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Vous dansez, mademoiselle ?

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V. H. Scorp

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FINALISTE
Sélection Jury

Je me suis assis sur la plage, près d’un gros rocher couvert de varech.

Juste une minute, le temps de reprendre mon souffle.

Et les souvenirs qui me hantent sans cesse ont afflué de nouveau, encore plus précis, encore plus douloureux.

C’était en été. Juste après les moissons. J’étais, depuis longtemps déjà, très amoureux de Jeanne, la fille de la ferme du Gros Caillou. Elle était voisine de la nôtre et j’apercevais parfois Jeanne lorsque j’emmenais les bêtes aux champs. Souvent, elle m’adressait un petit signe de la main, timide et tendre. Et à chaque fois, je sentais mon cœur s’emballer et faire des bonds désordonnés dans ma poitrine de jeune homme.

Et au bal de la Saint-Jean, j'avais osé enfin lui parler et l'inviter. Nous avions dansé tous les deux et depuis, il n'y avait plus qu'elle. Elle et ses cheveux blonds comme les blés trop mûrs. Elle et son doux visage, si lumineux, où brillaient des yeux immenses et si clairs. Clairs comme l’eau vive et argentée des ruisseaux.

Dieu que je l’aimais !

Jour et nuit, je ne cessais de penser à cette valse étourdissante que nous avions dansée ensemble. Je ne voyais plus la foule massée autour de la place du village. Je n’entendais plus l’accordéon, ni les cris des gosses qui couraient tout autour. Je regardais Jeanne tourner dans mes bras, hypnotisé par son sourire, par sa beauté si simple et si gracieuse. Je ne m’étais pas senti aussi bien depuis la mort de ma mère et d’Elise, ma petite sœur. Elles s’étaient noyées toutes les deux, trois ans auparavant. Ma mère avait emmené Elise se baigner et pendant qu’elle tricotait sur la plage, ma sœur avait été prise d’un malaise dans l’eau. Ma mère avait plongé pour aller la chercher mais le courant les avait emportées au large. On avait retrouvé leurs corps une semaine après, échoués sur les rochers d’une plage voisine.

J’avais cru ne jamais pouvoir supporter leur disparition. J’aurais voulu mourir aussi et mon existence n’était plus qu’un long chemin de croix. Je continuais à me lever le matin, à marcher, à travailler, mais tel un somnambule, perpétuellement abattu, anéanti de douleur.

Et soudain, j’avais l’impression de renouer avec la vie.

Grâce à Jeanne.

Je voulais à tout prix lui plaire. Je voulais qu’elle soit mienne.

Alors un après-midi, je l’avais emmenée sur la falaise. Je connaissais une grotte, où j’allais souvent me réfugier quand j’étais enfant, et à laquelle on accédait par un petit chemin escarpé. Il faisait un temps splendide, si clair, si limpide que le ciel en était presque blanc. A nos pieds, l’océan venait se fracasser sur les rochers et nous entendions résonner contre la falaise le choc sourd et régulier des vagues énormes qui montaient à l’assaut. Je marchais devant Jeanne, un bâton à la main, lui indiquant les pièges que le chemin de terre tendait au promeneur insouciant. Personne ne s’aventurait jamais dans cet endroit. Même par beau temps, le vent y soufflait parfois par rafales si violentes qu’il pouvait vous renverser. Le chemin était étroit et la falaise à pic. J’étais heureux et fier de conduire Jeanne vers ce refuge secret. Mon refuge.
Quand nous sommes arrivés à l’entrée de la grotte, Jeanne a posé sa main sur mon bras pour reprendre son souffle. Elle m’a souri et je me suis dit que je l’aimerais toute la vie.

Et même au-delà.
Je me suis écarté et elle est entrée dans la grotte. A ce moment-là, dans un vacarme épouvantable, une volée de mouettes est sortie brusquement, fonçant droit sur Jeanne. Elle s’est baissée pour les éviter et est partie en arrière. Je n’ai pas pu la rattraper. J’ai vu avec horreur son corps dévaler la courte pente jusqu’au bord de la falaise puis tomber dans le vide. Je me suis précipité, et au risque de chuter moi aussi, je me suis penché en avant autant que j’ai pu, scrutant la surface de l’océan pour tenter de l’apercevoir. Et tout à coup, je l’ai vue émerger au milieu de l'écume, se débattant du mieux qu’elle le pouvait pour garder la tête hors de l’eau, ballottée comme un vulgaire bouchon par le ressac. Elle a tourné la tête vers moi en criant puis une vague monstrueuse s’est abattue sur elle dans un bruit assourdissant et elle a disparu. Je suis resté là longtemps en équilibre, espérant qu’elle allait remonter.

Mais elle n’a jamais refait surface.

J'ai fini par m'asseoir et je me suis mis à pleurer comme un gosse. Un gosse totalement désemparé. Puis je suis rentré dans la grotte. Je me suis allongé sur le sol glacé, ravagé par les sanglots. Et je me suis endormi. Quand je me suis réveillé, il faisait nuit. J’ai entendu des voix lointaines et du seuil de la grotte, j’ai aperçu des hommes, des lampes torches à la main, qui marchaient sur la plage en criant mon prénom et celui de Jeanne. On nous cherchait. Je n’ai pas bougé. Je ne sais pas pourquoi. Je serais incapable de l'expliquer. Je suis resté là, muet, n’ayant à l’esprit que l’image de Jeanne dévalant la pente et tombant de la falaise.

Les jours ont passé. Pendant quelques temps, les gens du village ont continué à nous chercher. Avec les gendarmes. A plusieurs reprises, ils sont montés à la grotte, mais à chaque fois, je me suis enfui, en prenant soin de ne rien laisser derrière moi. J’ai réussi à me cacher, le plus souvent dans la forêt toute proche, dont je connais chaque recoin. Ou dans une vieille grange abandonnée. Peu à peu, je me suis habitué à cette solitude et à cet isolement.

A tel point qu'il me semble qu'aujourd'hui, je ne pourrais pas supporter la présence de qui que ce soit à mes côtés. Elle me serait odieuse. Totalement insupportable.

Je mange ce que je trouve et ce que je parviens à voler, quand la chance me sourit. Chaque jour, je passe de longues heures caché sous les fougères au bord de la falaise, là où le corps de Jeanne a disparu, et je scrute l’eau avec l’espoir de la voir soudain réapparaître, se débattant au milieu des vagues. Je n’hésiterais pas à plonger s’il le faut. Je n’ai pas peur. Juste mal. Parfois, la douleur s’atténue un peu. Elle est alors semblable à ces bulles d’eau qui remontent paresseusement de la vase et qui viennent crever à la surface.

Et puis, parfois, je me réveille la nuit en hurlant comme un possédé, trempé de sueur et le visage couvert de larmes. Et dans ces moments-là, j'ai l'impression que je deviens fou, que je ne sais plus qui je suis. Ni même ce que je fais là.

Mais cette nuit, pour la première fois depuis si longtemps, j'ai repris le chemin qui descend à la plage. De la grotte, j’ai entendu un appel. J’ai reconnu sans hésitation la voix d’Elise, ma petite sœur. Il m’a semblé aussi entendre celle de ma mère.

Elles sont là !

Elles sont enfin revenues !

Je vais aller les chercher. Je reprends juste un peu de force. Il y a un moment que je n’ai pas mangé et la tête me tourne un peu. Et puis le chemin est très escarpé.

Je vais les ramener toutes les deux là-haut, dans ma cachette.

Et après, je plongerai de la falaise pour récupérer Jeanne.

Il est temps.

Il y a déjà bien longtemps que j’aurais dû le faire.

Puis j'allumerai un grand feu.

Un feu de joie.

Et nous danserons sur la plage.

Tous ensemble.

Main dans la main.

PRIX

Image de Hiver 2016
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Claudine Lehot · il y a
Votre histoire est triste, merveilleusement bien écrite ... j'aurais aimé que Jeanne soit sauvée.
si vous avez le temps : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/non-c-est-vrai Merci

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Jean Calbrix · il y a
Bonjour, V.H. Scorp. La finale hiver se termine dans 24 heures. Irez-vous confirmer votre vote pour mon fauteuil ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/le-fauteuil-rimbaldise
Bonne chance à vous !

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Emma · il y a
J'avais lu votre texte un jour un peu sombre et la tristesse de cette histoire m'avait un peu repoussée.
je le relis aujourd'hui en regrettant de ne pas avoir apporté mon soutien avant. C'est un beau texte. Peu de votes peut-être parce que beaucoup veulent lire des choses plus joyeuses ?

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Maud · il y a
Je découvre cette belle histoire en finale, et vous donne mon vote convaincu ! :-)
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Prijgany · il y a
Mon vote pour ce texte assez sombre. Comme quoi il faut se méfier des volées de mouettes... On se demande s'il y a un peu de vécu là dedans ; je pense que oui, mais bon... que dire de plus...
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Lumiyah · il y a
mon vote n°14 pour votre nouvelle. Elle est tissée par une belle écriture sensible, touchante, à fleur de peau ! j'ai beaucoup aimé lire votre nouvelle, même si elle est triste parfois cruelle au niveau des évènements de vie ! on est brassée comme les vagues entre la mort et la vie, le chagrin et la joie, et la chute surprenante comme une hallucination !! bravo

j'ai un poème aussi en finale hiver 2016 http://short-edition.com/oeuvre/poetik/lui-15 je vous invite à le découvrir

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Didier Larepe · il y a
Mon vote pour votre nouvelle. Et n'hésitez pas à venir lire la mienne aussi en finale : http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/les-gendarmes-et-les-indiens
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Kate Dü · il y a
je trouve très touchante cette histoire, une sorte de lenteur se dégage, de lourdeur des corps, je vote! je suis aussi en finale pour Les fileurs d'attente
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/les-fileurs-d-attente-1
et prix bibliothèque Pluie de mochis aux graines de tournesol

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Voilà un des rares textes où la mort nous apporte un sentiment de bonheur. Ici la réunion, enfin, du personnage et des femmes qu'il a tant aimées. Je vote.
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Keith Simmonds · il y a
Félicitations pour la Finale! C’est avec plaisir que je revote au No 8 ! Mes deux poèmes, FROIDEUR et PREMIERS FROIDS, sont également en lice pour la Finale du Grand Prix Haïku Hiver 2016. Merci de les avoir catapultés en Finale! Je vous invite, encore une fois, à passer renouveler votre appréciation pour eux,merci! Et si le cœur vous en dit, merci de visiter EUREKA qui est en compétition pour le Prix des Bibliothèques pour Tous 2016.
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/froideur
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/premiers-froids-1
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/eureka-6

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