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Vous croyez quoi, vous, qui petit-déjeunez loin de la machine ?

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Billy Bop

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Le polyuréthane expansif : des inventions comme celle-là sont magiques ! Vous en compressez un petit bout, il s’aplatit. Vous le relâchez, et en quelques secondes, il reprend sa forme initiale, ou bien il s’adapte à une forme que vous lui imposez.

Ainsi, dans un conduit auditif, un bouchon de cette matière en épouse les contours et aussitôt réduit le vacarme autour de vous. Il ne reste plus alors qu’un lointain bruit de fond. Vos tympans comme dans du coton sont désormais ultrasensibles aux sons de votre corps.

Le bouchon vous enferme dans une sorte de bulle à l’intérieur de laquelle votre voix, votre respiration et le bruit de vos pas deviennent les seuls bruits vitaux, proches et amplifiés. L’oreille interne n’a jamais si bien porté son nom. Parfois, quand l’effort vous fait battre les tempes, votre cœur résonne aussi en arrière-plan.

En ce moment, je suis déguisé en pâtissier, tout de blanc vêtu, coiffé d’une charlotte et enfermé dans cette bulle qu’impose le bouchon, comme les autres, tous déguisés en ouvriers, oreilles bouchées !

Mais quand on se parle, je n’arrive pas à garder le bouchon, il faut que je l’enlève, comme si un réflexe humain venait prendre le dessus sur la règle établie, pensée, calculée, imposée par la machine. Alors je me fais reprendre parce que « oui chef, oui madame, je sais bien chef » qu’on ne peut pas se permettre, que oui, c’est pour ma santé, que oui, en cette période d’inspection hygiène et sécurité, on court d’énormes risques.

Et oui, madame, oui, chef, je me suis bien désinfecté les mains comme l’indique le panneau à toute sortie de poste et de piste, de chaîne et de machine, de chiottes et de pause. Et oui, chef, j’ai pas de barbe mais promis après la pause je mettrai un cache barbe qui m’étouffera un peu plus parce que je n’ai pas eu le temps de me raser ce matin.

Petit à petit, la machine s’impose à vous, qui êtes là juste pour entretenir son rythme perpétuel de cinq jours sur sept en 2 ou 3x8.

Les usines [qui m’accueillent] sont toutes pareilles : mêmes règles de sécurité, d’hygiène, même tableaux de productivité, machines à café, salles de repos, fontaines à eau, panneaux-slogans pour motiver les troupes, offres de loisirs proposés par le CE, et des panneaux, des panneaux, partout des panneaux ! Mais chez Biscottes & compagnie, ça frise le ridicule...

Même sur les rampes d’escalier, tous les mètres, sur fond rouge, un autocollant « TENEZ LA RAMPE » vous saute à la gueule ! Un cendrier ? « ECRASEZ BIEN VOTRE MÉGOT ICI. » Une chasse d’eau ? « POUSSEZ FORT ICI POUR TIRER LA CHASSE. » Tout juste si le mec qui s’amuse sur son Pack Office dans les bureaux ne t’invente pas un beau fond dégradé jaune avec en lettres capitales Arial Bold un nouveau panneau-consigne : « POUR FAIRE PIPI MERCI DE SORTIR VOTRE PÉNIS ET DE LE TENIR FERMEMENT DANS LE SENS INDIQUÉ. »

La moindre action, le moindre mouvement est pensé, calculé, pesé, et ses conséquences statistiquement étudiées. Dans un élan de distraction, lors d’une divagation mentale, tu pourrais oublier tel ou tel réflexe « machinal ».

Et puis tu pourrais penser par toi-même, or tu n’y es pas vraiment habilité puisque tu n’es qu’une tâche, une action, un maillon, tout blanc, avec un numéro de casier.

Bon, je suis sévère avec la machine, je l’avoue, car des panneaux, il en manque parfois !

Quand je nettoyais les murs avec ma petite brosse à l’intérieur d’une grosse machine au doux nom d’étuve, il n’y avait aucune indication du genre :

« ATTENTION ! ICI, VOUS PERDREZ DEUX LITRES D’EAU PAR TRANCHE DE QUINZE MINUTES, NE SUCEZ PAS VOTRE EPONGE. »

Ou bien encore :

« TEMPERATURE AMBIANTE 35°C, TAUX D’HUMIDITE 60%, MERCI DE GARDER VOTRE PANTALON ET DE DEGOULINER EN SILENCE SANS TOUCHER AUX BRIOCHES QUI DEFILENT DEVANT VOUS. »

Eh oui, la pâte, il faut que ça lève. Et l’étuve fait lever la pâte. Vous croyez quoi, vous, les gens qui petit-déjeunez loin de la machine ? Que la biscotte vous tombe du ciel comme ça, toute seule comme une grande ?
Au pays de la biscotte

Sachez que la biscotte, avant d’être une biscotte, c’est une chaude et odorante petite brioche dorée qui passe dans plein de petites machines différentes avant de se retrouver sous plastique et finir dans votre bouche à l’haleine fétide et empâtée du matin. Avant que vous ne partiez à votre tour, le corps tout requinqué par le sucre lent de la biscotte, nourrir votre machine à vous, déguisé dans votre métier !

C’est tout un « process », une biscotte, des dosages précis, répétés à l’infini, qui entrent par un bout de la machine et ressortent par l’autre, avec un intervalle d’une nuit de repos dans un sous-sol sans fin avant de repartir dans un autre « process ». Des mélanges transformés, digérés jusqu’à évacuation, par camions entiers.

Oui, je suis sévère. S’est quand même ouvert à moi le monde de la biscotte, que je me suis plu à explorer, les yeux tout écarquillés et le sourire en coin sous mon cache-barbe. A chaque exploration d’une petite machine, c’était comme une nouvelle surprise, une découverte !

De la petite crotte de pâte crachée par la machine, qui devient boudin, accumulé à d’autres boudins, convoyés par des petits wagons de boudins qui commencent à gonfler. Des petits boudins qui se révèlent brioche dans le cœur de l’étuve, avant de partir tambour battant dans un grand huit qui monte à 4 m de haut, passant de l’humidité à la chaleur sèche d’un four grand comme ma maison, pour finir au repos avec des milliers d’autres petites brioches, à la cave.

Jamais je n’aurais pensé que tout cela pouvait se faire quasiment sans la main de l’homme. Jamais je n’aurais pensé qu’une petite brioche était capable de prendre l’ascenseur toute seule. J’ai finalement pu découvrir une certaine inventivité de l’homme qui doit faire face à l’automatisation qu’impose notre rythme de consommation. J’ai appris.

Au milieu de tous ces panneaux on trouve parfois, sous le plexiglas, des trucs qui donnent un peu d’espoir, même si au final j’ai tendance à penser qu’on entre là dans une autre machine, celle des idées... Le panneau informatif des syndicats.

Enfin, du syndicat ! Des formules de luttes ouvrières qui mettent un peu de chaleur, et vous rappellent que machine ou pas, vous avez aussi des droits, tout con que vous êtes avec votre numéro de casier, vous pouvez demander du mieux, vous avez le droit, parce que d’autres avant vous ont fait en sorte, ont eu le courage, de ne pas se laisser complètement bouffer par la machine et leurs calculs.

Eh oui, avant, ici, il y avait deux fois plus d’agents de nettoyage, ils veulent pas les remplacer quand ils partent à la retraite alors quand les Allemands de la maison mère descendent pour une inspection, ben, on embauche des intérimaires et c’est la panique !

En salle de pause, même déguisés, autour d’un café chaud, à rigoler des conneries publiées par La Dépêche du Midi, il y a des perles d’instants.

Pas de faux semblants, pas de pets plus hauts que le cul d’un DRH à la manque, mais un Vietnamien qui vous parle sans articles superflus, tout en dégustant son riz cantonais à 10h30 du matin à la fin de son tour :

« Travayou ?
– Comment ?
– Travailles où ?
– Ah pardon, en ce moment, au C2, à l’étuve, en salle de nettoyage. Là où on m’envoie quoi ! Je suis intérimaire.
– Ah oui OK, inspection ! Audit ! Et patrodure étuve ?
– Si, galère ! Mais ça sent bon !
– Ah oui ! Très chaud usine car dehors très chaud ! Très chaud usine été ! Moi pas vacances, moi deux mois vacances décembre et janvier, retourne au Vietnam, me tarde ! »

Et la petite jeune et ses clopes roulées qui, de toutes façons, va faire long feu car avec son groupe d’électro-swing-hip-hop ça commence à « chémar » grave, et qui me rappelle que je suis vieux malgré les quelques connaissances communes de copains de la scène rock locale. Elle me vouvoie !

Et le Black qui se marre tout le temps en parlant foot, qui remet ses bouchons et s’endort comme une masse tout d’un coup sur le vieux sofa entre la fontaine d’eau et le frigo du personnel couvert de panneaux qu’on ne lit plus !

Les vieux qui vous parlent d’un temps que les moins de 20 ans...

Le mec qui une fois sorti de sa ligne, reste plongé dans son bouquin, et préfère s’évader entre d’autres lignes.

Le week-end non récupérateur des uns, celui dans les vagues ou à la campagne des autres. Les souvenirs d’un ancien chimiste d’AZF qui pousse et étiquette des charriots de brioches, intérimaire.

Et puis moi qui pour tenir dans la machine, entre deux pauses, tournicote déjà les mots qui iront se perdre en témoignage anonyme et inutile.

Et moi qui rage intérieurement de ne pas avoir osé cacher un appareil photo, interdit comme tout objet personnel sur son poste de travail, afin de figer ces tranches de vie et d’humanité, dans leur bulle, courbées sur la machine. Je vois trente photos à la demi-heure, qui s’imposent à mes yeux, dernier espace de mon corps non recouvert, libre.

Oui, je rage de ne pouvoir figer les yeux brillants de Tûyet quand il sourit dans la fumée du riz cantonnais réchauffé, de rater ce bijou de noir et blanc contrasté qui passe dans ma tête. Je bouillonne face à ce gâchis des yeux qui ne feront que passer devant cette mère de famille endormie assise, la tête blottie dans l’intérieur de son coude, enfouie dans une charlotte qu’elle n’a pas quitté depuis le milieu de la nuit, le portable dans la main qui la relie au monde durant ses dix minutes de pause.

Avant la biscotte, j’ai fait une bonne semaine dans une machine tendance automobile. Le déguisement était plus fluo, moins contraignant, à tel point qu’à grand coup de « soufflète » pour sécher le moteur des voitures, j’aurais bien aimé l’avoir dans les conduits leur foutu polyuréthane expansif ! Mais j’ai conduit des voitures neuves que je ne pourrai jamais me payer et qui sentaient bon le neuf et l’électronique.

Et avec mon collègue du poste de travail jouxtant le mien, Ben, ancien coiffeur, fraîchement marié, nous avons parlé « mariage pour tous », adoption, problèmes de peau et musique classique. « Six ans que j’astique des voitures ! J’suis fou, hein ? »

L’usine, c’est de l’aigre, du doux, de l’aigre-doux. Mais hier, j’ai osé ! J’ai osé dire que non au DRH, non, demain je ne serai pas « dispo ». Et comme toujours dans ce cas, on me regarde avec étonnement, comme si le non n’était pas habilité, comme si la machine imposait un oui quotidien, pour un pain quotidien ! Amen.

Si j’ai choisi l’intérim, c’est aussi et surtout pour ce non, mais ça ne rentre pas dans leurs calculs...

J’avais envie de cuisiner, des courses à faire, des chansons à enregistrer, des tomates à récolter, des amis à inviter, des e-mails en retard, des enfants en vacances, être là pour les résultats du BEPC pour ma fille, être là pour la conseiller aussi sur sa nouvelle coupe de cheveux ! J’avais du temps à prendre, qu’on rattrape pas chef ! Et puis écrire. Des trucs trop longs que personne ne lira jusqu’au bout ! :)

Demain, je rappellerai Fatima, ma douce et jolie secrétaire d’agence d’intérim qui m’en donne en veux-tu en voilà du monsieur B...

« Bonjour Fatima, je souhaitais vous signaler que je suis dispo pour les trois jours à venir pour toute mission d’intérim...
– Très bien M. B., je le note M. B., on pense à vous monsieur B.
– Ah Fatima, si vous saviez ô combien j’aime quand vous pensez à moi, Fatima ! »

Si, comme il y a de grandes chances, une nouvelle mission m’amène dans le blanc, la bulle et le bruit de chez Biscottes et Cie, sur la chaîne de production des barres chocolatées ou au grillage, je me plais à m’imaginer afficher en douce cette bafouille anonyme en salle de repos...
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