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Voyage sans retour

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Josselyne Davy

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- Annie, pourquoi tu déménages?
Une nouvelle fois, François lui posait la question. Silence. L'avait-elle seulement entendu, avait-elle senti sa présence à ses côtés? François se désespérait. Voir sa femme s'évader, s'éloigner de la réalité lui brisait le cœur, pire le désemparait. Elle perdait pied, s'enfonçait dans des sables mouvants sans se débattre, doucement, doucement comme si le fond se délitait un peu plus chaque jour. François n'aurait su dire quand cela avait commencé mais leur installation à Pont Aven avait aggravé l' état de sa femme. Pourtant, c'était son rêve à elle, ne lui répétait-elle pas: "A la retraite, nous irons à Pont Aven, j'aime la lumière de cette ville, j'aime l'ambiance de ses rues, j'aurai mon atelier, tu sais dans la maison sur les bords de la rivière, à la sortie du village." Cela le faisait sourire, elle n'était pas à vendre la maison et jamais, Annie, la vraie parisienne, ne quitterait la capitale. Elle aimait trop les musées, les théâtres, les conférences sur l'art avec la pollution et le brouhaha de la ville. Mais elle persistait dans son idée d'habiter Pont Aven. Aussi pendant des années, ils avaient arpenté les rues encombrées de touristes en été, sous le crachin en automne et même en hiver sous les bourrasques de vent et le froid glacial qui rougissait les joues. Une lubie, pensait François, une lubie qui passerait.
En septembre dernier, presque un an déjà, à leur grande surprise, la maison tant convoitée était à vendre. Annie le harcela pour l'acheter. A bout d'arguments, il avait fini par céder. il avait remarqué qu'il arrivait à sa femme de tenir des propos incohérents, attitude certainement occasionnée par un surmenage passager. Très vite hélas, Il avait du se rendre à l'évidence, le surmenage n'en était pas la cause. Vivre à Pont Aven, pensait-il, allait lui permettre de se reposer et de trouver un point d 'ancrage. Mais pour Annie, plus de repères, c'était déjà trop tard. Petit bateau balloté dans un océan déchaîné, elle tanguait à gauche, à droite, parfois se redressait pour garder un cap qu'elle perdait à nouveau. Elle voguait dans la vie sans gouvernail, sans sextant, sans capitaine.
Dans leur entourage, les persiflages, qui allaient bon train, ne l'affectaient pas, elle qui ne les entendait même pas. Mais François se sentait blessé, coupable de ne pas savoir aider son épouse - une maîtresse femme autrefois - à tenir la tête hors de l'eau.
Un matin il l'avait trouvé assise devant la table de la cuisine occupée à compter les cotons tige en chantonnant: "un, deux, trois, j'irai dans les bois, quat' cinq six, cueillir des cerises...Les cerises, c'est bon en clafoutis mais j'ai toujours peur d'avaler les noyaux. Maman, elle me dit toujours qu'il faut bien les recracher les noyaux".
François, avec tendresse, s'était approché de sa femme, lui avait longuement caressé les épaules et tout en lui parlant avec douceur, avait rangé les cotons tige dans leur boîte. Une colère terrible avait éclaté, non pas une colère d'adulte mais un énorme caprice d'enfant qui ne voulait pas qu'on le prive de son jouet.
Résigné, il avait pris rendez-vous chez un spécialiste. Cela ne pouvait plus durer. Quelques jours auparavant, il avait juste eu le temps de lui arracher le tube d'aspirine qu'elle s'apprêtait à avaler.
" Je veux mes bonbons, je veux mes bonbons, j'ai été sage toute la journée...Tu m'avais promis des bonbons si j'étais sage" martelait-elle en tapant du pied.
Le spécialiste, un certain Docteur Lamolette, posa un diagnostic qui confirma les craintes de François. Sa femme s'enfonçait dans la maladie, dans un monde d'où elle ne reviendrait pas...A lui de voir... de prendre les mesures adéquates... Il existait des structures appropriées. A ces mots, la nausée lui souleva le cœur. Des structures appropriées? Des mouroirs, OUI! Pour Annie, sa femme bien aimée, PAS question. Sa place était auprès de lui, il s'en occuperait, son amour la soignerait mieux que tous les médicaments. .. Structures appropriées, deux mots qui le faisaient frémir et le confortaient dans sa décision.
De retour à la maison, il entreprit quelques aménagements. Par précaution, il entreposa les produits ménagers hors de sa portée, tout comme les médicaments. La cuisinière à gaz fut remplacée par une électrique avec un interrupteur de sécurité.
Malgré son amour et les précautions prises, l'état de sa femme empirait. Un matin, il la trouva dans le jardin, à jouer à la guerre avec un vieux pulvérisateur flytox à la main en guise de fusil. Fatigué par ses colères et voulant lui faire plaisir, il décida d'entrer dans son jeu. Armé de la balayette devenu pistolet et de la pelle en guise de bouclier, il mima le combat, passa à l'attaque, esquissa ses tirs et finit même par tomber sous ses balles imaginaires.
Reprenant son souffle, il entendit Annie, tout à sa joie, s'esclaffer tandis qu'elle se penchait vers lui:
- "François, pourquoi tu déménages?"
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Josselyne Davy · il y a
merci
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Charles Duttine · il y a
Belle conduite narrative, notamment du naufrage ( pour reprendre vos métaphores) dans la maladie ... et étonnante chute. j'aime beaucoup.
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Daniel Nallade · il y a
Un texte émouvant!
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JACB · il y a
J'adore Pont Aven, surtout le moulin auprès de la rivière et puis les galeries...C'est une triste histoire que de "déménager" ! J'ai eu moi-aussi le déménagement de maman sur le coeur...une terrible épreuve.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien écrite avec beaucoup de sensibilité et d'émotion ! C’est avec plaisir
que je vous invite à visiter “Sombraville” qui est en Finale pour le Prix Imaginarius!
Merci d’avance pour votre visite et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/sombraville

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Josselyne Davy · il y a
merci pour votre passage.J'ai aussi "les fleurs de Rose" en compétition.Si en cueillir quelques unes vous tente.....
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Aristide · il y a
Je n'ai fait que passer mais je reviendrai.
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Chantal Noel · il y a
Entre sourire et pincement au cœur, votre texte est émouvant. Un sujet difficile que vous avez traité de belle façon.
Si le coeur vous en dit, j'ai un petit poème en lice pour le prix hiver, irez-vous le lire ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/automne-77

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Josselyne Davy · il y a
MERCI pour votre témoignage.
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Françoise Mornas · il y a
Un témoignage émouvant auquel je suis d'autant plus sensible que j'ai vécu ce genre de situation avec un proche. Et il y a même une chute qui peut faire sourire même si c'est un sourire triste... car ce genre de maladie conduit parfois à des situations qui, au deuxième degré, peuvent paraître drôles...
Au passage je me permets de vous inviter à venir lire "Matières grise" en lice dans le Grand Prix : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/matieres-grises

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