Wasla

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J'adore la poésie, j'en écris un peu et j'en lis beaucoup. J'ai déjà publié un recueil et je publie régulièrement dans la revue "L'Albatros" de "l'Académie de la Poésie Française". Et puis  [+]

Assise derrière son bureau Wasla a l’air pensif. Sur le meuble s’entasse une pile de documents dont elle n’a ni l’envie ni le moral d’en noter les références sur le grand registre qui est ouvert devant elle. Elle fixe l’énorme cœur dessiné schématiquement, sans doute par un plaisantin, sur la face interne de la porte du bureau. Le dessin est de la même couleur crème que celle de la porte de sorte qu’on ne le remarque que sous un certain angle, lorsqu’elle est complètement fermée. Un grand couteau est enfoncé dans le cœur sans le traverser. Aucune goutte de sang. Mais son cœur à elle est, hélas, sur le point de saigner... Assil. Elle pense à lui et ça la met dans tous ses états, elle l’aime, elle l’aime... Oh, combien elle l’aime ! Elle se rappelle la première fois qu’elle l’a serré dans ses bras et se sent toute chose... Un jour béni des dieux.
Ce jour-là le hasard avait bien fait les choses pour Wasla. Il a voulu qu’elle s’attarde involontairement au bureau pour rater le bus du transport en commun de l’Administration et se retrouver sur le chemin de Assil et sa grosse moto lui proposant de la raccompagner chez elle, la chance ! Elle qui désespérait d’avoir une occasion de lui parler, la voilà comblée ! Elle ne s’était pas fait priée, elle était montée derrière lui en jubilant intérieurement. Quand il avait démarré elle s’était sentie projetée en arrière. Elle avait poussé un petit cri et dans un réflexe s’était accrochée à lui et avait mis ses bras autour de sa taille, un geste nécessaire pour éviter de perdre l’équilibre une seconde fois s’était-elle encouragée ! Une occasion de le serrer naturellement dans ses bras et vivre pleinement ces instants d’enchantements envoyés par la providence. Elle avait instinctivement posé sa tête sur son dos et avait serré doucement ce corps robuste contre elle. Elle avait senti la chaleur corporelle de Assil, à travers ses seins, se propager dans son corps à elle et l’envahir complètement. Elle avait serré encore un peu plus fort. Un moment de bonheur volé à l’insu des traditions. Au Maroc malgré certaines poussées égalitaires entre les deux sexes, les mentalités restent majoritairement conservatrices. Aucun contact physique entre les sexes opposés, à part le salut, avant le mariage. Le mariage ! Quel mariage... ? Il es loin, il hypothétique.
Assil s’était aperçu de son manège et lui avait répondu en faisant un grand détour. Au lieu de la ramener directement chez elle, il était passé par la côte à une vitesse modérée pour faire durer le plaisir. Elle s’en était trouvée intérieurement satisfaite et contempla la mer défiler sous ses yeux avec plasir. Ça n’avait fait qu’augmenter son bonheur. Ilsavaient tous les deux communié en silence, sans prononcer la moindre parole...
Elle lève les yeux au ciel pour le remercier de sa miséricorde et son regard est attiré par deux lézards qui gambadent au dessus de la porte, sur les murs et le plafond du bureau, alertes, deux amoureux, pense-t-elle ! Ils ont dû se faufiler à l’intérieur par la fenêtre ouverte. D’habitude elle avertit le service d’hygiène pour s’en débarrasser, elle a horreur de ces bestioles, mais aujourd’hui elle se contente de les suivre d’un œil attendri. Elle se remémore Assil lui faisant la cour après leur inoubliable randonnée, et elle faisant sa mijaurée pour le taquiner un peu comme font ces deux lézards. Ils avancent par saccades rapides. Le plus gros d’abord, la femelle sans doute, parcourt quelques centimètres puis s’arrête, regarde à gauche puis à droite et repart. Le second plus effilé, le mâle certainement, procédant de la même manière, ne se laisse pas distancer, le jeu de l’amour !...
Elle pousse un soupir, eux du moins n’ont pas de problème de rivale comme elle. Assil, son petit ami ne veut pas se dépêcher de se déclarer. Ils ont projeté de sortir ensemble un jour pour parler sérieusement de leur avenir, mais il y a toujours un empêchement de dernière minute. Cela vient tout le temps de lui. Wasla commence à s’inquiéter sérieusement et son cœur à saigner silencieusement. Elle le soupçonne de la mener en bateau... Et cette Maria qui lui tourne autour, ça l’agace ! Ça l’enrage !
Maria est une blonde grande de taille, aux grands yeux bleus. Tout est grand chez elle. Elle déborde de partout. Quand elle apparaît dans votre champ visuel la première chose que vous remarquez c’est des seins, énormes, qui vous agressent la vue et vous retiennent un instant en haleine, avant que vous ne détournez le regard à regret et découvrez le reste qui vous subjugue, vous fascine... un corps de rêve, et vous vous dîtes avec un soupir : « trop belle pour moi ! ». Apparemment Assil n’a pas eu cette réflexion. Wasla sait qu’elle ne peut rivaliser avec elle sur le plan de la beauté. Par contre sur le plan de l’intellect la comparaison est à son avantage. Les blondes sont connues pour être bêtes à ce qu’on dit ! Et Maria ne déroge pas à la règle, elle l’est à pleurer. Assil s’en apercevra assez tôt, se dit-elle, et s’en détournera rapidement. Et s’il ne s’en détourne pas... elle fronce les sourcils, soucieuse.
Les hommes préfèrent-ils les femmes belles et bêtes ou les femmes intelligentes ? Elle pousse un long soupir. Elle suppose qu’elle a sa chance. Objectivement elle n’est pas mal non plus. Elle a refusé plus d’un prétendant valable, pour une raison ou pour une autre, et même de bons partis ! Mais le cœur a ses raisons. C’est Assil qu’il a choisi ! Elle envisage l’avenir à ses côtés avec deux enfants, une fille et un garçon, espère-t-elle.
Les deux lézards continuent tranquillement leur randonnée à travers les murs du bureau. Ils ne sont pas encore tout à fait prêts ou bien ils font durer le plaisir avant l’acte final. Elle n’a jamais assisté à l’accouplement de telles bestioles. Elle aimerait bien voir comment ils vont s’étreindre... Pense-t-elle en poussant un gloussement gêné.
Soudain le mâle s’arrête et se détourne de la femelle. A-t-il remarqué sa présence ? S’interroge Wasla, ou renonce-t-il à sa conquête ? Elle reste immobile s’interdisant tout mouvement pour ne pas l’effrayer d’avantage...
Après une éternité, lui semble-t-il, elle remarque un autre lézard, aussi grand que les deux autres, qui se dirige prudemment mais résolument vers ses congénères. Le mâle fait volte face et s’avance rapidement vers le nouveau venu, puis s’arrête à quelques centimètres de lui, un autre mâle sans doute. Il semble avoir, lui aussi, des vues sur la femelle. Face à face ils s’observent longuement. Ils sont en train de soupeser leur chance d’emporter le duel ou, peut-être, essaient-ils d’intimider l’adversaire pour s’en sortir aux moindres dégâts ?
Wasla est tout excitée à la perspective d’assister à un combat singulier entre deux amoureux comme ça se faisait au moyen âge, entre deux chevaliers pour la dame de leur coeur. Elle imagine Assil en chevalier servant tout fringant dans son armure chargeant l’adversaire pour l’honneur de sa dulcinée... Wasla.
Entre-temps la bien-aimée s’est éclipsée laissant les mâles régler leur différend. Le combat, féroce, s’engage. Les deux lézards se sautent dessus et s’entremêlent. Wasla n’arrive plus à distinguer « Assil » de son adversaire ! Le combat les pousse derrière les rideaux de la fenêtre. Wasla se lève et s’approche plus près pour assister à l’issue du duel. Les deux bestioles ont disparu.
Wasla décide qu’elle doit, elle aussi, à l’instar des lézards, se défendre contre toute intrusion entre elle et son bien-aimé. Au diable les traditions qui veulent que seul l’homme est habileté à prendre l’initiative dans les choses de l’amour ! Elle, Wasla ne va pas rester passive comme la majorité des femmes. Elle va montrer à tout le monde qu’elle sait ce qu’elle veut et comment l’obtenir !
C’est l’heure de la pause-café, le moment idéal d’aller dire à Maria ses quatre vérités et sa vérité à elle et à Assil. Elle va lui montrer de quel bois elle se chauffe !
A la buvette pas trace de Assil ni de Maria ! Ses soupçons se concrétisent ! Aux bureaux, vite !
Ils vont l’entendre !
Impatiente de constater le flagrant délit, elle fait irruption dans le bureau de Maria ! Celle-ci est en bonne compagnie. L’ayant plaquée contre le mur, un homme est en train de l’embrasser avec fureur. Ce n’est pas Assil, ouf ! Soulagée, elle bafoue : « excusez-moi ! » ferme la porte précipitamment et s’en va apaisée, l’esprit tranquille, rejoindre son amoureux.
Assil est certainement dans son bureau. Excitée par ce qu’elle vient de découvrir dans l’autre bureau, son imagination la précède la jetant dans ses bras ! Elle ouvre doucement la porte, sans faire de bruit, pour le surprendre et lui faire la bonne surprise... et reste figée, bouche bée pendant une éternité !...
Assil est bien là, installé confortablement sur les genoux de son collègue Salem ! Les deux hommes sont en train de se peloter passionnément sans se rendre compte de sa présence.
Elle les regarde complètement anéantie ne croyant pas ses yeux !
Assil est homosexuel !...
La rage au ventre elle se précipite sur eux comme une furie en criant et en frappant des deux mains comme pour effacer cette horrible scène de sa vue. Elle n’est pas une adepte de la violence mais en cet instant elle a perdu tout contrôle. La colère a pris le pas sur le bon sens et l’a poussée à déverser toute sa douleur sur eux avant de s’enfuir toute retournée vers son bureau.
Elle s’effondre sur le siège du bureau, la tête entre les mains, déroutée !
Assil est homosexuel... Quelle malchance !
L’énorme cœur sur la porte est toujours là ; l’arme le traverse de part en part et que le sang dégouline de la pointe du couteau...
Wasla se laisse enfin aller et éclate en sanglots donnant libre cours à son chagrin...
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M. Iraje · il y a
Un vrai lézard dans la chute finale … !
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Sgann · il y a
Merci Iraje !