cours. Un climat de tension permanent règne donc, propice à la naissance de légendes urbaines par dizaines, colportées aussi bien dans les cours d'école que dans les bureaux. La crainte décuplant les soupçons, la méfiance s'empare de tout le monde : le croque-mitaine s'est insidieusement introduit dans leur vie et gagne une emprise de plus en plus grande à mesure qu'il attise la peur.

Le professeur décide donc d'appeler la mère, afin de la prévenir qu'il se charge d'amener son fils jusqu'à chez lui. Puis ils quittent l'école et s'engagent sur la petite route brumeuse.
Un silence hivernal oppressant y règne. Les alentours sont très calmes, hormis quelques cris d'oiseaux perdus dans la masse dense des conifères. Des bourrasques soudaines secouent les arbres et leur fouettent le visage, les obligeant à baisser la tête. Ils avancent côte à côte, sans bruit, bien trop lentement au goût du professeur qui commence à s'impatienter. Cette soirée glaciale, passée sur une petite route isolée, est interminable. Mais il ne peut se résoudre à brusquer le garçon.
Le son d'une voiture qui approche le sort de ses pensées. Les lampadaires sont rares sur cette portion du chemin, il demande donc au garçon de s'éloigner le plus possible de la route. La petite citadine rouge met une éternité à arriver à leur hauteur, les dépasse sans ralentir, et les laisse de nouveau seuls. Il faut le passage du véhicule pour que le professeur relève la tête, et s'aperçoive qu'il fait désormais nuit. On ne distingue plus, à leur gauche, que la première rangée d'arbres d'une épaisse forêt aux profondeurs insondables. Le garçon fixe les phares qui s'évanouissent au loin d'un regard anxieux. Il avance maladroitement sur la chaussée cabossée, tournant brusquement la tête au moindre bruissement provenant des bois. Le professeur sent lui aussi une boule grossir doucement au creux de ses entrailles. Probablement un sentiment naturel de méfiance à l'égard des forêts sombres, froides et désertiques. Il presse le pas.
Le petit pont qui sépare la route de la ville est à une centaine de mètres à peine, perdu dans la brume. Le vent s'est calmé, mais le professeur marche toujours à un rythme soutenu, impatient d'en finir et de se glisser sous ses draps. Il note soudain l'absence du garçon à sa gauche, et la panique l'envahit. Il fait volte-face, le souffle court, la peur lui brûlant le ventre, pour voir l'enfant figé quelques mètres derrière lui, les poings serrés. Le professeur le rattrape en trottinant, et le saisit doucement par l'épaule, désormais franchement irrité. La colère qui pointe en lui est balayée en un instant lorsqu'il aperçoit la silhouette aux contours troubles qui se dessine dans le brouillard.
Quelqu'un les suit.
Une distance suffisamment courte les sépare de la forme chimérique pour l'entendre avancer dans ce silence rarement troublé. Et pourtant, ni le professeur ni l'enfant n'ont perçu le moindre bruit de pas. Tous deux s'immobilisent, crispés, tandis qu'elle approche et que ses traits se précisent. Quelques enjambées de plus suffisent pour voir qu'il s'agit d'une jeune femme. Le professeur perçoit un léger murmure, étouffé par la grande écharpe noire qu'elle porte autour du cou et qui recouvre totalement sa bouche. Elle avance d'un pas régulier, étrangement imperceptible, et fixe sans ciller le professeur. Il incline poliment la tête pour la saluer, mais sa tentative d'échange échoue : elle avance toujours sans cligner des yeux, imperturbable. Le murmure se fait de plus en plus proche, mais il ne parvient pas à distinguer ce que dit la femme. Elle semble minauder, d'une voix légèrement grinçante, comme si elle était enrouée. De petits bruits de salive ponctuent ses murmures indistincts – et plus elle s'approche, plus elle semble plonger les alentours dans un silence lugubre. Figés dans une posture absurde, tous deux sont sous l'emprise de cette créature à la fois gracieuse et insidieusement menaçante. Elle est maintenant suffisamment proche pour que sa grande beauté frappe le professeur : elle a un regard sombre, à la fois sournois et hautain. Ses longs cheveux aile-de-corbeau, soigneusement attachés en arrière, encadrent un visage harmonieux à la peau laiteuse.
« Suis-je jolie ? », demande-t-elle d'une voix légèrement plus forte, grasse, sa bouche comme remplie d'un liquide poisseux.
Un silence terrible, de ceux qui font perdre l'esprit, les entoure désormais - le monde observe la scène en retenant son souffle. Le professeur force instinctivement l'enfant à reculer, et s'interpose entre lui et l'inconnue à l'aura sinistre. L'étrangeté de la situation fait bourdonner tous ses sens. Il lutte contre l'envie de fuir : un sentiment de menace obscur le fait frissonner tout entier, mais rien ne justifie de prendre l'enfant sous le bras et de détaler à toutes jambes. Il tente de rationaliser, de comprendre ce qu'une femme peut bien faire sur une route désertique, à la tombée de la nuit, par ce froid... Quelque chose ne va pas. Quelque chose de mauvais dans sa façon d'être, dans la manière qu'elle a de faire taire la nature. Dans un effort désespéré pour désamorcer la gêne et en finir le plus vite possible avec cette rencontre angoissante, le professeur opine maladroitement, balbutie quelques mots. La femme, en réponse, commence à lentement défaire son écharpe, une lueur épouvantable dans les yeux.
Elle révèle finalement sa bouche, et une horreur irrépressible s'engouffre dans les entrailles du professeur, le possédant tout entier, anéantissant tout bon sens et tout réflexe de survie. Il a, face à lui, une jeune femme aux joues horriblement mutilées, des plaies béantes s'étirant de la commissure de ses lèvres à ses oreilles en un rictus terrible. Malgré l'éclairage très faible de la route, il distingue des dents d'une blancheur éclatante derrière les filaments de chair meurtrie, le sang séché, le pus, la salive. Une odeur abominable de pourri, pire que la mort, se répand quasi-instantanément. Des vagues fétides atteignent l'enfant et le professeur, et tous deux sentent leurs estomacs se retourner.
« Suis-je jolie ? » , croasse-t-elle jovialement, tandis que salive et sang s'échappent de sa bouche massacrée. Le professeur, tétanisé, ne peut s'empêcher de fixer cet abominable sourire, tandis que la femme lève les mains vers son visage.
Tout à coup, comme s'il avait été réveillé en sursaut, le garçon hurle d'une voix stridente. L'inconnue enfonce ses ongles dans les joues du professeur, arrache sauvagement des lambeaux entiers de sa peau en hurlant ; elle le griffe, le défigure, le mutile. Sa chair tombe au sol dans un bruit ignoble, tandis qu'il se laisse faire en gémissant des supplications incompréhensibles. Le sang du professeur, chaud et poisseux, éclabousse l'enfant : cette fois, il ne peut retenir sa nausée. Il déverse son goûter au sol pendant que son professeur tombe à genoux, le visage méconnaissable. Le garçon prend à peine le temps de s'essuyer la bouche avec sa manche et, dans une impulsion, se met à courir à toutes jambes. En quelques secondes, sa figure est recouverte de larmes, et son pantalon d'urine.
Il n'a jamais couru aussi vite. Ses jambes battent la route abîmée sans qu'il ressente la moindre fatigue. Son souffle est brûlant, mais il ne ralentit pas. Dans son esprit, une cacophonie mentale sans fin ni logique explose constamment : il ne peut que courir. Il arrive au bout de la petite route de forêt, là où les arbres laissent leur place aux lampadaires et à leur lumière blafarde. Il traverse le petit pont et s'engage dans le village silencieux à toute vitesse. Derrière lui, il sent quelque chose d'oppressant, comme si une entité immense et pernicieuse essayait de le rattraper et de le digérer lentement. Mais pas une fois il ne se retourne, malgré la curiosité morbide qui le ronge. Il tombe, perd son bonnet dans la chute, s'érafle la main sur le béton froid et humide, mais continue sa route, se relevant d'une traite, courant avant même d'être complètement debout. De l'autre côté de la route déserte, il voit sa maison. Il traverse d'un bond, ne prend pas garde aux éventuelles voitures. Arrivé sur le perron, il tambourine de toutes ses forces à la porte pendant une dizaine de secondes, sans prêter attention à la douleur dans ses poings. Il sent la présence terrible dans son dos, il sent qu'elle se rapproche, que s'il se retourne, il mourra. L'air qu'il inspire par saccades lui brûle la gorge, il hoquette un appel à l'aide, supplie qu'on lui ouvre, griffe la porte. Mais visiblement sa mère n'est pas rentrée. En tremblant de tout son corps, il sort son trousseau de clefs de sa poche, et dans l'effort de concentration le plus intense de sa courte vie, ouvre la porte et la claque si fort derrière lui que les fenêtres en tremblent. Il verrouille en tentant de contrôler les spasmes de terreur qui s'emparent de lui. Par habitude, ou pour reproduire le réconfort du retour chez soi après une longue journée, il enlève ses chaussures et manque de tomber. Il monte les escaliers menant aux chambres en trébuchant, enfonce la première porte et s'effondre en tremblant violemment sur son lit, tout habillé. La panique devenant insoutenable, sa vue se trouble et il perd connaissance.

Il s'agite de longues heures. Son esprit s'est replié sur lui-même, hermétique au monde extérieur. Il se réfugie dans l’inconscience afin d’assimiler le choc, mais des silhouettes cauchemardesques hantent son sommeil. Parfois, il lui semble se réveiller, percevoir de la lumière ou un son, mais aussitôt, il replonge dans la brume. Il croit entendre sa mère lui parler, loin, très loin – mais il n’a pas la force de formuler le moindre mot, de refaire surface. Elle s'est probablement penchée sur lui, inquiète. Peut-être même l’a-t-elle embrassé délicatement. Puis plus un bruit, elle a sûrement quitté la chambre.
Lorsqu'il reprend connaissance, il est bordé sous ses draps. Ses vêtements ont disparu, et il porte un pyjama propre. Il se redresse avec difficulté, et subitement, ressent les courbatures provoquées par sa course effrénée. Son esprit fait le lien, tout lui revient, comme un seau d’eau glacée qu’on lui aurait jeté au visage pour le réveiller. La terreur est atténuée par l'environnement familier, et surtout par les preuves rassurantes du passage de sa mère, mais elle n’en reste pas moins viscérale. Il fait nuit noire dehors, et il sait que les grandes ombres projetées dans sa chambre par le lampadaire à sa fenêtre ne seront plus jamais familières. Il se met à pleurer doucement, de peur, mais aussi de fatigue. Il n'aura plus jamais la force de quitter l'agréable chaleur de ses draps, plus le courage de fermer les yeux ou de dormir sans veilleuse, de peur d’être happé par ce qui se tapit dans l’obscurité. Il se recroqueville sous la couverture et sanglote doucement. Quelques secondes plus tard, sa mère pousse délicatement la porte de sa chambre, sans doute parce qu'elle a entendu ses pleurs. À peine sort-il de son fort de couvertures qu'un haut-le-cœur violent le secoue, mélange de dégoût et de terreur. L'odeur putride insoutenable qui emplit la pièce n'est pas celle de sa mère. La voix gutturale résonne alors dans un silence glaçant :
« Suis-je jolie ? »

PRIX

Image de Printemps 2019
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Thara · il y a
Le Jury ne s'y est pas trompé. Une histoire bien élaborée qui nous tient en haleine...
Bonne chance a celle-ci.
+ 5 voix !

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FLament · il y a
Merci beaucoup pour votre soutien !
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Marie Deville · il y a
Captivant et bien écrit
Vous avez toutes mes voix

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FLament · il y a
Merci beaucoup !
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Katarina · il y a
Votre histoire m'a beaucoup fait penser à l'histoire de Kuchikase-Onna, un mythe japonais qui parle d'une femme à la bouche fendue par son mari qui demande aux hommes qu'elle croise "est ce que tu me trouves jolie?"
Vous avez mes deux voix pour votre oeuvre.

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FLament · il y a
Bonjour, et merci !
C'est effectivement Kuchisake-Onna dont il s'agit !

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Jean Calbrix · il y a
Du très bon fantastique avec une chute hallucinante ! Bravo, Flament ! Vous avez mes cinq voix !
Je vous invite à lire, et éventuellement à soutenir, mon sonnet "Spectacle nocturne" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/spectacle-nocture
Bon week-end à vous.

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Marie Guzman · il y a
waouhh, quelle histoire !
je suis heureuse de ne pas l'avoir lue avant de rentrer le soir
remarquez ce soir je garerais ma voiture juste devant l'entrée de ma maison
votre texte est efficace et ce genre-là n'est pas fréquemment présent ici
une nouvelle qui mérite largement sa sélection en finale

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Mireille.bosq · il y a
Bien noir, bien gore bien sanglant, horrifique quoi, mais on est prévenu...
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Julien1965 · il y a
Quelle histoire ! La peur, l'angoisse sont venues se poser sur mes épaules dès les premières phrases et je n'étais joli à regarder. Bravo à vous pour cette finale ! mon soutien, mes voix. Je me permets également de vous proposer de rejoindre une gare de la Corne de l'Afrique. Il se trouve sur La Voie N°1, je m'occupe de vous réserver une place...
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Ginette Vijaya · il y a
Un genre particulier . Une écriture si dense que le sentiment de la peur s'approprie tout le récit .
je vous souhaite une bonne finale .

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Nelson Monge · il y a
Ce genre n'est pas courant ici, et c'est dommage. J'ai apprécié l'intrigue et l'écriture. Mes votes.
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FLament · il y a
Merci beaucoup, ça fait plaisir à lire !
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