Voyage en Italie

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Photo du médaillon (mal centrée). Hôtel de l'Alfonce, Pézenas. 8 septembre 1655. Mon premier voyage temporel réussi. J'ai rendez-vous avec Molière. En l'attendant, je tente de soulever une  [+]

Voyage en Italie (Due giorni in Italia)

Sur le premier jour, peu de choses à dire :
L'obligation de me rendre à Pérouse pour signer un contrat (je m'engage, dans un délai de trois mois, à fournir à l'éditeur Giacobone Francesco une nouvelle traduction de « La coscienza di Zeno » le chef d'œuvre du Triestin Italo Svevo.)me contraint à conduire des heures.
Me voilà parti : traversée de la Savoie, montée par la Maurienne , tunnel du Fréjus, et de l'autre côté, ces fous du volant qui me doublent dans un vacarme assourdissant. Ah, oui, un incident mineur que j'évoque plus loin...Tout compte fait , ses conséquences furent plutôt agréables.

Harassé, je m'arrête le soir dans un motel. Je tente de m'endormir en feuilletant le roman que j'ai emporté : « Le Dompteur d'Avalanches » de Margot Delorme. Est-ce le changement de lit, est-ce la crainte des âpres discussions que j'aurai demain avec l'éditeur italien, un affreux cauchemar traverse mon sommeil. J'en ai oublié les détails, mais je ressens encore la panique précédant mon réveil.

De bon matin, après ristretto et croissant, , je repars. Je me suis résolu à quitter l'autoroute car je n'aime guère ce long ruban, qui, à chaque incident sérieux, vous immobilise, vous retient prisonnier, collé comme sur ces attrape-mouche des maisons de campagne. Moi, je préfère prendre mon temps, profiter du paysage, m'arrêter quand j'aperçois une chapelle, une ruine, une cascade, un point de vue remarquable.
Une heure que je roule, et premier coup de pompe.Un panneau m'annonce la présence d'un étang « il stagno perduto », à 1 km. L'arrêt s'impose. Je gare ma voiture sur le parking du plan d'eau, sors et me dirige vers le bord de la mare.
Plouf, plouf, plouf... A mon approche une multitude de grenouilles, propulsées par de minuscules catapultes fusent de l'herbe, se réfugient sous l'eau, s'engloutissent dans leur domaine d'algues et de vase.
A quelques pas de moi, un pêcheur lance sa ligne. Je lui fais un signe amical de la main; c'est sans doute le propriétaire de la Fiat garée sur le parking.
Je retourne à ma voiture, me repose encore un peu à l'intérieur et mets la radio.

De nouveau au volant...Tiens, voie barrée pour travaux et déviation qui m'expédie sur une petite route, presque un chemin vicinal . Inconnu chez l'ami GPS!

Bizarre, depuis une demi-heure, je n'ai croisé aucune voiture venant en sens inverse , et une nappe de brouillard épais englue les alentours. Impensable en Italie, à cette saison!

J'aborde une montée qui conduit au sommet d'une butte; je m'extirpe enfin de la purée de pois, débouche sur une oasis de clarté et m'arrête pour observer la mer de nuages qui s'étend à perte de vue, jusqu'aux Apennins. Le soleil levant s'insinue entre deux pics. Je laisse sa lumière rasante caresser la pointe de mon menton.

Je reprends la route; elle descend. Je m'enfonce dans la grisaille et dois allumer mes feux de croisement car la visibilité se limite à moins d'une centaine de mètres...Je devine, vers l'avant l'entrée d'un tunnel. Au-dessus de la voûte, une inscription. Je ne réussis à lire que les premiers mots:

« Lasciate ogni speranza... »

Sous le tunnel, bien éclairé, les voies s'élargissent.

Soudain une espèce de char romain, tiré par un attelage de loups arrive à mon niveau. Je ralentis; il me dépasse. Je reconnais le conducteur: c'est Virgile! Sur mon livre de latin, en troisième, la reproduction d'une aquarelle du XIX° siècle le représentait ainsi.

A ses côtés se tient un passager qui ne tourne pas la tête; mais son profil ne m'est pas inconnu...un poète... Ali...Ali... ça me reviendra...

La route amorce une pente vertigineuse, peut-être 16 ou 17 pour cent! Malgré moi je me laisse entraîner par la vitesse... Et, sans que j'aie le temps de réagir, de freiner, de faire demi-tour, me voilà précipité dans un gouffre, car la chaussée s'est interrompue d'un seul coup, après un brusque tournant. Un gouffre? plutôt un immense puits, au centre d'une spirale plongeant vers les tréfonds de la terre, à l'image d'un gigantesque parking souterrain. Mais ma voiture ne tombe pas: elle semble flotter doucement et voltiger, telle une plume, une bulle.
Au rythme de la descente, j'ai le temps de découvrir des spectacles étonnants, sur plusieurs étages.

Comme par magie, ma voiture s'immobilise à hauteur du premier niveau. Là, une fête foraine bat son plein.
J''arrête mon regard sur l'attraction toute proche : « La loterie Pierrot ». Une femme, outrageusement fardée, en habits d'écuyère, débite son boniment sous la roue qu'elle fera tourner. Elle annonce:

«  A présent, découvrez vos lots ». Le plus important: une poupée, d'une taille respectable, qui évoque pour moi l'Alice du Wonderland.

Un peu plus loin, une caravane, ouverte sur le côté, propose des berlingots. Et voilà que remontent des souvenirs d'enfance: j'étais fasciné par le forain qui préparait ces sucettes. Il prenait la pâte presque fluide, la malaxait longuement, l'étirait sur un crochet, et avec des ciseaux démesurés, la coupait en plusieurs berlingots au cœur desquels il plantait un bâtonnet.

Je quitte ces douceurs, car tout près se dresse le palais des glaces, avec ses miroirs déformants. S'en approche à grands pas une gamine aux cheveux blonds - aucun doute, c'est Alice, en chair et en os.- Elle paraît effrayée et cherche à se réfugier à l'intérieur. A sa poursuite surgit un gros lapin noir, au pelage luisant. Ses yeux, deux billes phosphorescentes, me glacent le sang...

De lui-même mon vaisseau volant reprend sa lente descente et s'immobilise au niveau inférieur où règne le calme de la campagne d' Emilie-Romagne ; mais au loin, une violente tempête, avec des vents tourbillonnants, se prépare . Une fine pluie se met à tomber... Au bord du puits, un adolescent, en habits anciens, appelle . J'ouvre la vitre :

« Francesca, Francesca... »

De l'autre côté du puits une belle jeune femme s'approche du bord. Elle ne se protège pas de la légère ondée. L'eau ruisselle sur son visage et se mêle à ses larmes. Je ne peux retenir les miennes, en me rappelant le plus émouvant passage de la Comedia :

« Ce jour-là, nous ne lûmes pas plus avant ».

Mais l'implacable cage qui m'enferme m'oblige à quitter cette scène poignante et m'entraîne plus bas.
Une musique assourdissante envahit le puits. Elle mêle tam-tam d'Afrique et jazz. Sous mes yeux émerveillés apparaissent toutes les jungles, celles de Tarzan et celles de la Louisiane, avec des singes, des crocodiles, des éléphants, des oiseaux multicolores, des nuages d'insectes, de terribles serpents, des lianes, des palétuviers, des mangroves, des bayous, des indigènes vêtus de peau de léopard et de vieux noirs chantant le blues dans la touffeur moite du soir.La chaleur devient de plus en plus étouffante, le puits se met à rougeoyer. La voiture tourne sur elle-même comme une toupie et semble aspirée vers le fond, à grande vitesse.Tout se brouille...

Boum, boum, boum, boum ! .

Je me redresse, étourdi ; on a frappé sur mon pare-brise. Je reconnais le pêcheur et les bords de l'étang. J'ouvre ma vitre. Il me demande, inquiet :

-Va bene, signore ?

-Si, si...

Il m'explique qu'en revenant à sa voiture, il m'a aperçu, affaissé sur le volant. Le soleil cognait, aucune vitre entr'ouverte; il a cru que j'avais fait un malaise Je le rassure, le remercie, sors et lui serre la main.

L'Italie, un pays de rêve? Plutôt de cauchemars. Pour moi, le deuxième d'affilée. Je ne suis pas aussi superstitieux que ma grand-mère Marina, mais il ne faut pas tenter le diable. J'en suis sûr, le mauvais sort, la « jettatura » me poursuit.
Hier, en me garant sur le parking trop exigu d'une station-service, j'ai télescopé -sans gravité- la voiture d'une compatriote. Nous avons dû rédiger ensemble le constat amiable. Soudain, je l'ai reconnue : oui, pas de doute, c'est Margot Delorme, la mystérieuse jeune femme dont la photo figure en quatrième de couverture de son roman « Le Dompteur d'Avalanches. »
Je lui dis combien j'aime ses écrits et ceux de son compagnon Lazare Guillemot, l'auteur de « 115° vers l'épouvante ».
Je sors de ma sacoche son livre et la prie d'écrire un petit mot, sur la page de garde. Margot, au sourire de Joconde, accepte aussitôt :

« Pour Jacques, fraternellement, cette Fantasy débridée ».

Sur la fin de ce voyage de deux jours, je n'ai rien à dire, sinon que je regagnai mes montagnes de Savoie le contrat signé , en poche.


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