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Vous lui ressemblez tellement

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Soubis

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18 h, la Défense. Des voitures partout, et c’est du grand n’importe quoi. Les motos se faufilent entre les voitures, et me voici devant un mur de motards !! Je me penche sur mon volant pour essayer de voir si le feu passe au vert. Un casque tourne la tête dans ma direction. Quel choc ! Philippe ! Je ne peux pas détacher mon regard de ce visage encadré par une barbe blanche. de ce regard clair. Je suis là à le regarder, des larmes dans les yeux. Je suis tétanisée.

Un concert de klaxonnes me sort de ma torpeur, le feu est passé au vert, je démarre, les larmes me brouillent la vue. Un bruit sourd, un juron, je viens d’accrocher quelque chose. Je bloque au milieu du carrefour, j’ai calé. Panique, je n’arrive plus à démarrer. Quelqu’un frappe à ma vitre et me fait signe de me garer un peu plus loin. Je manœuvre difficilement . Je descends et je vais voir ce qui se passe. j’ai la sensation de marcher dans du coton. J’angoisse d’avoir blesser quelqu’un. Une moto est à terre. Un homme se penche pour la relever, il me regarde furieux.

Je me précipite vers lui, je ne sais pas quoi faire. Il n’a rien, la moto a un feu de cassé.

ça va ? vous n’avez rien ?

non, mais franchement vous avez de la merde dans les yeux. Vous ne m’avez pas vu ? Putain, elle est rouge ma moto, elle se voit non ?

Je le regarde, la bouche ouverte, les larmes coulent, je ne me sens pas bien. Holà, vous n’allez pas...... et je n’entends plus ses paroles, j’ai mal à la tête, je me sens glisser.

J’ouvre les yeux, je me frotte la joue.

excusez-moi, je ne voulais pas vous faire mal, mais vous perdiez connaissance.

Je le regarde sans comprendre.

oui, je vous ai giflé, peut-être un peu fort, je suis désolé. Je vous offre un café, pour nous remettre de nos émotions.

Ce n’est pas possible, je rêve, je vais me réveiller. C’est aussi sa voix.

Assise en face de lui dans ce café, je le dévisage , je ne peux pas le quitter du regard.

vous lui ressemblez tellement lui dis-je dans un murmure

je ressemble à qui ?

A Philippe, mon compagnon, il est décédé depuis quatre ans. Il faisait de la moto, elle était rouge. Enfin un scooter, un Burgmann 650. Mais avant il avait eu de vraies motos !.

c’est pour cela que vous m’avez accroché ?

Oui, je sais c’est idiot, mais un instant, j’ai cru qu’il était revenu.

je lui ressemble tant que ça ?

oh oui !!, tenez, jugez par vous même. Je lui tends une photo, et je vois son visage se figer.

Ah oui, quand même, je vous l’accord c’est impressionnant. Je vous comprends.

Je ressens comme un flottement, il me jette un drôle de regard

bon, il va falloir que j’y aille, on m’attends, je suis très en retard. Cela va aller, je peux vous laisser ?

Oui, oui, bien sur, lui assurai-je, et puis quand même c’est à moi de vous demander cela, c’est moi qui vous ai percuté. Je ne vous ai même pas demandé si vous étiez blessé.

ça va, j’aurais des bleus mais ça va, bon j’y vais bon courage.


Je le regarde s’éloigner, puis je me lève d’un bon en l’interpellant :

attendez, nous n’avons pas fait de constat. !

plus le temps me dit-il. Je suis vraiment en retard.

bon alors notez mon numéro de téléphone, si vous avez besoin, vous saurez comment me joindre, surtout n’hésitez pas, et merci pour tout.

Madame, madame, je me retourne, le serveur accourt dans ma direction avec le ticket des cafés, vous ne m’avez pas réglé !

Je reviens sur mes pas pour payer et je retourne vers ma voiture. J’en fait le tour, pas de marques, rien. Je soupire. Je suis toujours sous le choc de cette rencontre.
Cela me perturbe beaucoup. Comment ai-je pu croire que je voyais Philippe. Mais ce n’était pas une hallucination, il y a une ressemblance impressionnante. D’ailleurs j’ai bien senti qu’il, tiens je ne sais même pas son nom, que l’inconnu était troublé en regardant la photo.



Je n’ose pas parler de cette rencontre, j’ai peur que l’on me prenne pour une folle. Et puis j’entends déjà ce que l’on va me dire : « tu ne peux pas revenir en arrière, tourne la page, refait ta vie, cela fait quatre ans maintenant, il faut avancer.... Enfin, tout ce que les autres pensent qu’il s doivent vous dire pour vous secouer. Mais je n’ai pas besoin d’être secouée ! et puis cela veut dire quoi refaire sa vie ! je ne veux pas refaire ma vie, c’est ma vie, je la continue c’est tout, « mais pas comme avant », c’est impossible. Son souvenir est là, aussi présent que son absence.

Avec la mort de Philippe, j’ai perdu mon insouciance, ma joie de vivre, il est parti avec mon coeur. Depuis quatre ans, j’essai de vivre. J’essai de savoir qui je suis, j’essai de me construire une suite, mais c’est tellement dur. J’ai la sensation de me cogner contre des murs sans trouver la porte qui m’apportera la lumière.
Nous nous sommes rencontrés, par le biais d’un site de rencontre. J’avais 56 ans et lui 59. Cela a été très rapidement une évidence pour nous. Nous allions finir notre vie ensemble. Nous avions plein de projets, encore deux ans, et nous serions à la retraite. Le crabe a interrompu tout cela, il est parti, vingt-un mois après notre rencontre. Sa mort fut un tsunami dans ma vie. Son amour m’a porté si haut, et son départ m’a fait tomber si bas.

La sonnerie de mon téléphone me fait sursauter, j’étais partie très loin.

Oui ? c’est Jacques. Jacques ? désolé monsieur vous faites erreur, je ne vous connais pas dis-je en raccrochant.

Nouvelle sonnerie, même numéro, je ne réponds pas. Message sur mon répondeur. C’est l’inconnu de l’accident, je ne pouvais pas savoir. Il me demande de le rappeler.

désolée de vous avoir raccroché au nez, je ne connaissais pas de Jacques.

pas de souci, j’ai hésité à vous appeler, mais mon assurance voudrait un constat, et comme vous me l’avez proposé...... Mais bon, comme c’est la fin de l’année, vous êtes surement très occupée. Après le 1 er janvier, cela vous convient ?

- ah, non, je pars le jour de l’an, mais demain si vous voulez bien, je peux en fin de matinée.

Nous convenons d’un rendez-vous, près de chez moi pour le lendemain.


Nous nous retrouvons dans un bar. J’ai pensé à prendre un constat. Comme j’ai horreur d’arriver en retard j’ai au moins une demi-heure, c’est malin !

Je regarde autour de moi, décors de fête, mais beaucoup de personnes seules, ou tristes. La « magie de Noël » a oubliée beaucoup de monde.

Je lève la tête et j’aperçois Jacques qui me fait un petit signe. Mon coeur bat la chamade. C’est bon, arrête, ce n’est pas Philippe, pas la peine de t’emballer, mais toujours cette foutue ressemblance, je ne m’y fais pas. Il parait que chacun à son sosie sur la terre, il a fallu que je tombe sur celui de Philippe. Cela ressemble à une énorme blague, mais qui ne me fais pas rire du tout.

vous avez apporté un constat ? j’en ai un.

et bien on peut le rater au moins une fois ! j’en ai un aussi.

vous savez ma moto n’a pas grand chose.

et vous, ça va, pas de séquelles ? pas de blessures ?

non, non, je vous remercie, bon je commence à remplir ce qui me concerne, vous êtes douée en dessin ? dit-il en souriant

Il me passe la feuille pour que je remplisse ma partie, et nous arrivons à faire le croquis, très stylisé, surtout la moto.

Il regarde le papier, semble réfléchir, bon finalement je crois que ne vais pas l’envoyer ce constat, cela va mettre tous les torts de votre côté, et franchement je n’ai vraiment qu’un feu à changer, cela ne vaut pas le coup.


ah ! vous êtes sur ? cela ne va pas vous porter préjudice pour votre assurance ?

Il me regarde, un peu gêné,

en fait, c’est surtout vous que je voulais revoir, et le constat était un prétexte.

C’est à mon tour d’être mal à l’aise, je n’apprécie pas trop, je pars demain et j’ai encore pas mal de chose à préparer. Il a du remarquer mon agacement,

non, non, ne vous m’éprenez pas, c’est votre histoire de ressemblance qui me tracasse. Je n’ai pas arrêté d’y penser. Je peux revoir la photo ? vous en avez d’autres ?

oui, bien sur. Je suis un peu soulagée, et des photos, j’en ai plein sur mon téléphone.

c’es incroyable, à part les cheveux, sans vouloir vous vexer, j’en ai un peu plus, la ressemblance est étonnante.

Je prends le constat sur la table

alors pas de regret, c’est votre dernier mot ? je le déchire

oui je ne reviendrai pas dessus

Mon regard se porte sur son nom et la date et le lieu de naissance me saute aux yeux. J’ai du encore une fois faire une drôle de tête.

Vous n’allez pas bien, cela vous embête tant que cela ?

non, non, c’est.... votre date de naissance, c’est la même que Philippe ! ce n’est pas possible, cela ne peut pas être une coïncidence !!! qui êtes-vous ?

Cela m’angoisse, j’ai l’impression d’être manipulée, qui est cet homme, que me veut-il ? L’accident est-il vraiment un hasard ? J’ai toujours dis que le hasard n’existait pas. Je ne comprends pas.

Il me regarde, troublé,

- vous êtes sure ?

oui, bien entendu que je sure, je connais sa date de naissance quand même ! je ne sais pas ce que vous me voulez, ou ce que vous cherchez, mais cela ne m’amuse pas du tout, je n’ai rien à faire ici, adieu.

Je me lève, et je pars furieuse. Je suis en colère, sans trop savoir pourquoi, contre moi surement, je ne contrôle pas ce que je ressens. CE N’EST PAS PHILIPPE. Je n’ai rien à ressentir ! mais j’ai les larmes qui coulent sur mon visage, cela m’énerve.

Je rendre chez moi, Je regarde derrière moi, je ne veux pas qu’il me suive, qu’il sache ou j’habite. J’éteins mon portable. J’ai peur qu’il m’appelle.

Je me dépêche de finir mes bagages, j’ai promis d’être à destination ce soir, il va y avoir de la circulation pour sortir de Paris. Je vais devoir subir les bouchons, tout cela à cause d’un soi-disant constat à faire. Je me maudis, d’avoir proposé que cela se fasse aujourd’hui. Je n’avais qu’à attendre le début de l’année, cela n’aurait rien changé.

Et soudain, je m’arrête, ma valise dans la main. Nous somme le 31 décembre. Il y a six ans exactement, c’était notre première rencontre. Je n’en reviens pas. Je reste figée.

Depuis le début du mois de décembre, nous avions échangé plusieurs mails, puis très rapidement par téléphone. Il n’habitait pas très loin de chez moi, mais nous avions chacun de notre côté des projets, pour les fêtes de Noël et nous n’avions pas pu nous rencontrer. Nous avions fixer le 31 décembre à midi. Il était venu me chercher pour aller déjeuner. Nous avions tout de suite été sur la même longueur d’onde. Plein de choses en commun. A la fin du repas, nous avions la certitude que nous allions nous revoir.

Pourquoi cette rencontre aujourd’hui ? pourquoi pas un autre jour ? est-ce que cela à une signification ? Pleins de questions se bousculent dans ma tête. C’est peut-être moi qui me laisse embarquer par mon imagination.

Mais la ressemblance de cet homme a réveillé mes souvenirs. Je suis troublée et je ne sais pas quoi penser.

J’ai quelque fois l’impression qu’il est toujours auprès de moi. Je parle avec lui, j’ai la sensation qu’il m’entend. C’est à la fois bizarre et réconfortant.

Un message. Je conduis, je verrai cela tout à l’heure. En attendant je roule avec la musique à fond.

- où est né Philippe ?

Je ne sais pas si je réponds. C’est donner de l’importance à cette histoire qui n’en ai pas une. D’un autre côté cela m’intrique.

Asnières

Cela fait trois jours. Pas de nouvelles, je n’en attendais pas, mais quand même. J’aurai bien aimé avoir la fin de l’histoire. J’hésite à le rappeler. Bon je vais attendre l’année prochaine, après tout c’est demain !!

Moi aussi

Je pousse un cri. Quelque chose de grave ? me demande-t-on. Grave ? non......... J’ai eu un accrochage avec le sosie de Philippe, il s’appelle Jacques, il est né le même jour que lui et dans la même ville. Alors est-ce grave ? je ne sais pas, je ne sais plus quoi penser. Je ne pense plus d’ailleurs. Je me tais.

il faut que je vous parle. Vous connaissiez ses parents ? ils sont toujours en vie ? je ne comprends pas, toutes ces coïncidence me posent questions.

allo Jacques ? c’est moi, non, je ne suis pas rentrée. Dans trois jours ? oui, d’accord à bientôt

Voilà, je le revois jeudi, il faut que l’on parle de tout ça, cela nous perturbe autant l’un que l’autre.

Le revoir me fait toujours autant d’effet. Heureusement il n’a pas le même façon de s’exprimer, pas la même gestuelle. Une fois qu’il parle j’oublie un peu la ressemblance.

Jacques a eu une enfance et une adolescence compliquée. Ses parents se sont séparés, depuis il n’a plus beaucoup de contacts avec eux. Il faudrait qu’il puisse interroger sa mère, peut-être a-t-elle rencontré la mère de Philippe à la maternité. Après tout, d’autres enfants ont du naitre ce jour là dans cette maternité. D’accord, ils ne se ressemblent pas tous, mais c’est peut-être l’âge qui est à l’origine de cette ressemblance.

et bien, interrogez votre mère

je l’ai fait, sans succès. Elle s’est mise en colère, en me disant qu’elle ne m’avait pas vu depuis des mois, et que je venais pour lui demander si je connaissais une personne qui aurait accouché le même jour qu’elle ! Elle était furieuse, elle m’a quasiment mis à la porte.

Il me dit que son imagination cavale, qu’il a envisagé plein de scénario possible, et si ils étaient de la même famille, sans le savoir ? On a déjà vu des cousins qui se ressemblaient au point de les prendre pour des frères. Mais son nom ne lui dit rien, et moi je ne l’ai jamais entendu évoquer le nom de famille de Jacques. Sa famille se limitait à ses enfants et à des cousines éloignées dont je n’ai fait la connaissance que le jour de son enterrement .


Je n’ai plus jamais eu de nouvelles de Jacques, je lui ai adressé plusieurs sms qui sont restés sans réponses. Par curiosité, je me suis rendue à son adresse. Rien, son nom n’est sur aucune des boites au lettres. Le gardien n’en a aucun souvenir, c’est comme si il n’avait jamais existé.

Avec le temps je me dis que j’ai imaginé cette histoire, sauf que j’ai toujours le constat dans un tiroir, qui me prouve que ne n’ai pas rêvé, enfin peut-être........ quelque fois je me dis que Philippe m’a fait vivre cette rencontre pour me rejoindre, qu’il l’a parsemé de nos dates pour que je sache qu’il est toujours à mes côtés. La mort est un mystère pour ceux qui restent là, les mains vides, des questions plein la tête qui n’auront de réponse que lorsque nous quitterons à notre tour le monde des vivants.

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Soubis · il y a
merci ;)
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Praxitèle · il y a
Une histoire troublante et prenante !
Un jour, passionnante qui sait...

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