Vraiment Simone

il y a
17 min
151
lectures
7
En compétition
Image de Été 2020

Nos mères avaient lié conversation sur le sujet du vent, du sable qui colle à la crème solaire, des serviettes de bain qu’il faut mettre à l’abri, du paréo léger si difficile à ajuster. Mon père faisait la planche à quelques mètres du bord, là où il avait encore pied.
Simone s’avançait vers nous, avec à la main une glace qu’elle venait d’acheter à la buvette. Elle marchait en plantant d’abord la pointe de ses pieds dans le sable. J’essayais d’éprouver la sensation de la glace froide en haut, du sable chaud en bas, un contraste auquel je n’avais jamais pensé me livrer. Elle s’arrêta près de son parasol, attentive à lécher la glace qui coulait déjà sur son cornet. Je cessai de la regarder et repris ma contemplation de l’horizon.
— Tu n’as pas chaud avec cette chemise ?
Je ne l’avais pas vue arriver derrière moi.
— Ah, ça ? Non, je préfère !
Ce que je préférais, c’était cacher une disgrâce infligée par un conflit d’hormones : deux excroissances sur mon thorax. Je devais ruser pour me déshabiller sans qu’on les voie avant d’aller me baigner. Une fois dévêtu, je courais, les bras autour du torse comme si j’avais froid. En me tenant bien droit, cette poitrine naissante était à peine perceptible ; assis par terre les bras autour des genoux en revanche, les tétons grassouillets pointaient et je n’avais pas trop d’une chemise pour les dissimuler.
Simone fit une moue dubitative, visiblement, elle ne comprenait pas. Je me risquai à lorgner sa poitrine. Elle était maintenant obligée de pencher la tête pour récupérer les gouttes de sorbet, en rejetant ses cheveux par-dessus son épaule. Simone n’avait pas de poitrine.
Elle était assise en tailleur à côté de moi. Je quittai ma position pour m’allonger sur le dos appuyé sur mes coudes, la chemise négligemment boutonnée. Je ne quittais pas l’horizon des yeux.
Elle entreprenait à présent de nettoyer le sucre sur ses doigts en les suçotant bruyamment.
C’est quand elle a roté que nous avons fait connaissance.
— Simone !
— Maman ?
— Voyons, ce n’est pas correct. Excuse-toi au moins !
Un éclat de rire m’avait échappé au moment du bruit incongru sur le sage bavardage des mamans.
— Tu veux que je m’excuse ? me demanda-t-elle.
— Non, t’es pas obligée.
Alors, fort en direction de sa mère :
— Il veut pas.
À l’exclamation outrée de sa mère, on comprenait qu’elle aurait un sujet de conversation quand elles auraient épuisé celui de la couleur du vernis à ongles quand on est bronzée.
La proximité de cette fille me posait des problèmes. Je voulais donner le change à son impertinence. Je ne voulais pas gâcher l’occasion d’avoir une compagnie pendant les interminables après-midi sur la plage. Je voulais pouvoir dire de retour au collège que je m’étais fait une nana pendant les vacances. Je voulais goûter à la présence féminine, même sans poitrine.
Je me repassai les conseils de mon père pour opérer une approche d’une fille de mon âge. Indissociablement me revenaient les avertissements de ma mère sur les dangers du contact avec les filles. Depuis ma première éjaculation nocturne, elle n’avait cessé de m’expliquer qu’il fallait chercher à rencontrer des filles et qu’il fallait surtout ne pas les fréquenter de trop près.
J’en étais là de mes réflexions quand Simone étendit ses jambes et fit jouer ses orteils, le regard pensif. L’ennui était en train de s’installer entre nous. Il fallait que je prenne les choses en main.
— Tu t’appelles vraiment Simone ?
Son silence montrait qu’elle ne trouvait pas le sujet digne d’être discuté. Pourtant, j’avais mis toute ma curiosité dans la question.
— Tu viens te baigner ? me lança-t-elle en se mettant debout.
— Euh… oui, pourquoi pas, répondis-je avec nonchalance. Il était important que je traîne, persuadé qu’elle n’attendrait pas que je me mette en tenue.
Elle s’éloigna d’une démarche déliée avant de se mettre à courir vers l’eau. Dès qu’elle eut touché l’écume, elle s’appliqua à faire de belles gerbes en faisant de grandes enjambées et termina sa course par un plongeon. Elle fit surface très vite et se mit à nager la brasse.
J’en profitai pour ôter ma chemise, la ranger pour ne pas provoquer une remontrance de ma mère, puis me préparai à courir les coudes au corps.
Les mamans allaient bien entendu échanger leurs points de vue sur les flirts de vacances. Comme si on était obligé de flirter quand on est un garçon avec une poitrine naissante et une fille avec une poitrine tardive.
J’avais atteint l’eau et j’y entrai tout entier, nageant une brasse dans 50 centimètres d’eau.
Simone vint à ma rencontre et de loin, me lança :
— On va jusqu’au ponton ?
Le ponton était une plateforme à une trentaine de mètres du bord. On y bronzait, on y plongeait, on s’y reposait. C’était aussi un but pour faire la course.
— Le premier arrivé ! ajouta-t-elle en démarrant.
Je ne suis pas un excellent nageur ni un compétiteur, mais je n’aime pas renoncer à un défi. Je me démenai en crawl et parvins à refaire mon retard. Arrivé à sa hauteur, nous étions à quelques mètres de l’échelle. C’est alors qu’elle se retourna, se mit à nager sur le dos et battant des jambes et des pieds m’aspergea. Aveuglé par l’eau salée, je ne pouvais plus avancer. Quand je réussis à rouvrir les yeux, elle était sur l’échelle. Arrivée sur le ponton, elle se campa sur ses jambes, les bras au-dessus de la tête.
— Gagné ! cria-t-elle avec un sourire.
— Tricheuse !
Elle m’adressa un rire espiègle et partit en deux bonds s’asseoir sur le bord de la plateforme. C’est là que je remarquai qu’elle était légère et qu’elle était gracieuse.
J’allai m’asseoir à côté d’elle. Je voyais mon père sortir de l’eau et rejoindre sa serviette en prenant soin de ne pas éclabousser les deux femmes. Finalement il secoua ses mains au-dessus de leur tête, ce qui provoqua des gesticulations et des cris inaudibles de loin. Je glissai un regard vers Simone, elle souriait aussi.
— Qu’est-ce que tu as ? dit-elle en regardant ailleurs. On dirait des seins…
Je savais que la question arriverait et malgré tout je n’y étais pas préparé. Pour toute réponse je haussai les épaules, comme si j’acceptais la fatalité. Comme pour m’excuser aussi de cet aléa qui me rendait différent.
— Je m’en fiche, tu sais ?
— C’est vrai ? Ça fait de moi un garçon pas très…
— Aussi vrai que je m’appelle Simone.
Je ne savais pas trop comment interpréter cette réponse. Il y avait de l’ironie et de l’humour, à preuve ce petit sourire qui me disait « tu exagères quand même ! » Pour moi, ce prénom avait une couleur sépia. J’aurais été une fille, je n’aurais pas aimé m’appeler Simone. Avec des cheveux blonds, longs et raides, je me serais appelée Corinne ; avec une petite poitrine, Héloïse ; grande, fine et légère, je me serais appelée Barbara. Non, pas Barbara, pas du même nom que cette chanteuse que mes parents adoraient et que je trouvais maniérée. Simone n’était pas maniérée. Bien sûr, sa démarche avec sa glace à la main était spéciale, mais elle n’était pas destinée à séduire. Pourtant, c’est ainsi que je l’avais remarquée, Simone, et qu’elle avait commencé à m’intéresser. Je ne pensais pas qu’elle avait songé à me séduire.
J’étais bien ici. Nous étions bien, côte à côte. Nous n’avions pas grand-chose à dire. Les cris des baigneurs, le clapotis de l’eau contre le ponton habillaient notre connivence.
Simone balançait ses jambes au-dessus de l’eau et regardait les vaguelettes. Elle étira une jambe pour toucher l’eau de son pied. Elle donnait de brefs coups de pied dans les vagues pour faire des petites gerbes.
— Regarde, il y a des poissons, dit-elle. Ils ne s’en vont pas !
Alors, comme ce n’était pas suffisant pour effrayer les poissons, elle s’étira pour faire de plus grandes gerbes, si bien qu’elle se trouvait assise en équilibre sur le bord de la plateforme.
La tentation était trop forte : d’une pression sur son épaule, je la fis basculer. Elle poussa un cri avant de disparaître sous l’eau. Quand elle émergea en suffocant, elle me lança un « salaud ! » rageur. Je m’étais mis debout, fier de mon coup.
— Ooh ! Elle ponctua un cri de dépit en giflant l’eau pour m’asperger et se mit à nager vers la plage dans un crawl efficace. Je la suivis.
Sortant de l’eau, elle se dirigea vers sa serviette à grandes enjambées, martelant le sable, les bras aidant la marche par une amplitude de mouvement exagérée. Elle était furieuse et j’en étais surpris. S’éclabousser n’était qu’un jeu pas très original quand on se baigne à deux.
Sa mère avait vu la scène et avait bien compris que sa fille signifiait sa colère.
— Eh bien Simone, que se passe-t-il ?
— Je ne veux plus voir ce type ! répondit-elle.
C’était l’heure de rentrer. Les mamans avaient commencé à regrouper les affaires et en étaient à plier les paréos. Leurs hommes avaient enlevé le plus gros, les parasols, les pliants et les glacières.
J’avais pris ma serviette, m’étais épongé et avais vite remis ma chemise. Je rejoignis Simone qui séchait ses cheveux qu’elle avait rejetés par-dessus sa tête. Je m’accroupis près d’elle pour lui parler.
— Tu m’en veux pour tout à l’heure ? Je m’excuse.
— Mais non, idiot. Écoute, tu vas voir.
En effet, sa mère avait commencé un sermon. Le monologue auquel je devais prêter attention concernait Simone. Je n’avais pas saisi le début, mais je compris qu’il était question du caractère de sa fille, de ses caprices, de la difficulté à la voir grandir, de l’avenir dont on ne savait pas de quoi il serait fait si elle ne mettait pas « d’eau dans son vin ». Les lamentations se terminaient sur cette expression. Le monologue repartit dans une autre direction ; sans se soucier de ma présence, la mère de Simone se faisait menaçante.
— Tu ne vas pas gâcher nos vacances ! Ce garçon est très gentil, sa maman m’en a dit le plus grand bien toute l’après-midi. Alors tu vas me faire le plaisir, si tu ne veux pas t’excuser de ta mauvaise humeur, de lui faire au moins bonne figure. En tout cas, je ne veux plus te voir dans nos pattes. Que ce soit dit ! D’ailleurs, ça commence ce soir puisque ses parents nous invitent à l’apéritif.
Toujours courbée, Simone tourna la tête vers moi et, tout en lissant ses cheveux avec un peigne, murmura :
— Maintenant on va pouvoir faire ce qu’on veut.
Je me relevai, tournai les talons et marchai droit devant moi. J’avais du mal à contenir mon rire.
Sur les quelques mètres qui me séparaient de notre emplacement, je me composai une figure moins réjouie. Ma mère réunissait les affaires et pliait serviettes et paréos. Lorsqu’elle eut fini de remplir son sac de plage, elle me lança un « Vincent, on y va ? » C’est vrai que j’étais tourné vers Simone et sa mère qui quittaient la plage. Marchant à la traîne, en se retournant à moitié, Simone m’avait fait un petit signe de la main.
— J’arrive ! répondis-je à ma mère.
Dans la voiture qui nous ramenait à notre location, mon père au volant sifflotait. Il occupait l’espace sonore pour retarder le bilan que ma mère faisait après tout événement qui sortait de l’ordinaire. En général, elle commençait par les aspects agréables ; c’était pour mieux se concentrer ensuite sur ce qui était déplaisant à ses yeux.
Or, ce jour-là, aucun laïus. À tel point que mon père se trouva à court d’inspiration et qu’on n’entendît plus que le chuintement du moteur. Le silence ne régna pas longtemps et c’est ma mère qui le brisa, mais pas du tout comme j’aurais pu m’y attendre.
Depuis notre départ, je regardais le front de mer qui défilait derrière ma vitre. Mes pensées ne se fixaient sur rien de précis. Le soleil moins ardent diffusait une lumière moins crue : les glaces devaient fondre moins vite à cette heure de la journée. Une brise s’était levée, à preuve ces fanions qui frétillaient et ces vagues plus aiguës : nager vers le ponton devait s’avérer plus difficile. Des garçons et des filles jouaient au volley sur le sable : elles étaient fines et légères et ils étaient torse nu. Il y avait maintenant plus de vacanciers à la terrasse des cafés que sur la plage, les amis prolongeant la journée autour d’une bière ou d’un coca-rondelle, ou d’un thé glacé. Moi, j’aurais pris un Monaco si j’avais été attablé avec des amis. Ou une amie. Elle prendrait un diabolo-grenadine.
— Et toi Vincent, comment s’est passée ta journée ?
Ma mère posait la question. À moi revenait le privilège de faire le bilan ! Question piège : le risque qu’elle s’appuie sur ce que j’allais dire pour une leçon de morale existait.
— Bien. Elle s’est bien passée.
— Cette petite est charmante.
— Elle n’est pas si petite. Elle est aussi grande que moi.
— Ce n’est pas ce que je voulais dire. Elle est bien jeune. Et bien délurée. Tu as vu comment elle parle à sa mère ?
— Ah, oui ! répondis-je avec un sourire dans la voix.
— Comment elle lui parle ? demanda mon père.
— À la limite de l’insolence, je dirais. Mais c’est de son âge, ajouta-t-elle.
— Elle n’est pas insolente. Elle est franche. Elle parle simplement.
— Oui. Ma mère acquiesça à contrecœur en s’intéressant au paysage.
— L’âge n’a rien à voir avec ça, dit mon père. Y a-t-il de la franchise sans insolence ? Est-on insolent quand on est franc ?
Il avait séparé ses sentences d’une pause, espérant orienter le débat vers un terrain philosophique. Il avait surtout permis à ma mère de reprendre ses esprits et elle n’était pas disposée à intellectualiser la discussion.
— En tout cas, je compte sur toi, Vincent, pour lui montrer que dans notre famille, on a le respect des parents et qu’on a de bonnes manières.
« Maintenant on va pouvoir faire ce qu’on veut » avait dit Simone ?
Qui était ce « on », celui de Simone et celui de maman ?
Je ne répondis pas à ma mère.

La famille amie arriva plus tard qu’on ne l’attendait. Sitôt rentrés, ma mère avait envoyé mon père chez l’épicier avec une liste orale ; il en avait oublié les détails en chemin et avait choisi en fonction de ce qu’il imaginait de la soirée et des invités, avec le souci d’être original. Quand elle passa la tête en l’entendant disposer ses emplettes dans le salon, elle comprit qu’elle devrait faire avec.
Je n’avais pas de rôle dans l’organisation. Je montai dans ma chambre. Je me demandais s’il fallait que je range ma chambre. Voudrait-elle la voir ? La question se posait aussi à l’envers : Simone voudrait-elle aussi me faire entrer dans sa chambre ? Est-ce que je voulais la voir, sa chambre ? Assis sur mon lit, l’esprit rebondissant d’une question sur l’autre, je pris ma guitare. La douceur d’accords mineurs m’apaisait souvent.
Je restai un long moment, l’oreille au plus près des cordes. Les vibrations de la guitare ruisselaient sur mon corps comme l’eau de la douche avait lavé le sel rugueux sur ma peau.
Le bruit de politesses au rez-de-chaussée me tira de ma langueur.
Les « Bonsoir Madame » provoquaient des « Mais non voyons, appelez-moi Claudine » ou « Solange », des « Ah, c’est charmant, Claudine ! », tandis que les hommes se saluaient par un viril « Roger » et « Serge ». Mon père ne rata pas l’occasion d’une pitrerie en articulant « Solange et Serge, Serge et Solange » de plus en plus vite, jusqu’à bafouiller.
Elle était habillée d’une robe courte, blanche avec des petites impressions bleues, sans manches, sans col ; des sandales plates, un bracelet de pacotille. Elle attendait que vienne son tour d’être complimentée, comme les deux femmes avant elle, mais elle, sur sa jeunesse, sa fraîcheur. Je m’approchais du groupe quand ma mère me dit de venir saluer nos invités, ce que je m’apprêtais à faire.
Depuis son entrée dans la maison, Simone n’avait pas tourné les yeux vers moi. De mon côté, j’avais bien du mal à ne pas détailler, après sa tenue vestimentaire, le soyeux de ses cheveux, son port de tête. Elle n’était plus seulement gracieuse, elle était élégante.
Lorsque ma mère proposa comme je m’y attendais la visite de la maison, je vis Simone montrer un intérêt aussi vif que sa mère et disparaître dans la cuisine. Je restai avec les maris qui échangeaient des avis experts sur les alcools, se préparant à en essayer plusieurs.
Le groupe des femmes passa 2 fois à proximité et à aucun moment Simone ne m’adressa un regard. Elle s’intéressait aux commentaires de nos mères sur les commodités relatives des locations de vacances ; elle s’imprégnait de leurs attitudes, faites de hochements de tête et de moues désolées.
J’avais du mal à retrouver la jeune fille impertinente dans son imitation des dames. Pour tout dire, je trouvais Simone assez ridicule. Les pères n’ayant pas besoin qu’on les aide pour se servir à boire et troquer chips contre olives, je remontai dans ma chambre. Si quelqu’un venait à remarquer mon absence, il n’aurait qu’à se demander si je ne préférais pas passer la soirée avec ma guitare.
Les suites d’accords mineurs ne furent pas suffisantes. J’essayai de me concentrer sur les arpèges de The Sound Of Silence.
— Vincent ? Tu te joins à nous ?
Du bas de l’escalier, ma mère m’appelait avec sa voix de mondaine. Il était important que l’on entende l’harmonie d’une famille tolérante. Je savais traduire : « Vincent, descends ! » Or, je n’avais pas l’intention d’obtempérer. Le Son du Silence de Paul Simon m’avait empêché d’entendre son invitation. Ses mots étaient tombés dans le puits du silence !
Quelques minutes après, on frappa à ma porte.
— Oui, j’arrive. Il ne m’était plus possible d’ignorer que nous avions des invités.
Et avant que j’aie le temps de me lever, ma porte s’ouvrit sur Simone. Elle fit quelques pas vers moi sans un mot et sans un regard, examinant les murs, le désordre au sol, mon matériel de plongée dans un coin. Elle marchait comme en équilibre, Alice dans la forêt hantée.
— Tu me fais la gueule ?
C’était bien la Simone impertinente qui s’adressait à moi.
— Mais non idiote !
C’était sorti tout seul.
— Si, je le vois bien. Et puis, ce n’est pas beau ce que tu fais. C’étaient mes mots et ce n’était pas méchant. C’est pas beau d’être méchant.
Difficile de la contredire. L’ironie de ma réplique n’avait rien de drôle et la rapidité avec laquelle je l’avais sortie y ajoutait de la violence.
Elle s’est assise à côté de moi.
— Alors comme ça, tu t’appelles Vincent. « Bonjour Simone ! Moi, c’est Vincent », a-t-elle ajouté en prenant une voix enfantine.
Elle a posé ses doigts sur le manche de la guitare pour en faire sonner les cordes.
— Tu me joueras quelque chose ? Mais pas maintenant. Maintenant, il faut qu’on redescende.

Dans le salon, les adultes s’étaient mis à l’aise.
— Ah, tout le monde est là, on peut trinquer, lança mon père. Vincent, sers quelque chose à la jeune fille.
Nous nous sommes assis par terre. Mon père finissait de servir tout le monde.
— Roger ! pas autant ! Tu m’as encore trop servie !
— Mais non. Regarde Solange, c’est la même dose.
— C’est bien ce que je dis, c’est beaucoup trop !
— Laisse donc, Claudine. Solange n’a rien contre un coup de trop.
Serge, le père de Simone, de loin le plus avancé dans la familiarité tutoyait déjà tout le monde. Solange, qui ne contesta pas le coup de trop, fit les gros yeux à son mari avec un mouvement appuyé vers les enfants que nous étions.
Après le toast, chacun savourait son breuvage et hochait la tête.
— Alors les jeunes, vous avez fait connaissance ? demanda mon père.
— Ils ont commencé sur la plage avec un aller-retour au ponton.
— Vous avez fait la course ? Qui a gagné ?
— Match nul, répondit Simone.
— Elle n’a pas l’air comme ça, mais Simone est sportive, dit sa mère.
— Vincent ne fait pas assez de sport, répondit ma mère.
— Je fais de la plongée…
— Oui, en vacances, mais sinon…
— Ils ont quand même fait match nul ! Et il joue de la guitare, ajouta mon père.
— Il va m’apprendre ! annonça Simone.
— Ça, c’est une nouvelle, dit son père. J’aimerais bien entendre chanter plus souvent que se plaindre à la maison.
C’était destiné à provoquer un tollé de la part des femmes, d’autant que mon père salua en riant la boutade.
La nouvelle ne surprenait personne. Sauf moi. Une fois de plus, Simone me prenait de vitesse et j’avais une longueur de retard. Et elle courait toujours plus vite.
Les parents se lançaient dans la comparaison des avantages de la pratique d’un instrument ou d’un sport, sur les films qui sortent au cinéma et les examens à l’école, dans une discussion où nous n’étions pas conviés.
— On va faire un tour dehors ?
— D’accord.
Simone vidait son verre de Coca, j’étais déjà debout.
— Bon, on va faire un tour dehors.
Mon annonce à la cantonade n’a provoqué aucune réaction. Tant mieux, je reprenais les choses en main et je n’avais besoin de la caution de personne.
La porte d’entrée refermée derrière nous, nous nous sommes arrêtés sur la véranda. Je sentais comme franchir une limite, faire un pas dans le vide. Nous sommes restés ainsi quelques minutes, debout sur la terrasse sous la lumière de la lanterne. Peu à peu nous parvenait le chant tardif des cigales, et les étoiles s’allumaient dans le ciel. Je croyais être dans un autre monde, surpris par le silence et notre intimité.
— Tu veux qu’on aille faire un tour ?
— Non, on peut rester là.
Elle s’est assise dans un fauteuil en rotin en ramenant ses jambes sous elle.
— Tu as froid ? Tu veux que j’aille te chercher un pull ?
— Non, ça va. Merci.
Mais je voyais bien que la fraîcheur de la nuit la mettait mal à l’aise.
— On devrait s’adosser au mur. Les pierres gardent la chaleur de la journée.
— Oui, si tu veux.
Nous nous sommes assis côte à côte, par terre. Elle, les bras autour de ses genoux repliés contre la poitrine, moi assis en tailleur. Elle regardait en l’air, le ciel ou les arbres où chantaient les cigales. Je la regardais, elle.
— Arrête de me regarder comme ça, ça fait bizarre.
— Je ne vais pas te dire que je te regarde parce que tu es moche.
— Je suis jolie ?
— Tu as un joli profil.
— Et de face, ça va aussi ?
— Ouais… Surtout de face.
Elle a tourné le visage vers moi en faisant un froncement de nez.
— Tu sais, je ne joue pas si bien de la guitare au point de t’apprendre.
— Ah non ? C’est dommage.
— Je peux t’apprendre à placer tes doigts, les notes, mais…
— J’aimerais bien. Mais ce n’est pas grave. C’était surtout pour ma mère. Elle veut que j’apprenne le violon parce que d’autres parents font faire du piano ou du violoncelle à leurs enfants.
— Et toi, ça ne te plaît pas.
— Non, pas du tout. Ces jeunes, je les connais. Ils ont commencé tout petit, ils sont au conservatoire maintenant, ça leur bouffe tout leur temps. Et en plus, on dirait qu’ils sont raidis par leur instrument. Tu verrais celui qui fait du piano, toujours droit. Et celle qui fait de la harpe, pareil. Droite. Raide.
— C’est sûr que le travail de la technique demande de la discipline et forcément, ils sont…
— Ben moi, je ne suis pas disciplinée. Et je ne veux pas l’être.
— Si je t’apprends la guitare, tu crois que je vais te laisser faire n’importe quoi ?
— Tu serais méchant avec moi ?
— Non, pas méchant. Mais je pense un peu exigeant, oui.
En fait, je n’avais aucune idée d’une stratégie pédagogique, mais il fallait que j’assure.
— Et toi, tu as un prof de guitare ?
— Non, j’apprends seul. J’écoute des disques et je joue. Et avec le solfège qu’on a appris à l’école, je me débrouille pour déchiffrer des partitions.
— Eh bien tu vois, moi non plus, je n’ai pas besoin de prof.
— Oui, tu pourrais apprendre toute seule.
Cela mettait fin à notre projet. Ça m’arrangeait parce que je n’avais aucune envie de lui apprendre la guitare. Si je voulais passer du temps avec elle, c’était comme en ce moment par exemple, où l’on ne faisait rien sauf être ensemble et partager quelque chose.
— Je n’ai pas envie d’apprendre la guitare de toute façon. Je n’ai envie d’apprendre rien.
Simone semblait morose tout à coup. Il y avait une Simone de jour et une Simone de nuit. Le chant des cigales en devenait mélancolique.
— C’est sûrement parce que tu sais beaucoup de choses.
— C’est ça, fous-toi de moi maintenant !
Elle s’est remise sur ses jambes. À sa façon d’épousseter et de lisser sa robe, j’ai compris qu’elle allait me planter là et rentrer. Je me suis levé tout aussi vite pour lui barrer le passage. Je venais de comprendre l’ironie de ma réplique et ce qu’elle pouvait avoir de blessant.
— Mais non Simone, tu ne comprends pas. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Depuis cet après-midi, tu as fait plein de choses nouvelles pour moi. Je crois vraiment que tu sais beaucoup de choses.
— Ah oui ? Comme quoi par exemple ?
— Je ne sais pas… Ta façon de marcher, de manger une glace tiens ! De tricher, avec moi, avec ta mère… Je ne sais pas faire tout ça, moi. Et je trouve ça vachement important. C’est vrai. Crois-moi.
J’essayais de mettre tout le repentir dans ces propos désordonnés. Je m’en voulais de tant de maladresse. Et si elle avait encore une de ses réactions qui me laisserait encore plus désemparé ? Et si au contraire elle décidait de me priver de ses extravagances, de sa fantaisie ?
Je devais vraiment avoir l’air d’implorer parce que nous sommes restés quelques secondes ainsi, à vouloir se croire l’un l’autre, à vouloir se faire confiance.
Elle a posé sa main sur ma joue. Puis elle m’a collé une petite gifle, pas très forte, accompagnée d’un sourire.
— Rentrons !
Dans la maison, il faisait plus chaud qu’à l’extérieur, mais venant du salon, il n’y avait plus la joyeuse ambiance que nous avions quittée. Il s’était passé quelque chose.
— Ah Simone, tu es là ! Nous partons.
Solange, sa mère semblait pressée. Elle était bien la seule.
Elle s’est mise debout ; son père, Serge, s’est extirpé du canapé avec moins de distinction. Pendant la manœuvre pour contourner la table basse, il a fait vaciller les verres et les bouteilles. Un rire relayé par mon père tentait de dédramatiser la situation, mais je voyais bien que les deux hommes n’étaient plus dans un état normal.

Résignée, Solange s’est tournée vers ma mère pour échanger une paire de bises, puis vers mon père qui venait de lâcher la main de Serge après une vigoureuse et chaleureuse et probablement moite poignée de main.
Pendant que les amabilités duraient, nous étions Simone et moi côte à côte et silencieux. Et puis je me suis tourné vers elle.
— Bon, ben… Au revoir alors. Et je lui tends la main.
Elle met sa main sur mon épaule pour m’attirer et me faire une bise sur la joue. Alors, sans savoir comment, je mets une main sur sa taille et je lui rends sa bise sur l’autre joue. Aussitôt la chaleur me monte au visage. Je suis sourd, mes oreilles bourdonnent. Je regarde par-dessus son épaule et je ne reconnais pas l’endroit. Je suis absent de moi-même. Je ne sens que la douceur du tissu sous ma main et la souplesse de sa peau sous le tissu. Elle ne se dégage pas alors que ma main s’attarde un instant, infime et interminable.
— Oui, à demain, sûrement.
Puis elle a été entraînée à la suite de ses parents vers la grille du jardin. Et moi, je la voyais dans sa robe comme une ampoule électrique qui éclairait la nuit, la vie de famille, les vacances, la raison pour laquelle tout cela existe, la raison pour laquelle j’étais là.
J’étais tellement heureux ce soir-là que j’ai eu du mal à m’endormir. Et à la toute fin de mes pensées et de mes réflexions sur ce que je vivais, c’est de m’entendre dire « je suis amoureux, je suis amheureux » qui m’a apaisé.

Le lendemain, il n’y avait personne sur la plage. Seulement des gens comme nous. Des gens que je détestais, comme je détestais son absence, comme je détestais mon espérance, comme je détestais mon désir.
— Vos amis ne sont pas là aujourd’hui ?
— Ah non ! Un peu de calme ne nous fera pas de mal, répond ma mère.
— Oh, tu dramatises tout, dit mon père.
— Non, c’est sûr, la grossièreté n’est pas un drame. Ni l’indécence, évidemment…
— Ce n’était pas méchant. C’était dans la conversation. Un mot en entraîne un autre… C’était en l’air.
— Permets-moi de n’avoir pas le même sens de la légèreté que toi, si tu veux bien. Solange, d’ailleurs…
— Solange, Solange ! Elle n’a pas arrêté de chauffer son mari, alors bien sûr…
— Je crois que c’est toi qui as chauffé tout le monde avec l’alcool que tu nous as fait boire !
— C’était un apéritif, je nous ai mis en appétit.

Maintenant, je savais plus précisément que c’est eux deux que je détestais. Eux quatre. Quatre insouciants, quatre irresponsables, quatre égoïstes. Comment avaient-ils pu !
Je ne voulais pas mettre un nom sur le sentiment qui explosait dans ma poitrine, mais c’était violent.
Les genoux repliés contre la poitrine, le menton sur les genoux, je regardais au loin. Je ne voulais plus les voir, ces deux adultes qui n’avaient visiblement aucune idée de ce qu’est l’amitié simple. Ce plaisir d’être ensemble, avec quelqu’un de différent et de vouloir s’en approcher pour le ressentir, le comprendre. Visiblement, ils n’avaient que faire de ce contact. Ils ne cherchaient qu’une occasion de boire un coup de trop ou tout simplement qu’à meubler une soirée qui sinon aurait été vide, vide.
Pour la première fois, j’ai compris qu’ils étaient vieux.
Le sentiment qui mûrissait en moi se répandait dans mes bras, mon dos, mes jambes, ma nuque, mes cheveux. Il devenait trop grand pour moi.
Alors je me suis levé.
— Je vais faire un tour.
— Où vas-tu ?
— Faire un tour.
J’ai attendu quelques secondes, mais ma mère n’a pas insisté.
Il valait mieux qu’elle n’ajoute rien. La colère et le dépit avaient éclos en une détermination toute puissante. J’aurais pu soutenir son regard. Désobéir.
Je me suis mis en route sur la plage dans la direction où j’avais vu Simone pour la dernière fois. Il faudrait peut-être que je marche longtemps. Peu importait l’heure à laquelle je rentrerais et tant pis si j’avais droit à une engueulade, et si mon père s’y mettait aussi… En fait, ce serait moins pire. Il n’était pas vraiment autoritaire. Il y était contraint. Il s’y sentait obligé.
Est-ce que c’est elle, là-bas ? Cette blonde aux longs cheveux assise face à la mer, les genoux repliés sur la poitrine, comme elle aime à le faire ? Je m’approche plus près. Un type s’approche en même temps que moi ; son regard me dit d’aller voir ailleurs. La fille se retourne : ce n’est pas elle. Je continue.
Personne ne lui ressemble ici.
Plus loin, un peu plus loin peut-être.
Son profil est dessiné dans les nuages. Sous mes yeux, l’empreinte de ses pieds est inscrite dans le sable. L’éclat de son rire retentit à ma droite, à ma gauche. Où est-elle ?
— Où es-tu Simone ?

7
7

Un petit mot pour l'auteur ? 12 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Jennifer Marquié
Jennifer Marquié · il y a
Vos deux ados sont touchants, lui avec sa maladresse et elle avec ses faux airs de "dure à cuire" pas si sûre d'elle-même au fond. Une charmante histoire pleine de tendresse.
Image de Stéphane Sogsine
Stéphane Sogsine · il y a
Un moment de bonheur que cette lecture. Une écriture précise et pudique pour cette histoire du temps des diabolos menthe
Image de Yves PALAYAN
Yves PALAYAN · il y a
Merci d’être passé par là.
Image de cendrine borragini-durant
cendrine borragini-durant · il y a
On vous lit comme on boit du petit lait, ou l'apéro selon les goûts... ;-)
Image de Yves PALAYAN
Yves PALAYAN · il y a
À la vôtre alors !
Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un texte fluide comme le sable, et frais comme les premiers bains de mer.
J'ai pas vu le temps passer ...

Image de Mireille Béranger
Mireille Béranger · il y a
Ce texte est charmant... J'ai adoré, en particulier, les scènes à la plage. Tellement bien décrites.... Et j'ai remarqué la belle écriture.
Je clique pour Simone !

Image de Yves PALAYAN
Yves PALAYAN · il y a
Merci Mireille s’ouvrir mon compteur !
Image de Amandine B.
Amandine B. · il y a
Superbe. Vraiment.
Je suis tombée sous le charme, du récit et de Simone.
Merci !

Image de Yves PALAYAN
Yves PALAYAN · il y a
Merci Amandine !
Image de Lyne Fontana
Lyne Fontana · il y a
Bien écrit et émouvant
Image de Yves PALAYAN
Yves PALAYAN · il y a
Merci Lyne.

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

Noblesse ordinaire

Mairken

« La réalité est une illusion que nous passons notre vie à étayer. »
Paul Watzlawick
Versailles, mercredi 14 juillet.
Ahhh ! Depuis le temps que j’en rêvais, ça... [+]