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Voyage

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Papalion

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Mars 1981 : Lydie
Des guirlandes de lampions entouraient sa gueule d’amour comme une icône ou un miroir de loge, et justement elle se pomponnait quand je l’ai vue pour la première fois, Lydie la vestiaire, tellement belle que mes yeux ne m’ont pas cru. Ils m’en ont voulu bien après mes deux calots, mais c’est une autre histoire. Deux francs le vestiaire de Lydie, deux francs et Lydie la vestiaire m’a pris ma veste, deux francs pour me faire déshabiller par Lydie la vestiaire, mes yeux à poils. La pièce de deux francs a fait « ting » dans le cendrier Gitanes, les cintres se sont chevauchés sur le portant, et Lydie la vestiaire est réapparue, dans son cadre multicolore sur fond de velours bordeaux.
Pendant que la fête battait son plein, je suis allé la revoir pour que mes yeux y croient à sa beauté. Lydie la vestiaire, je suis allé te voir dans le tintamarre, pendant que les congénères dansaient tous ensemble, tout seuls. Je suis retourné vers le vestiaire, avec le prétexte un peu salaud de vouloir récupérer de la monnaie ou des cigarettes dans la poche de ma veste. En réalité, je butais sur le motif, mais il fallait que je revoie tes sourcils, au-dessus de tes yeux, se lever en circonflexe à chaque fois qu’un type te demandait de fouiller dans sa veste sans te laisser de ferraille. Je m’en foutais, parce que Lydie la vestiaire, je m’apprêtais à lui redonner une pièce de deux francs, pour qu’elle refasse « ting » dans le cendrier Gitanes.
Mais Lydie la vestiaire avait déserté son parloir, son officine, sa guérite, son podium, son autel. Merde je me suis dit, j’avais ma pièce de deux francs dans la poche, je faisais pile et face jouer au chat et à la souris sens dessus dessous ; mes doigts transpiraient. Les doigts de la main droite seulement, qui se sont mis à serrer la pièce de deux francs que je voulais faire tomber dans le trésor métallique de Lydie la vestiaire. Lydie, je t’en ai voulu à cet instant, parce que si un danseur de gigue s’était présenté, personne n’aurait été là pour lui prendre sa veste.
J’ai vu du mouvement derrière un portant. J’ai franchi le portillon. Si le gorille mal domestiqué m’avait surpris, il m’aurait fait gicler avant l’heure les yeux hors des trous, et là pour sûr ils y auraient cru, mes deux foutous œufs de pétoncle. Caché derrière les portants, je l’ai surprise à essayer un par un les grands manteaux des danseuses de gigue. Elle enfilait les peaux des congénères, voilà, elle changeait de peau Lydie la vestiaire. Mes yeux y croyaient de moins en moins. Derrière les cintres qu’elle effeuillait avec précipitation comme on déballe ses paquets de Noël, Lydie était un mannequin solaire.
Et puis les roues du portant sur lequel j’étais appuyé se sont emballées, le portant s’est fait la malle, et je me suis retrouvé les quatre fers en l’air et le nez dans le vison insolent que Lydie la vestiaire venait d’abandonner.

Novembre 2000 : Martine
La Mairie ferme pendant l’heure du déjeuner qui, chez nous, dure de midi à 14h30, car il fait si froid à Montfremoy, commune de Belfort, qu’il faut bien manger pendant deux heures trente pour tenir la route. Surtout qu’il y a du boulot à la Mairie de Montfremoy : entre la place Saint-Dieuze à re-bétonner, la chapelle de la Sainte-Goutte dont le toit s’est écroulé, les illuminations de la rue de Belfort et les élections municipales qui se préparent, la vieille Martine et ses congénères de la mairie ont de quoi faire. C’est le point de vue de la vieille Martine en tout cas. C’est pas rien des élections municipales à Montfremoy, fief de Joseph Mistral le mal nommé mais le bien loti, maire depuis plus d’un siècle, dont 43 ans à lui tout seul et le reste de père en fils et encore en fils. Mistral concourt à son dixième mandat, record national, la fierté de la ville. Et c’est pas ces salauds de socialos qui vont lui piquer sa Mairie, non pas que je sois contre, mais parce qu’il n’y a plus d’opposition municipale depuis la chute simultanée du Mur de Berlin et des remparts de Montfremoy que Mistral a finalement redressés à l’aide de ses fonds personnels. Depuis c’est l’unanimité, les petites gens de Montfremoy soutiennent leur maire qui a payé de sa poche la reconstruction des remparts voici dix ans, alors qu’une toute autre muraille s’écroulait outre-Rhin. Le front populiste en quelque sorte, sauf qu’entre nous, l’argent de la poche de Mistral, et l’argent de la Mairie, c’est kif-kif, bonnet blanc et blanc bonnet, c’est du tout pareil au même. Ca aussi c’est Martine qui me l’a dit. C’est pas toujours marrant de stagner devant la Mairie, mais on apprend des choses que les petites gens qui vivent dans des maisons ignorent.
Martine m’emmène déjeuner au Café de la Mairie, où elle a ses habitudes et où j’ai installé les miennes. Je peux même aller déjeuner sans Martine au café si j’en ai envie, tellement je suis connu et aimé à Montfremoy, en particulier dans le quartier de la Mairie.
-T’as bonne mine gamin.
-Ah bon ? C’est que je passe du temps devant mon miroir le matin, tu sais. -Oui, c’est ça...
Martine me paie le coup et le croque-monsieur, comme à chaque fois qu’on se voit. Enfin, à chaque fois qu’on déjeune ensemble, parce que je ne la vois pas souvent ma Martine. Je lui dis que pour tant aimer les croque-monsieur, c’est qu’elle est mangeuse d’hommes, et elle rit. J’aime bien faire rire Martine et j’aime aussi les bistrots, parce que les congénères se moquent de nous, mais c’est pas méchant. « Eh les amoureux, quand est-ce que vous nous faîtes un petit ? » « Martine, tu les prends au berceau ! » Moi ça m’est égal parce que je les aime bien, je pense qu’ils m’aiment bien aussi et qu’ils ne disent pas ça méchamment. Disons surtout que ça m’est égal. Je ne les vois pas. Ce ne sont que des voix qui me sont égal.
Martine me raconte qu’elle a prévu, pour sa retraite qui arrive dans neuf mois – elle en parle comme d’un enfant dans son ventre – de monter à Paris, « voir du pays » comme elle dit. Elle me demande si j’ai envie de voir du pays avec elle, alors je lui réponds que si j’avais des yeux pour voir du pays, ce serait pas Paris que j’irais voir, ce serait Berlin la démurée. Elle veut m’emmener, elle m’aime bien Martine, juste comme ça, parce que j’y vois rien alors c’est facile de m’aimer. Tous mes congénères pensent comme Martine, qui n’est pas une congénère comme les autres mais qui pense comme ça quand même. Alors comme je ne réponds rien, que je bats en retraite – je lui dis ça pour la faire rire encore – on décide de discuter de tout et de rien. Elle me parle de tout, et moi je dis rien, je l’écoute, mais je l’écoute vraiment, pas comme les autres que j’écoute qu’à moitié. Avec elle c’est gratuit, enfin disons qu’elle me paie le croque et le coup, c’est le prix pour connaître la vie de Martine. C’est pas cher payé, mais c’est nourri logé et y’a pas grand chose à faire. La vie de Martine, c’est beaucoup de rêves dans un grand cauchemar, mais c’est plein de poésie. Et puis Martine c’est la seule qui, à la fin, me demande comment je vais. Je sais jamais quoi lui répondre, parce que je ne vais en général ni bien ni mal, j’ai du mal à juger. D’ailleurs tous ces congénères qui savent dire s’ils vont bien ou mal, je les admire un peu quand même d’avoir toujours une idée sur la question. Je réponds à Martine que ça va bien, je lui réponds toujours ça, elle me dit tant mieux. Je ne sais pas ce que ça signifie, « tant mieux », dans sa tête, dans son petit cerveau de Montfremoyenne moyenne et proche de la date d’expiration. Ca peut vouloir dire « tant mieux que tu ailles bien mon pauvre José » ou « tant mieux parce qu’il faut que je retourne bosser ». Toujours est-il que mon « ca va bien » conclut ce déjeuner qui a vu José et Martine discuter de tout et de rien au milieu des congénères chahuteurs qui ne savent pas que je les vois me regarder, ni qu’ils me sont égal. Je n’y vois pas d’inconvénient, je n’y vois de toute façon rien du tout.
L’après-midi, je reprends mon poste devant la Mairie. La vieille guérite n’a plus d’habitant et flanche un peu depuis que la gendarmerie de Montfremoy a fermé. Mistral pavoise en affirmant que la gendarmerie a fait faillite, c’est assez bien trouvé, et puis c’est pas faux : il n’y a pas plus d’insécurité à Montfremoy que de vierges dans un bordel, mais la vérité c’est que les bataillons de gendarmerie de Belfort ont rameuté les bleus vers la grande ville. Du coup, la petite guérite périclite. De toute façon, je ne veux pas m’y abriter. Je pourrais, personne ne m’en voudrait, mais je fais partie du paysage, de la façade de la Mairie, je fais le gardien et, même si j’y vois rien, je suis en mesure de dire qui entre et qui sort : tous les congénères qui se rendent à la mairie ont un petit mot gentil pour moi à l’entrée ; tous me donnent les nouvelles de chez eux à la sortie. Si je me mets dans la guérite, les congénères vont se marrer, mais c’est pas sûr qu’ils me diront le petit mot gentil en entrant, ni qu’ils iront à confesse en sortant. Alors quand il pleut, je me mets sous le porche, d’où j’ai quand même la vue sur les illuminations de Noël.
Le soir et la nuit, je stagne devant le night-club, où je ramasse les âmes cassées et généralement alcoolisées, été comme hiver, du coucher du jour à son réveil. C’est ça ma vie. La Mairie le jour, le night-club la nuit. Veilleur de jour, voyeur de nuit. C’est devant le night-club que les gens sont les plus bavards. Ils déglutissent leurs histoires d’amour décevantes, les yeux rouges et l’air las. Moi j’écoute, je suis le curé de la paroisse, défroqué mais toujours élégant, contrairement à mes ouailles. J’en ramasse des bien abîmés, souvent les mêmes, qui en veulent à la Terre entière, à la société, à leurs parents, aux femmes, au videur et finalement à eux mêmes. J’en retrouve dans les buissons qui longent la départementale, je leur dis que c’est dangereux de vomir à cet endroit parce que les voitures roulent vite, ils me disent qu’ils sont pas malades et que ça va aller, mais je vois bien qu’ils veulent vomir. Quand ils se sont mis un peu d’eau sur la figure, ils me disent que je suis un brave gars et que j’ai de la chance de rien y voir tellement le monde est laid. En général je réponds pas parce qu’ils ne peuvent pas savoir, et puis de toute façon ils me laissent leur dernière maille avant de tituber vers chez eux. Quand ils sont tous rentrés, j’attends au fond du parking, caché derrière le grand chêne. Quand j’entends le bruit de ferraille de la grande porte qui se referme, je sors de ma cachette et je suis, guidé par le bruit des talons, Lydie la vestiaire qui rentre chez elle.
Très sincèrement, ma vie ne me déplait pas. Je vois du monde. Je taille le bout de gras à longueur de journée, et pas toujours que pour la parlote : on me consulte. Mon avis compte. Il arrive même que José décide pour les autres. Tiens, la vieille Martine par exemple, il a fallu suer à grosses gouttes avant qu’elle décide enfin de lâcher son bonhomme et de freiner la boisson par la même occasion. Je l’ai rencontrée en 1985 devant la Mairie – c’est le cas de toutes les personnes que j’ai pas rencontrées devant la discothèque. Les lunettes de soleil, c’est pas chose courante à Montfremoy, commune de Belfort, mais alors en plein hiver, il n’y a que moi qui en porte, pour cause de circonstances atténuantes. Il a dû être cocasse mon face à face avec cette femme plus très jeune mais pas vieille non plus, avec les mêmes lunettes que moi au bout du nez, sous le porche, sous la Mairie, sous la pluie. C’est Jean-Marc, l’expulsé de la guérite, qui s’est fichu de moi en me lançant « Eh José, ta mode des lunettes commence à prendre ». Et puis fatalement on s’est rentré dedans, moi qui n’y voyait rien, elle avec ses lunettes au beurre noir dans l’entrée sombre de la Mairie. « Pardon Monsieur » m’a- t-elle dit, « je ne vous avais pas vu ». Ma bonne vieille Martine, ma pote, mon poteau. Alors je lui ai dit « moi non plus pardi » et elle a ri, alors que ce « pardi », que je n’utilise d’ailleurs plus très souvent, avait en général tendance à gêner les gens. Peut-être s’est- elle sentie un peu bête à cet instant ; toujours est-il qu’elle m’a proposé d’aller boire un coup, qu’on en a bu dix et, comme une vanne qui s’ouvre peut en cacher une autre, elle m’a tout raconté. On s’est échangé nos misères respectives. Trajectoires sordides, trajectoires montfremoyennes. Pour Martine, c’était Mairie en journée, picole et puis torgnoles en soirée. Une insupportable résignation, l’habitude, les lunettes comme fard et les coquards pour fardeau. Ca me faisait mal au cœur qu’elle se fasse cogner dans l’œil, moi qui n’en ai pas, ou quasi.
C’était il y a quinze ans et, depuis, Martine et moi sommes inséparables. Tous les Montfremoyens me connaissent, mais presque tous m’ignorent. Martine, elle, ne se laisse pas simplement écouter : elle me parle. Je ne suis pas son curé, je suis son ami. C’est un peu comme si je voyais son visage.

Février 2001 : voyage
Il a fallu plusieurs jours et autant de croque-monsieur pour que Martine me convainque de me faire la malle avec elle. Elle vient de quitter Mistral et sa petite mairie exemplaire quatre mois avant l’heure. Retraite prématurée, mais Martine a le moral, elle est libre, c’est ce qu’elle dit et elle le croit. Elle n’ira pas à Paris tout de suite, mais elle m’emmène à Besançon, pour qu’on fasse la bringue. La bringue avec Martine, c’est essentiellement des comptoirs poisseux et des rencontres inutiles - j’ai hésité. Je ne suis pas très nomade pour une raison toute simple : je ne vois pas où aller. Mais comme dans tous les cas je ne vois pas où je vais, autant aller quelque part. Besançon plait à Martine : on doit y boire des kirs pour pas cher. Et puis elle connaît du beau monde dans les cafés. Alors j’ai dit oui, Martine, on part en voyage.
J’ai jamais vraiment voyagé, d’ailleurs c’est encore plus simple que ça, je ne suis pas ressorti de Montfremoy depuis que j’y suis entré, à l’âge de vingt ans, soit il y a vingt ans. La deuxième moitié de ma vie s’est déroulée entre la Mairie et la discothèque. Le voyage, c’est dans ma tête qu’il se passe. C’est d’ailleurs le cas pour les gens qui voient, aussi. J’ai toujours rêvé de voir le mur de Berlin. Je ne le verrai jamais. Et alors ? Combien de voyants rêvent de voir un jour le Mur de Berlin et ne le verront jamais ? Je suis aveugle, pas non-voyant. Berlin, le mur, c’est dans la tête.
Martine vient me chercher devant la Mairie à 8 heures, comme convenu. J’ai peu dormi. Les portes de la discothèque ne se sont fermées qu’à six heures. Lydie la vestiaire a échangé quelques mots avec Jean-Yves, le colosse molosse, puis elle a descendu les trois marches qui mènent au trottoir. Elle a fait quelque pas. Je me suis mis en route à mon tour, comme à mon habitude. Soudain, les claquements des talons de Lydie la vestiaire se sont éteints. Une porte de voiture s’est ouverte, puis refermée, me volant Lydie la vestiaire dans le rugissement prétentieux d’un moteur impatient. Lydie la vulgaire venait de m’abandonner au silence impitoyable, dans le noir le plus total.
Le moteur de la voiture dans laquelle Martine m’emmène est beaucoup moins vrombissant. Lorsque je lui demande le modèle du carrosse qui nous conduit à Besançon, la vieille, pleine de panache, me lance à brûle-pourpoint : « Une Amie 8, mais t’inquiète pas gamin, tu seras pas malade, à condition que tu laisses le chauffeur te chauffer et que tu regardes bien la route ». Je l’adore ma Martine. Je m’attends presque à ce qu’elle me cède le volant. Nous roulons bon train dès les premiers kilomètres. Je suis très vite grisé, n’étant plus entré dans une voiture depuis... La vitre grande ouverte, le coude à l’extérieur, j’incline légèrement la tête et j’invente les platanes qui défilent, les panneaux à l’entrée des villes et, accessoirement, une ou deux auto-stoppeuses. Martine conduit en silence son carrosse d’un autre temps. Lorsque nous entrons finalement dans Besançon, je suis incapable de dire si nous avons roulé une heure, une journée ou une vie entière.
Il est finalement six heures, soit l’heure de l’apéritif. J’accompagne Martine, dont les congénères doivent s’imaginer qu’elle est ma mère, dans plusieurs rades.
Dans le bistrot de la rue de Laon, ma vie bascule.
« Vingt ans que tu traînes devant le night club sans y entrer » elle me dit, « mais je sais bien pourquoi tu ne veux pas, parce que tu veux pas voir Lydie la vestiaire». Maladresse coutumière, la vieille Martine veut toujours que je voie, merde c’est elle qui me connaît le mieux et elle veut toujours que je voie. Mais je n’y vois rien. Et je me vois pas rougir à l’évocation de Lydie la vestiaire. Comment sait-elle ? Comment Martine, avec son cerveau en fin de carrière, qui ne connaît de l’amour que des hématomes et les verres d’alcool cassés, peut-elle connaître le démon ravageur que Lydie la vestiaire nourrit tous les jours dans mon ventre ? J’essuie discrètement depuis vingt ans les plâtres des âmes cassées de Montfremoy. Je suis l’aveugle qu’on ne voit pas, celui qui sait tout mais qui ne répète rien, je suis la Pythie, la catharsis, l’exégèse. Je mâche le chewing-gum des faiblesses, des échecs et des vices conglomérés, j’absous les aigreurs, je purge et j’expurge Montfremoy de ses laideurs refoulées. Et voilà que mon secret vital et mortel sort de la bouche de la vieille Martine comme une évidence, comme on dirait « on se fait vieux » ou « la Terre est basse ». « Tu sais » me dit-elle, « ta Lydie, c’est pas une sainte. Et depuis vingt ans que tu ne la vois plus et que tu la suis tous les soirs » – comment sait-elle ça ? – « elle a pris des ans au point d’en être pas tellement plus belle que moi à son âge ». A ce qu’il paraît, Martine, à l’âge de Lydie, c’était pas la gueule à Marianne, y’aurait eu pas mal d’angles à arrondir, elle avait le pifard obtus et les bajoues ingrates ; sachant cela, je ne peux pas supporter que Lydie la vestiaire ressemble aujourd'hui à Martine l’employée de Mairie. Je vois pas grand chose mais j’ai des idées claires, et cette superposition d’images me fait encore plus mal dans le bas ventre.
On boit tant qu’à la fin on ne voit plus rien, ce qui ne change pas grand chose à mon cas. L’Hôtel du Centre, pour le louper, faut être plein à écoper et même en n’y voyant rien je l’aurais retrouvé si Martine et moi n’avions pas fait le tour des copains. La Martine elle s’y connaît en bistrot de Besançon, c’est une reine, mais pour retrouver le droit chemin c’est une autre histoire. Quand même, à force d’aller elle vers la droite et moi vers la gauche, nous finissons par nous retrouver dans le vestibule glauque de l’Hôtel du Centre et enfin dans la chambre de Martine. Depuis que j’y vois plus rien, j’ai plus touché une femme, tout ça par amour pour Lydie la vestiaire, pour lui plaire, même de loin, et aussi parce que j’y vois rien et je ne vois rien d’autre qu’une femme qui n’y verrait rien pour avoir envie de moi. Et même si je l’avais croisée, je l’aurais pas vue. Alors ce soir, comme Martine se fout de moi, et qu’elle ressemble à Lydie la vestiaire qui se fout de moi aussi, je laisse Martine fermer les yeux, j’ouvre les miens et je vois Lydie la vestiaire, son portant et les pièces de deux francs dans le cendrier Gitanes.
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