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Voyage à Nantes

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Alicia Bouffay

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Les empreintes de poussin l’avaient guidée jusqu’au petit étang. Elle avait jeté son sac à dos sur le bitume et s’était assise sur le vieux banc. Des canards se chamaillaient, bec contre bec, les poules d’eau décrivaient des cercles, une tortue tentait une remontée sur l’herbe, une envie de sécher au soleil brûlant de cette journée d’été. Des années que Laura avait quitté Nantes.

Sur la rive en face, une énorme tête posée sur ses pattes, la vision apaisante d’un bon gros chat à la fourrure herbeuse. C’était le « Dormanron », l’ours qui dort. Les créatures de Claude Ponti avaient investi le Jardin des Plantes. Les filles de Laura pouvaient passer des heures absorbées par les images de ses livres, salivant devant les gâteaux d’Anne Yversaire, cherchant sur les pages géantes, le poussin masqué, l’endormi, celui qui tire la langue. Elles auraient adoré courir dans les allées et suivre les empreintes de poussin mais Laura avait préféré venir seule.

La tête penchée en avant, elle se concentrait sur sa respiration, inspire, expire, puis son attention se portait sur les mouvements de son ventre, sa poitrine, la légère douleur dans le bas du dos, comme une brûlure. Ses épaules se décontractaient doucement, son esprit quittait subtilement son corps, cet état avant le basculement dans le sommeil. Ce chant comme un fond sonore entêtant « Peuple de baptisés, marche vers ta lumière, le Christ est ressuscité, Alleluia ».

Elle venait de passer l’après-midi dans un village sur la côte. Retour sur les lieux de son enfance pour l’enterrement de son père. Deux ans après celui de sa mère. Mais à 35 ans, on avait passé l’âge d’être orpheline. La lumière du village lui avait fait mal aux yeux, les maisons basses à volets bleus et murs blancs lui renvoyaient trop de soleil. Le temps s’accordait mal avec les circonstances, elle se souvenait de ces scènes de films dans les cimetières, les pluies droites sur des parapluies sombres.

Ses lunettes noires la protégeaient du soleil en attendant l’entrée du cercueil dans l’église. Tous avaient hâte de rentrer pour se mettre à l’ombre et profiter de la fraîcheur. Monsieur Raimbaud, son instituteur de CM2 avait mené les chants. C’était un vieil ami de son père, il avait toujours eu cette voix de ténor et une gestuelle très précise qui savait guider les paroissiens. Au début de l’été, le dernier jour de l’école, il avait emmené toute la classe dans le marais. Ils s’étaient tous assis au bord d’un étier d’eau salée. Monsieur Raimbaud avait sorti des cannes à pêches et des petits morceaux de vieux collants, en guise d’hameçon. C’est ce jour-là que Laura apprit à pêcher la grenouille.

Le défilé près du cercueil lui avait permis de vérifier la liste des présents. Le passage de la cousine qu’elle n’avait pas vu depuis vingt ans. Celle qui aimait lui mettre du sel dans son verre pendant les banquets de mariage. Pourquoi tant d’hostilité alors qu’elle était toujours plus classe dans ses robes de fêtes, moins gauche, moins gamine ? Ses parents, qui suivaient derrière, affichaient leur santé insolente. Michel et Suzanne ensuite, ils avaient bien vieilli depuis les pique-nique dans la forêt près de la plage, les immenses salades de riz que préparait Suzanne, les cache-cache et les cabanes qu’on construisait avec leurs enfants. Et puis aussi, l’odeur des oyats, les cueillettes de chatons duveteux dans les dunes pour offrir aux mamans, l’attente, les pieds dans le sable froid, les soirs de 15 août, avant le feu d’artifice.

Après le cimetière, tous avaient été conviés dans la maison familiale. Les oncles et tantes comparaient leur état de santé, les cousins leurs positions dans l’échelle sociale. Les tantes avaient saoulé Laura , il faudra venir nous voir, nous ne pouvons plus nous déplacer maintenant, nous sommes vieux et malades. Elle s’assit à l’écart, dans une allée du jardin. Plusieurs mois de maladie avaient égayé le potager de plantes inhabituelles : des salades montées, des poireaux en fleurs, des parterres de pissenlits, des roses trémières et des tournesols jusqu’au ciel. Elle cherchait les poussins. Elle cueillit quelques fraises. Elle en mangeait encore en septembre, quand elle rentrait de l’école. Sa mère lui préparait une tartine avec du beurre et du sucre. Elle est partie sans dire au revoir, elle avait besoin de retrouver Nantes.

Après sa halte au parc en sortant de la gare, elle mit le cap vers le centre. Elle longea la ligne 1, direction François Mitterand. Elle était attentive aux tintements des tramways, le bruit d’aspiration et de grincement au démarrage, les accélérations douces, l’annonce suave des stations. Devant le château des Ducs de Bretagne, des familles étaient allongées dans l’herbe. Une année, elle y avait vu des loups. Le surréalisme n’avait jamais quitté vraiment cette ville. Des enfants s’éclaboussaient sur le miroir d’eau. Un match de foot s’organisait sur ce parc qu’elle ne connaissait pas encore. Elle avait chaud avec ses chaussures fermées. Elle habitait maintenant plus au Nord, les ciels était plus gris, le temps plus frais. Elle avait oublié cet air si doux, ces senteurs d’océan.

Bouffay, le quartier historique aux ruelles pavées et piétonnes était toujours aussi animé. Des terrasses bondées. Ces groupes d’étudiants qui riaient fort et buvaient de la bière en pinte, c’était elle et ses amis il y a quinze ans. La magie de la ville se confirma sur le cours des 50 otages. Des trottoirs immenses, des rues et pistes cyclables, les trams des trois lignes qui se croisaient. La montée vers la rue du Calvaire, le manège et l’église Saint Nicolas à la façade blanchie, les magasins des grandes chaînes. La Tour de Bretagne, au loin qui dominait. L’Erdre enfin qu’on devinait et qui commençait à se déployer vers Motte rouge. Les péniches, la verdure, l’odeur de l’eau. C’était simple et évident. Elle respirait enfin.

Elle loua un vélo pour suivre les bords de Sèvre. Un besoin de revoir la campagne et d’apercevoir les vaches écossaises avec leurs longs poils. La ballade se termina au parc du Crapa. Les familles des barres d’immeubles alentour commençaient à se rassembler avec leurs glacière autour des barbecues publics. Elle aurait pu s’allonger sous un tilleul dans l’herbe, fermer les yeux, et tout oublier.

Le soir, elle s’assit sur les pavés du Quai Ceineray. Elle savait que bientôt il ferait nuit, et qu’alors elle pourrait à nouveau voir le reflet vert du Pont Saint Mihiel dans la rivière. Après, elle pourrait rentrer à l’hôtel et dormir. Dormir longtemps.

Le lendemain soir, elle rentra chez elle, plus au Nord. Son mari l’attendait sur le quai de la gare, la petite dans les bras, la plus grande grande accrochée à sa jambe. « Bonsoir ma belle » chuchota-t-il dans le creux de son oreille. Elle aimait sa barbe piquante, ses yeux bleus et sa belle voix grave. Ils s’embrassèrent très tendrement. Elle était si bien.
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