Wallon, maître chez toi !

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À la maison, ce n’est pas toujours l’homme qui commande. Mais il suffit parfois d’un « petit » incident pour faire retrouver leur panache à

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"Savoir qu'on n'écrit pas pour l'autre, savoir que ces choses que j'ai écrites ne me feront jamais aimer de qui j'aime, savoir que l'écriture ne compense rien, ne sublime rien, qu'elle est  [+]

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Le jeudi, depuis toujours, pour Irène, c'est le jour du GB. Et depuis huit ans qu'il est à la retraite, Louis, son mari, l'accompagne. Ils se lèvent à sept heures, prennent leur petit déjeuner, écoutent les infos sur Classic 21, se chamaillent sans conviction sur l'actualité politique. Louis emporte les sacs de courses, et Irène prélève soigneusement un billet de cent euros dans ce qu'ils appellent « la réserve », le Grand guide des oiseaux de nos jardins, soigneusement rangé dans la bibliothèque du salon. Irène houspille son mari, lui rappelle qu'elle n'a pas que ça à faire, et ils partent.
Ils sont à neuf heures précises devant la porte du supermarché, qui ne s'appelle d'ailleurs plus GB depuis belle lurette.
Irène achète les fruits et les légumes, ainsi que les yaourts. Louis s'occupe des produits ménagers, de la viande et des fromages. Rentrés à la maison, chacun inspectera et critiquera vivement les choix de l'autre, si bien qu'à la fin, ils maugréeront tous les deux : « Je ferais mieux de m'occuper de ça moi-même. » Et le jeudi suivant, ce sera Louis qui prendra les fruits, les yaourts, et son épouse la viande et les fromages, puis ils se retrouveront au rayon produits ménagers, et argumenteront cinq bonnes minutes avant d'acheter les mêmes flacons que d'habitude.
À la caisse, pendant qu'Irène paye méticuleusement, et étale devant la caissière qui soupire les bons de réduction découpés dans les journaux, Louis s'octroie son petit plaisir secret. Il se dirige vers l'entrée du magasin, où une bibliothèque participative a été installée. Il dit à sa femme qu'il regarde s'il n'y a pas un ou deux romans intéressants, un vieux Mauriac, ou un Cesbron. Mais en réalité, il se livre à un vice délicieux et inoffensif : il feuillette les magazines Playboy probablement confisqués par une épouse acariâtre à un pauvre mari opprimé comme lui. On dit que dans les vieux couples la sexualité est remplacée par la tendresse. Pour Irène et Louis, la vie intime se limite depuis des années à un baiser prudent, de sa part à lui, sur la joue crémée de sa femme, et à, de sa part à elle, quelques récriminations ensommeillées sur le partage du drap, la vitesse d'enfilage du pyjama, et l'haleine supposée chargée de son époux.
Il dispose de très peu de temps pour regarder les photos, juste celui de rêver un peu devant des seins voilés de dentelle, de douces cuisses entrouvertes, un sourire coquin... Puis, vite, il repose le magazine et se dépêche de rejoindre Irène qui l'attend devant les portes automatiques, en soupirant bruyamment sur sa lenteur et son inefficacité.
Ce jour-là, Louis se dirige comme d'habitude vers la bibliothèque, et remarque distraitement que plusieurs livres ont été placés en évidence. « La Civilisation de l'Islam classique », « L'Islam pour les Nuls », « Les secrets de la prière en islam ». Il n'y prête pas attention, il fouille rapidement dans la pile des magazines, en tire un Playboy défraîchi et l'ouvre à la page centrale. Tout à son rêve voluptueux, il sursaute en entendant la voix aigre d'Irène : « Alors ? Tu te dépêches ? Je ne vais pas passer ma matinée à t'attendre ! »
Honteux, il repose le magazine et se précipite vers son impatiente moitié, quand soudain, à mi-chemin, il se retourne et constate avec horreur que dans sa hâte, il a reposé le magazine, ouvert, juste devant les livres religieux !
Il veut aller réparer sa bévue, mais Irène l'interpelle à nouveau avec humeur et il voit un homme barbu à l'air féroce qui vient dans sa direction. Terrifié, il se rue vers sa femme, la bouscule, et se jette littéralement sur la barre du chariot. Il sort en courant du magasin, suivi par Irène qui halète : « Mais enfin, Louis, qu'est-ce qui te prend ? »
Arrivé à la voiture, il ouvre le coffre et range les courses à toute allure tandis qu'Irène s'écrie qu'il va encore bien lui casser ses œufs, et je ne te parle même pas de l'état de la salade. Il ne l'écoute pas.
Pendant que sa femme s'installe lourdement sur le siège passager, Louis va remettre le caddie. Il l'emboîte dans l'enfilade des autres, puis se hâte vers la voiture quand une voix claire l'appelle : « Monsieur ! »
Il se retourne vivement, nerveux, et voit une jeune femme voilée qui lui fait signe de la main. Terrifié, il s'engouffre dans la voiture et claque la portière.
— Et le jeton ? dit Irène en lui tendant une main impatiente.
— Le jeton ?
— Oui, le jeton du chariot. Il est où ?
— Je sais pas. Je l'ai laissé dessus.
— Va le rechercher, je t'attends. Et dépêche-toi, j'ai mes patates à éplucher.
Louis jette un œil dans le rétroviseur. La jeune femme voilée a été rejointe par un homme aux cheveux sombres. Ils discutent vivement, et elle désigne sa voiture d'une ample manche. Louis est sûr qu'ils l'ont vu poser la revue cochonne devant les livres religieux. D'un instant à l'autre, l'homme va venir lui demander des comptes. Très probablement, il va le sortir de sa voiture par la fenêtre, comme un rollmops hors de son bocal. Et le frapper. Ou le tuer. Ces gens-là ne plaisantent pas avec la religion. Dans le rétroviseur, il voit qu'une autre dame se joint au groupe. Elle a l'air scandalisée, les autres doivent lui avoir raconté. Louis, transpirant, s'enfonce dans son siège.
— Alors ? C'est pour aujourd'hui ou pour demain ? s'énerve Irène.
— Non, murmure Louis.
— Quoi ?
— J'ai dit : non. Je n'irai pas chercher le jeton.
Sa femme est stupéfaite. En quarante-six ans de mariage, c'est la première fois que son mari ose lui dire non.
— Bon, j'y vais alors, se résigne-t-elle.
— Non, dit Louis, les mains crispées sur le volant. N'y va pas.
— Mais enfin, pourquoi ? Ça ne va pas ? Tu ne te sens pas bien ?
— N'y va pas, je te dis. Remets ta ceinture, on rentre à la maison.
Irène est sidérée, et elle obéit. La voiture démarre sur les chapeaux de roue, et passe devant un groupe de personnes qui discutent sous l'abri des caddies et les suivent des yeux.
— Je lance les patates dès qu'on rentre, pour qu'on ne mange pas trop tard, dit machinalement Irène.
— Je veux des frites, murmure son mari d'une voix rauque.
— Des frites ? Mais on en a eu hier...
— J'ai dit que je voulais des frites ! C'est quand même pas compliqué ! Tu me fais des frites ce midi ! Wallon, maître chez toi, à la fin !
Elle en reste sans voix. Du coin de l'œil, elle le regarde. Avec ses sourcils froncés et son visage durci par la colère, elle le trouve soudain étrangement séduisant. C'est très fugitif, car bientôt ils arrivent à la maison, et comme d'habitude, ils se disputent en critiquant les achats de l'autre. Mais ensuite, docile, vaguement rêveuse, Irène fait des frites.
Louis passe une très mauvaise nuit. Chaque fois qu'il repense à ce qui s'est passé, qu'il revoit l'image entêtante de la revue ouverte devant les livres religieux, il a des sueurs froides. Il se tourne et se retourne dans les draps inconfortables, et tombe peu avant l'aube dans un sommeil agité et peuplé de cauchemars.
Le lendemain, il passe la matinée à écouter les informations sur différentes radios, tandis qu'Irène passe l'aspirateur, comme tous les vendredis. Ils se réconcilient après le dîner, quand le journal télévisé de treize heures vient confirmer à Louis qu'il n'y a eu aucunes représailles. Ni bombe, ni attentat, ni déclaration de guerre. L'actualité tourne comme toujours autour des querelles linguistiques, des embouteillages à Bruxelles, et de l'improbabilité de parvenir à constituer un gouvernement.
C'est un faible soulagement, cependant, car Louis sait bien que même si l'affaire ne dégénère pas au niveau national, sa tête à lui est très certainement mise à prix. Les Arabes du GB ont dû relever sa plaque, et ce n'est qu'une question d'heures avant qu'ils ne le retrouvent.
L'après-midi, il feint d'être absorbé par des mots croisés pour réfléchir calmement, sans les bavardages d'Irène. Que pourrait-il faire ? S'excuser ? Auprès de qui ? Il se voit mal aller à la Mosquée, demander à voir l'Imam, et expliquer ce qu'il a fait comme un écolier dans le bureau du préfet. Fuir ? Mais où ? Il a bien Maurice, son beau-frère qui a une maison dans le Brabant wallon. Mais le Brabant wallon, ce n'est pas l'Argentine non plus. « Ils » le retrouveraient.
En attendant, il doit se montrer prudent. Il défend sèchement à Irène d'aller relever le courrier. La boîte aux lettres est peut-être piégée. Elle pense qu'il s'agit d'une blague, et que son mari est bizarre depuis hier. Sans doute la digestion : des frites deux jours de suite, c'est lourd.
Louis s'est planté à la fenêtre et surveille la rue. Il a vu assez de films pour savoir qu'il doit guetter les éclats de soleil aux fenêtres voisines, qui peuvent être le reflet d'une mitraillette, et les tireurs embusqués derrière les voitures. Et les gens apparemment inoffensifs, comme ce groupe de gamines qui déambulent en riant de manière trop agaçante pour être naturelle. Il n'a pas le temps de réagir : les fillettes ont sonné, et cette inconsciente d'Irène est allée ouvrir...
Irène, qui a acheté des cookies aux petites Guides, s'étonne de retrouver son mari planqué derrière le canapé, les mains sur les oreilles.
— Mais enfin, Louis ! Qu'est-ce que tu fais là ?
— Rien. Rien du tout. J'en ai marre d'être... dérangé à tout bout de champ ! J'ai quand même le droit de me mettre derrière mon canapé si je veux, non ? Wallon, maître chez toi ! Merde !
Irène est impressionnée. Il lui semble retrouver le Louis de vingt ans qu'elle a connu, ombrageux, facilement énervé, capable d'en venir aux mains dans un bar pour un mauvais regard. Inconsciemment, elle se redresse, rejette ses cheveux en arrière et murmure d'une voix alanguie :
— Tu veux un cookie ?

La semaine se passe vaille que vaille. Louis évite de tourner le dos aux fenêtres, dévisage le facteur pour s'assurer que c'est le même que la semaine précédente, oblige Irène à refuser un colis – mais, Louis, c'est ma commande Yves Rocher !..., et met un coup de pied au chat des voisins qui vient quémander une couenne de jambon, on ne peut pas faire confiance à ces animaux-là, c'est bien connu.
Irène est subjuguée par la métamorphose de son homme. Elle file doux, accepte ses caprices bizarres, et lui fait des montagnes de frites.
Arrive le jeudi, jour du GB.
Louis est terrifié. Très certainement, « ils » seront là, à l'attendre devant la porte du magasin, brandissant d'une main le Playboy, de l'autre le Coran. S'ils lui laissent la vie sauve, ils l'obligeront à se convertir, il ne pourra plus jamais manger de salami ni boire de bière, encore moins feuilleter des magazines pour adultes. Irène devra sortir voilée, et ils seront obligés d'aller en vacances à Marrakech au lieu de louer à Blankenberge quinze jours en juillet comme chaque année.
Mais tout semble normal, rien à signaler sur le parking ni dans l'entrée du supermarché. Louis passe très vite avec le chariot devant la bibliothèque participative, sans oser regarder. Irène, essoufflée, peine à le suivre, mais ne dit rien. Ils remplissent le caddie au pas de course. Louis jette des regards inquiets tout autour de lui, braque brusquement dans le rayon Jardinage pour décontenancer d'éventuels poursuivants, et s'attarde un long moment devant les aliments pour chiens, car il y a un barbu patibulaire qui sélectionne ses tomates avec un air franchement louche. Irène voudrait objecter qu'ils n'ont pas de chien, mais quelque chose dans le regard de son mari lui coince les mots dans la gorge. Un éclat dur. Viril. Le charme du cow-boy Marlboro quand il pouvait encore fumer sur les publicités.
Arrivés à la caisse, Irène s'attend à ce qu'il la laisse seule, comme d'habitude, mais Louis reste planté là, les mâchoires serrées et les yeux fixes, pendant qu'elle extrait d'une main tremblante les bons de réduction de son portefeuille, puis paye leurs achats. La caissière demande s'ils veulent les vignettes pour avoir les bols Bob et Bobette, et Louis la rabroue sèchement. Irène fait un sourire penaud à la jeune femme, et suit son mari qui cavale en direction de la sortie.
Louis prend une grande inspiration et se décide enfin à regarder la bibliothèque.
Il n'y a rien. Pas de livres musulmans en évidence. La pile de magazines : Playboy et Géo mélangés. Les habituels romans de Pearl Buck et André Maurois qui sentent la cigarette froide. Un ou deux livres scolaires des années nonante. Tout est absolument comme d'habitude.
Alors Louis sent un infini soulagement l'envahir. Toute sa peur des jours précédents disparaît d'un coup. Deux femmes voilées passent devant eux, il leur sourit et elles lui répondent par un petit hochement de tête poli.
— Tu veux regarder les livres ? demande timidement Irène. On a le temps, tu sais...
— Non, répond-il d'une voix ferme. On passera à la petite librairie du centre, je voudrais acheter le magazine Playboy.
Irène ouvre des yeux comme des soucoupes, déglutit et répond :
— Comme tu voudras, mon chéri. Wallon, maître chez toi !
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Un petit mot pour l'auteur ? 198 commentaires

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Joël Riou · il y a
Une histoire à la fois drôle et tragique qui brasse plusieurs thèmes d'actualité.
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Annabel Seynave- · il y a
Merci d'être venu me lire !
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Phil BOTTLE · il y a
Et où il va partir en wakance pour se détendre, Wlallonet? À Noya, sûr, ma tête à couper qu' il part à Noya...
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Annabel Seynave- · il y a
Oh là làààààà ! le jeu de mots ! :))))
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JAC B · il y a
Un macaron bien mérité, Annabel!
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Annabel Seynave- · il y a
Merci beaucoup JAC !
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françoise CLAUDE · il y a
Quel bonheur rare que d’eclater de rire en lisant !!! Encore, encore!
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Annabel Seynave- · il y a
Quel plus beau compliment pourriez-vous me faire ? Un grand merci pour votre éclat de rire !
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Gilda Linea · il y a
Incroyablement inattendu ! On assiste, médusé dans un sourire, à la métamorphose du héros, et du couple. Il était "une fois", une deuxième vie !☺️🌟
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Annabel Seynave- · il y a
Merci une fois ma chère Gilda !
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Olivier Dieu · il y a
Qu'est ce que c'est rafraichissant, un vrai bonheur !
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Annabel Seynave- · il y a
Quel chouette compliment ! Merci Olivier !
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François Paul · il y a
+5 pour cet humour bien amené, on se délecte des avantures de cet OSS 117 qui aime les frites.
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François B. · il y a
J'ai beaucoup ri à la lecture de ce texte. Comme quoi : la religion change un homme...
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Annabel Seynave- · il y a
On ne le dira jamais assez :)) Merci François !
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Jean-Yves Duchemin · il y a
Vous avez un style très agréable. Je vous relirai avec plaisir. Bonne chance pour la finale :)
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Annabel Seynave- · il y a
Je suis sensible à ce compliment, merci beaucoup Jean-Yves !
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Mome de Meuse · il y a
J'ai adoré le ton plein d'humour de ce récit qui cache bien des interprétations. Je soutiens chaleureusement.
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Annabel Seynave- · il y a
Un grand merci pour tous ces compliments !

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