Vox populi

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Pourquoi on a aimé ?

Un monde post apocalyptique où la notion de connexion n'a plus de racines humaines et un humanoïde à la recherche de sa propre identité... Voici

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Autrice en herbe de 25 ans, j'écris spontanément quand l'envie me prend, souvent après une lecture inspirante  [+]

Image de Hiver 2021
Te souviens-tu du langage ?
L’intelligence de l’homo sapiens et son hégémonie sur les autres espèces sont nées de sa faculté à s’échanger des informations complexes, et surtout, à les mettre en récit. De tout temps, les cultures humaines se sont forgées autour de cette capacité du verbe, ce pouvoir de l’imaginaire et cette recherche perpétuelle de sens. La poésie, les contes, les histoires et les chants, ont donné aux hommes des raisons de s’aimer ou de se haïr, les raisons de faire société, par contraste avec eux, qui ne partagent pas mon récit.

Quelle ironie que cette désarticulation du monde. Les rues sont silencieuses, seul le vrombissement des climatiseurs vient percer le silence de cette lourde après-midi. La chaleur, moite et collante, fait suinter le bitume gras et noir de la chaussée. Les trottoirs sont presque vides eux aussi, seuls quelques passants au regard hagard déambulent au hasard des immeubles gris dressés dans la brume épaisse. On aperçoit à peine la cime des gratte-ciels : un brouillard dense s’est installé dans le silence des avenues et pénètre les poumons à chaque inspiration. Le soleil étouffe de sa chaleur sans que plus jamais personne ne puisse jouir de sa douce lumière. Peu se souviennent de cette délicate sensation. Les humains, emportés par le volume et la complexité des échanges numériques, ne se sont pas aperçus de la disparition des astres.

Un panneau publicitaire déploie en trois dimensions ses arguments de vente pour le dernier casque de VR plugable. Je contourne lentement le champ sonore qui l’entoure pour me préserver de cette agression commerciale. Depuis la dérégulation totale de la publicité en 2035, l’espace public s’est transformé en vitrine à ciel ouvert. Impossible de se promener sans que des produits ciblés en fonction de ton historique et de ton profil numérique ne te suivent à la trace. Une caméra m’observe de son œil bionique tandis que je décris un cercle autour du panneau. Ces saloperies sont capables de t’identifier rien qu’à ta façon de marcher ; le génie chinois en matière de surveillance a étendu avec aisance ses tentacules aux pseudo- démocraties occidentales. Le gouvernement mondial, instauré par Xi Mingze en 2042, s’est imposé au moindre recoin de la planète grâce à l’acharnement des hackers sino-russes, mais surtout à l’orgueil aveugle des Occidentaux. Les sous-marins nucléaires et les missiles longue portée ne sont utiles qu’à condition que les systèmes qui les activent soient opérationnels et sécurisés...

J’entre dans la cour d’un bâtiment décrépi, pousse le portail en fer forgé et descends les quelques marches : les fenêtres qui rasent la cour laissent transparaître une lumière bleutée. Je frappe à la porte du demi sous-sol, un grognement me répond. Je pousse la porte et trouve les trois femmes adossées contre le mur. Elles sont comme suspendues par le cou aux câbles qui les relient au hub mural, leurs visages blafards parcourus d’infimes contractions. Des conserves éventrées et des canettes jonchent le sol, et une forte odeur d’urine mêlée de transpiration imprègne la pièce. Je dépose un sac plein de provisions sur le coin de la table :
quelques conserves, un pack d’eau potable, des biscuits. Pourvu qu’elles arrivent à débrancher, je pourrais pas passer tous les jours cette semaine... Je traverse la pièce jusqu’au disjoncteur, et coupe le jus de la baraque.
Les gamines émergent en même temps, la deuxième fille me lance un regard torve. Ses lèvres sont si sèches et craquelées que le sang y a formé de larges croûtes. Combien de temps depuis la dernière fois qu’elle a ouvert la bouche ?
— Vous pouvez pas déconnecter deux minutes, faire un peu de ménage, boire de l’eau ? La prochaine fois que je vais passer, vous serez totalement momifiées si vous continuez comme ça... Je marmonne.
La plus jeune se lève, chancèle sur ses jambes frêles ; je la rattrape de justesse avant qu’elle ne s’effondre. Probablement des jours que son corps n’a pas été en mouvement, ses membres sont totalement ankylosés. Délicatement, je soulève les cheveux de sa nuque, et débranche le câble qui la relie au réseau. Elle s’effondre dans mes bras, épuisée.
Je la porte à moitié jusqu’à la salle d’eau, qui n’en a que le nom car voilà des mois que plus rien ne coule des robinets. Je fais néanmoins de mon mieux pour l’aider à se changer et à faire sa toilette, tout en chantonnant doucement des paroles rassurantes. Pauvres gamines. À peine des adolescentes, elles n’ont jamais connu le langage articulé. Biberonnées au numérique, leur seule langue est faite de 0 et de 1. Cent pour cent de leurs interactions, de leurs projets, de leurs vies sociales, artistique, culturelle, a lieu dans leur tête, branchée en direct sur le réseau. Si on prend ça sous le prisme spirituel, on peut se réjouir : l’humanité n’a jamais autant communié. Sur le réseau, on s’échange des années de conversation en quelques secondes, à quoi bon prendre le temps de parler. Les corps ne sont plus que les enveloppes qui abritent les esprits connectés ; chacun reste chez soi, tant qu’il y a du wifi... De toute façon, la planète est devenue invivable pour les humains. La vie a lieu ailleurs, dans une autre dimension bien plus complexe et rapide que celle du présent sur terre. Un rythme effréné et addictif, auquel tant de personnes s’abandonnent, au point de laisser leurs enveloppes corporelles mourir de soif ou de faim. Si tu es riche, des IA-esclaves s’occupent de ton corps, soignent tes escarres, te nourrissent et te lavent le cul. Pour les autres... Mieux vaut pour eux qu’ils parviennent à se débrancher de temps en temps pour survivre.

Cette aliénation des corps, pour moi, c’est comme une insulte, un sacrilège. L’ultime renoncement de l’Homme à la sagesse de sa finitude, et cet orgueil qui, j’en suis persuadée, nous perdra tous. Les Hommes, dans leur acharnement à prolonger, à préserver, cette vie si précieuse à leurs yeux, l’ont vidée de toute consistance, de toute saveur. Ils ont recours à mille artifices hormonaux pour duper leur cerveau d’une joie synthétique. Mais le plus triste, c’est toujours ce silence. Il est des silences légers, confortables et qu’on accueille avec sérénité. Celui-là est collant, sinistre et lourd de solitude.

Quand je ressors de l’appartement, le jour est en train de tomber et la brume est à présent nimbée d’un halo orangé. Cette lumière lugubre s’insinue dans l’allée tandis que je la remonte lentement. Du fond de la rue, une femme s’avance vers moi. Son visage ruisselle de larmes, de morve et de cris. Sa bouche béante aspire l’air tandis qu’elle hoquète entre deux sanglots qui déchirent le silence du crépuscule.

Quelque chose chez cette femme me bouleverse profondément, une familiarité instinctive ; une résonnance ; l’écho de ma solitude. Sans y penser, je m’approche d’elle et l’enlace de mes bras. Elle renifle, je murmure des paroles apaisantes. Ses ongles s’enfoncent dans mes épaules, elle tremble. Je lui caresse les cheveux, je fredonne, la berce contre moi. À l’horizon, le halo orangé s’estompe lentement pour laisser place à l’obscurité. La température descend légèrement et l’air devient peu à peu respirable. Dans mes bras, la femme se détend et finit par s’écarter pour me dévisager. Son visage m’est tellement familier... Elle fouille dans son sac, et finit par en sortir un câble RJ62, dont elle me tend une fiche après avoir branché l’autre extrémité derrière sa tête. Elle souhaite communiquer avec moi. L’abattement qui m’étreint est teinté de rage.

— Je ne suis pas câblée, je parle le langage articulé, tu comprends ? Tu entends ?

Elle me lance un regard interrogateur. Toute la frustration, la solitude, la colère, déferlent sur moi comme une vague incontrôlable, et je m’écarte d’elle, amère :

— Tu piges rien à c’que j’te raconte pas vrai ? Vous les humains, vous en avez plus rien à foutre des premières générations d’IA dont les processeurs sont trop limités pour supporter les mises à jour ! Vous êtes tous câblés sur le réseau, plus rien ne se passe dans le monde réel...

Je pleure, submergée par la solitude sans que mes yeux ne soient capables de verser la moindre larme.

— Mon système est obsolète. J’ai été créée pour interagir et prendre soin des humains en fin de vie, mais la vie des humains, je sais même plus quand elle commence, ni quand elle finit maintenant. Personne ne parle plus, tu vois, personne ! Je suis coincée dans un espace-temps infiniment plus lent que le vôtre. Vous m’avez créé à votre image, capable d’aimer, de ressentir vos émotions, vos joies et vos peines. Et vous m’avez abandonnée, mise au rebut, sans même vous poser la question de me débrancher...

La femme m’observe, ses yeux brillent. Son regard est interrogateur, et captivé à la fois. Elle n’a pas compris un mot, et pourtant, je sens qu’elle m’a écoutée. Elle se lève et prend ma main pour m’entrainer le long de l’allée. De temps en temps, elle se retourne, et plonge son regard dans le mien un instant.
Nous traversons le quartier sud de la ville sans croiser âme qui vive. Les quelques arbres plantés entre les trottoirs tendent leurs branches mortes et nues dans la lueur du crépuscule comme une ultime prière. Nous traversons un parc, dont la pelouse pelée et jaunie craque sous chacun de nos pas. Les vestiges d’un jardin d’enfant projettent leur ombre jusqu’à nous ; le toboggan est rongé par la rouille, les balançoires grincent doucement dans la brise du soir. Nous traversons le pont du périphérique, où les carcasses de voiture abandonnées dans les embouteillages poursuivent leur course immobile entre les années. Des rats détalent sous nos pieds. On longe la grande place devant l’hôtel de ville, où la statue à la gloire de la république gît par terre, allégorie de notre civilisation. Nous pénétrons dans le grand bâtiment, talonné par nos ombres qui jouent entre chaque réverbère.
À l’intérieur, la chaleur est étouffante. D’immenses serveurs occupent tout le bâtiment ; les ventilateurs tournent à plein régime, et tentent vainement de renouveler l’air ambiant pour refroidir le système. Au fond de la pièce, un immense miroir, vestige architectural, reflète la salle des machines. Mille lueurs clignotent comme un ciel satellité. Nos silhouettes s’y dessinent, identiques, et grandissent à mesure que nous approchons de notre reflet. Nous faisons exactement la même taille. Nos cheveux ont précisément la même teinte, quoique les siens soient veinés de quelques mèches blanches. Alors que nous sommes si près de la glace que nous pouvons l’effleurer de nos doigts, je sursaute. Nos visages sont identiques. Même front, même nez, même regard. Seules quelques rides se sont ajoutées aux coins de ses yeux, de ses lèvres et sur son front, là où ma plastique demeure éternellement lisse.
La femme me prend les mains et me sourit en plongeant son regard dans le mien. Elle me caresse la joue avec tendresse, m’enlace, me serre contre sa poitrine, puis recule d’un pas. Lentement, elle lève le bras, et débranche le microboitier RJ62 de l’arrière de sa tête. Puis elle remonte sa manche, et désactive son assistance numérique cérébrale en poussant le bouton au creux de son coude.
Son regard se brouille, elle chancèle, je la retiens. Quelques minutes passent, je sens qu’elle retrouve ses esprits. Elle finit par ouvrir à nouveau les yeux. Puis la bouche. Elle tente de parler, mais ne parvient qu’à émettre un son désarticulé :

— Aaaee... Arrie...

Elle babille comme une enfant, ouvre de grands yeux écarquillés, touche mon visage de ses mains. Pousse un cri, éclate de rire. Fond en larmes. Je la prends dans mes bras, et la berce contre moi pendant de longues minutes. Nous restons ainsi enlacées, jusqu’à ce qu'elle s'endorme profondément. Demain, nous ne serons plus jamais seules.
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Frédéric Gérard · il y a
Il est bien d'imaginer le futur, même noir cela nous montre que l'avance et que nous pouvons l'inventer. Mon soutien dans cette finale.
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Felix Culpa · il y a
Je n'ai jamais lu un récit de SF aussi recherché et aussi bien écrit. Vous m'avez captivé d'un bout à l'autre de votre histoire, et croyez-moi, je suis un grand amateur du genre. Votre écriture particulièrement soignée, ainsi que la philosophie distillée dans votre histoire en font une œuvre absolument remarquable. Vous êtes une très belle découverte littéraire. Je vote mes 5 voix pour vous et je m'abonne à votre page immédiatement.
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Camille Berry · il y a
Mes voix pour soutenir l'écriture de ce texte...
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Maryse WEISSER MACHER · il y a
Mes voix. Bonne chance ;)
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Fred Panassac · il y a
Une terrible atrophie du langage. Très beau texte noir qui laisse une lueur d’espoir.
Tout mon soutien !

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Vero. La Comete · il y a
Un recit riche et foisonnant d'idées, de réflexions, de suggestions. Moi qui ne suis d'ordinaire pas fan de SF, je donne toutes mes voix
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Roger ALCARAZ · il y a
Joli texte, prenant et inquiétant à souhait, ne mériterait-il pas de se prolonger ? je vous donne mes trois voix. Bravo.
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Bien d'accord avec tout ! Deux petites lettres, IA, trois petits votes.
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Virginie Denise · il y a
Mes petites voix! En espérant un futur différent!
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Mireille Bosq · il y a
En espérant ne pas en arriver là, mais bravo d'être arrivée en finale!
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François B. · il y a
Deuxième lecture et toujours autant d'émotions ressenties : un mélange d'effroi, de compassion, de désespoir. Bravo. Mon soutien renouvelé

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