Voyage en mère morte

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Grand mère conteuse, je suis spécialiste du kamishibaï que j'aime mettre à "toutes les sauces " afin de régaler petites et grandes oreilles  [+]

Image de Été 2013
Tu es encore chaude...
J’ai glissé ma main sous la tienne enfin libérée
du cathéter.
Bizarrement je pense à tout ce
Qui reste dans le congélateur, chez toi où tu n’es plus...
Où tu ne seras plus....
On a fait les courses ensemble il y a tout juste 5 jours .
— Il faudra que j’invite du monde, m’as-tu dit, il y a beaucoup à manger... J’ai acheté beaucoup trop pour moi toute seule !

Et tu t’en vas, seule...
et ta main refroidit et je réalise que tu es dejà
partie.
J’apprends à nager en eaux troubles,
au-dessous du niveau de la mer,
au-dessous du niveau de ma mère.
Nager en mère morte ? Saurai-je ?
Je nage dans cette eau nouvelle,
Elle est amère sans ma mère.

Je flotte et parfois je coule
En laissant couler cette eau salée.
De ma mère morte
les flots de larmes lavent la tristesse
qui me blesse
qui me laisse orpheline

Hier encore tu étais là, si proche et si présente
Que ton absence est une brèche
Dans laquelle coule l’eau d’un monde
Qui s’écroule


Tu es froide désormais,
Toi qui aimais le chaud, la vie
Le vibrant et le présent

Tu disais que les morts sont vivants
En nous ;
Que tes enfants perdus si jeunes,
n’étaient pas morts pour rien...
Que jamais la mort n’est éternelle,
C’est la vie qui l’est.

Et moi je te croyais.

J’avais finis par me convaincre que tu étais éternellement vivante
ici
Alors, tu l’es... Ta vie me hante.
Vive – hante... mais où ?


Pourquoi faut-il que le corps s’en aille
Quand la mort est là ?
Pourquoi faut-il que tu ne sois plus là
Pour que je puisse dire tout ça ?

Se noyer dans la mer, pour oublier le chagrin
Se noyer sans sa mère
Noyer l’inéluctable : ma mère est morte
Et je vis...

Ta maison s’éteint, se teint de silence
Et le froid qui l’envahit me glace
Froid semblable au front aimé quand
Ton cœur s’est arrêté.

Bon,
ce matin ,
je l’ai débranché ce foutu congélateur,
plein à craquer
Une autre respiration qui s’arrête dans la maison...


Ca me rappelle ta fin de vie,
juste le contraire
chaude puis froide. 

Et ces choses gelées qui me glacent les mains.
Des légumes de ton jardin, des restes de tes dîners
Que tu aimais tant préparer...
— Qui pourrait-on inviter ? J’ai un gros gigot d’agneau au congèl...
— Au fait, vous venez manger demain, j’ai trop fait...
— Te souviens-tu des cousins M..., je voudrais bien les inviter, les revoir encore une fois...

C’est le cycle de la vie
Naître, vivre, manger, aimer... et mourir !

Mais...

Les sœurs sont là, nous sommes cinq
Comme les doigts d’une main
5 filles désormais orphelines

Nous sommes grandes,
nous avons eu notre maman
jusqu’à plus de 50 ou 60 ans...

Mais pas d’âge légal où la perte
Est légère...

Alors, nous parlons, fort,
presque trop fort
Dans la maison de notre enfance
Où plane encore ta présence.

Nous avons choisi ta robe de départ
Et une écharpe colorée
Tes chaussures rouges que tu aimais porter.
Tout ça mis dans un sac attrapé au hasard.

— Vous avez 2 heures,
Nous a-t-on dit à l’hôpital.
2 heures post-mortem
2 heures de corps qui refroidit, qui se raidit
... fin de vie d’ici
Tu souris... tu es belle et reposée !

Le chemin que tu empruntes nous est inconnu
Et tu sembles t’y plaire.

— C’est joli la rose que vous avez prévu. 
— Quelle rose ?
— Celle qui était dans le sac avec les vêtements...

Ah, premier signe !
Tu aimes les roses
Et celle-ci, en papier, venue d’on ne sait où
Est un clin d’œil que nous décidons magique.

Nous préparons ton dernier voyage ici-bas.
— Des prières, des chants... et puis manger et boire à mon souvenir... j’ai tout prévu... me disais-tu en secret.

Cérémonie merveilleuse, église trop petite
Pour contenir la foule des personnes venues
T’accompagner...
Nous sommes habillées de blanc et bleu ,
les couleurs du manteau de la Vierge Marie
que tu sollicitais tant.

Tu la connais enfin pour de vrai,
cette maman du Ciel si souvent invoquée.
Peut-être même te reposes-tu sous son manteau d’amour ?
J’aime l’imaginer....

Et puis, ce soleil radieux pour ton départ
Où l’abattement n’est pas de mise,
Juste une tristesse de ne plus te voir.
Toi qui accompagnais si bien chacun d’entre nous.

Jamais plus un « Ave Maria » entendu ou fredonné
n’aura la même intensité
tant celui chanté est rempli d’émotion
lorsque ton cercueil quitte l’église
C’est comme un pèlerinage, juste pour toi.

Et puis, la fête, dans la grande salle
où la semaine dernière encore tu faisais ta gym avec les copines.
Des photos, des fleurs, des sourires ,
des joies de se retrouver en t’évoquant.

Et chacun repart avec un pot de tes confitures que tu faisais si bonnes...
— J’y rajoute un peu d’amour et des prières, disais-tu, presque blasphématoire quand on te demandait tes recettes.

Allez, on va continuer...

Aujourd’hui, on est tous là.
et nous tes filles avec nos conjoints ,
on est tes invités sans toi sous ton toit ,
dans ta maison si accueillante.

On mange et boit, on trinque et on rit.
On se charge de cuisiner tout ce qui a été sorti du congèl...
Il y a de bonnes bouteilles dans la cave...
C’est presque un sacrilège et ça fait du bien,
d’être ensemble, d’être en vie.
Tu es là, on te voit sourire,
de ton air à la fois grave et joyeux.
— Ah, mes filles, vous êtes bien énervées, aurais-tu dit.
Et tu aurais eu raison.

On s’agite, on se souvient, on Te souvient...

On sait qu’on devra vider la maison...
Demain... plus tard...
Alors, pour l’instant on la remplit, on se remplit
De rires, d’odeurs, de bouteilles qui se vident
de souvenirs gais, passés et à venir.

Il fait beau on mange dehors,
Tant pis pour les voisins
Si nos éclats de voix dérangent...

On n’a même pas honte,
On n’a même pas mal...

C’est donc aussi facile de se passer de mère ?
De traverser la mer sans mère ?

On a envie de rester là...
Nos maris comprennent, ils nous laissent...

Alors, nous tes filles,
nous dormons dans ta maison ,
Nous avons enfilé chacune une de tes chemises de nuit...
Comme les jours suivants
nous mettrons systématiquement tes tabliers sur nous
pour vaquer dans la maison,
ranger, trier
Et commencer le long travail de deuil...

Ça nous émeut et nous fait rire.
On prend des photos.
On rit aux larmes.
On pleure aussi, sans drame.

On n’a pas envie de dormir, juste être...
Toi, tu dors et demain ce sera ta « mise à la flamme »...

On n’a pas voulu de CD pour ce dernier adieu,
On va chanter encore... on chante
quand ton cercueil jonché des si belles roses de ton jardin
S’en va...

Et les larmes qui coulent
Salent nos joues et ton départ.

— Alors, maintenant , tu es une vraie mémé ? questionne ma petite fille de 6 ans.
— C’est parce que les étoiles sont mortes qu’elles peuvent briller, alors ne sois pas triste, ta maman est devenue une étoile...

Simplicité des mots d’enfants qui atténuent la tristesse,
Qui transcende la mort et nous relie à la vie qui va.

Ta maison va être vendue.
Vide de toi et de tout ce qui t’entourait.

La neige est tombée, « ta » cour est immaculée
Aucune trace de pas ne vient la fouler.
La fumée de la cheminée me rappelle ta crémation...

On a laissé la base hors gel mais la maison reste glaciale.

Les visites d’acheteurs éventuels se succèdent.

Je reçois leurs remarques comme des gifles :
— Maison mal isolée ?
Si, des cons !
— Electricité pas aux normes ?
Pourtant la lumière irradiait partout chez toi.
— Couloirs trop grands ?
Mais chacun y circulait librement, ami ou étranger.
— On pourrait abattre des murs ?
Ils étaient déjà abattus...

Je relève le courrier.
Tant de nécessiteux à qui tu envoyais un chèque...
Tu disais :
— Ca me fait plaisir et ça peut réduire mes impôts...

Et une prière par-dessus, parce que c’était ta façon à toi
De transcender la misère.

Ah oui, que de lettres postées tous azimuts pour diverses associations caritatives.

Et les voeux ?
Chaque début d’année, c’était primordial .
Depuis la mort de papa, qui s’acquittait merveilleusement bien de cette tache avec son écriture si belle et généreuse, tu me demandais de taper un modèle de lettre que tu recopiais.

Et puis, depuis 3 ans, tu ne recopiais plus,
Alors, je photocopiais... et tu signais !

Mais toujours la même ferveur de correspondre,
de donner des nouvelles, d’aimer en recevoir en retour...

Le Canada t’était spécialement cher au cœur :
par la parentèle qui s’y trouve et par les rencontres,
ici ou là-bas dans la Belle Province qui t’avait accueillie plusieurs fois.
Tu étais fière de ton petit-fils, médecin à Sherbrooke, et de ton dixième arrière-petit-enfant né au Québec.

Tu gardais les timbres...
Ah, tes timbres !
Comme tu as participé à l’équipe paroissiale qui chaque semaine triait, coupait, classait et envoyait à une bonne œuvre ces petits bouts de papiers hachurés...

Tu portais cette action, ton inaction forcée a trahi les dernières bonnes volontés...
Ta mort a sonné le glas de « l’équipe des timbrés » du village, disloquée... 

Lettres de condoléances qui affluent ;
Autant de témoignages posthumes de ton immense générosité
Amis, parents éloignés, relations...
Chacun loue ta chaleur et ton empathie.

Des pubs aussi remplissent maintenant régulièrement ta boîte aux lettres
— Madame D., vous êtes l’heureuse gagnante de notre concours...
— Vous voulez voyager ? Nous sommes là pour ça...
— Et si vous pensiez à une garantie obsèques ?

Patati patata. Tu n’as plus besoin de tout ça
Ton voyage est éternel et mon chagrin est lourd.

Je suis à l’acmé du deuil ; là où ça fait mal.
Du coup, je tousse comme tu toussais.
Que l’hiver est long...
J’ai enfilé ton gilet bleu et j’ai encore froid.

Autour de moi, ça vit et ça vibre, je participe au mouvement .
La vie l’emporte comme on dit.

Mais la mort, est ce qu’on sait où elle emporte ?
Que laisse-t-elle la Grande Faucheuse ?
Du vide à remplir...
Des cendres qui s’envolent au vent mauvais.

Les semaines ont filé...
« File la laine, file les jours », dit la chanson.

Tu as tant tricoté...
Et le fil de ta vie, coupé net, a laissé en plan tes tricots.

On a retrouvé une pleine valise
de ces petits chaussons que tu aimais offrir.
Taille unique pour tous les pieds qui portent et supportent.
Et nos pieds ont chauds dans l’hiver où tu n’es plus.

Je porte ton deuil par le cœur et les pieds.

Des bonnets complètent la panoplie.
Tête au chaud et cœur en froidure.

Les semaines du printemps embellissent ton jardin.
Perce neige, jonquilles, jacinthes...

Toutes ces fleurs qui te survivent et nous ravivent ta fin.

Le muguet tapisse toute une partie du jardin.
Les myosotis sont partout.
Ils semblent nous dire
« Ne l’oubliez pas... »  


Mai
si prometteur,
ton mois préféré
« Celui de la Vierge Marie » disais-tu...

Le soleil est rare malgré la saison.
La pluie ne veut pas cesser
Elle lave ma peine
et fait pousser les mauvaises herbes que tu combattais avec tant d’ardeur.

Les bananiers n’ont pas résisté au froid polaire.

Les visites se succèdent...

Et puis ta maison trouve preneur.
A nouveau une famille va la faire résonner de bruits, d’odeurs, de chaleur...

L’été qui s’annonce enfin verra à nouveau de la vie ici

Adieu, maison de notre maman

Adieu, maison de notre enfance

Adieu, et belle vie !

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Un petit mot pour l'auteur ? 36 commentaires

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Image de Fid-Ho LAKHA
Fid-Ho LAKHA · il y a
Tout à fait d’accord avec le commentaire d’un lecteur anonyme de Short Édition : « comment est-ce possible » ?
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Fid-Ho LAKHA · il y a
Ce texte n’en finit pas , mais on se plaît à lire toujours plus loin, pour retenir encore le souvenir ! Jusqu’à ce que la boucle se boucle avec le renouveau d’une nouvelle famille, d’autres vies...J’ai pleuré aussi : c’est tellement vrai, tout ce que vous écrivez! Ça résonne si juste en moi, depuis la perte de ma maman, il y a quelques mois...Merci .
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Felix Culpa · il y a
Très beau et très émouvant !
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Arlo G · il y a
Votre nouvelle que je découvre est excellente. Mon vote. À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Jean-Baptiste Chronopoulos · il y a
Titre et nouvelle terriblement terribles !
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Birdie · il y a
Et j'ai trouvé le titre superbe !
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Birdie · il y a
Tout est bien dit. En lisant vos souvenirs, je revis les miens. Je pleure, je souris, et je vote ...pour la vie qui continue
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Granydu57 · il y a
Un texte écrit il y a plus de deux ans, l'image de la mort n'a pas pris une ride. Le deuil n'est jamais loin, la perte d'une maman
c'est une page qui se tourne dans l'histoire d'une vie. Une lecture pour ma maman décédée le 14/11/2015 et pour votre famille.

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Manon L. · il y a
J'ai aimé ce texte dès le début et je le relis avec autant d'émotion. Bravo encore !
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Un lecteur de Short Edition · il y a
Mais enfin comment est-ce possible? C'est le meilleur texte de tout le lot retenu pour la finale et, placé en fin de liste depuis 1 mois, il ne recueillerait que 12 voix à ce jour?
Tsit, tsit, tsit...

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