253 lectures

111

Qualifié

« Que la maison est grande ! », se dit Pascal, tandis qu’il en fait le tour, et qu’il lui paraît long. Il est arrivé il y a une heure par le train, et pour la première fois, au lieu que la porte soit ouverte par sa mère, il a utilisé sa clef. Il est resté quelques instants dans le hall, désarçonné par l’obscurité, bien qu’il soit midi, et le silence. Comme d’habitude, il a posé sa valise au pied de l’escalier, puis s’est dirigé vers la cuisine, s’attendant à la table mise, au repas prêt. Enfin, il s’est souvenu : maman est à la maison de retraite. C’est à cet instant qu’il a commencé à ouvrir les volets, tous, dans l’ordre précis défini jadis par son père. Rien moins qu’une quinzaine, les uns sur rue, les autres sur cour, chacun présentant une particularité qui aurait pu permettre qu’on les prénomme, comme les membres distincts d’une même famille. Pascal pense à sa mère, pas très grande, pas très forte, qui depuis la mort de son mari, a repris bravement, en petit soldat, le « tour des volets », cérémonial incontournable de la vie de la maison. Quand il a enfin terminé, l’espace reprend vie, d’une manière un peu figée, comme si les murs attendaient, sur leur garde, de savoir comment ce nouveau maître des lieux allait se comporter. Pascal n’aime pas l’inconnu, et toutes ces pièces qui marquent l’absence le déroutent. Heureusement il y a la petite chambre, qu’il s’est toujours réservée, bien qu’il y en ait d’autres, plus grandes, plus confortables. Il a expliqué à Philippe qu’il lui était plus facile ici d’être un adolescent plutôt qu’un homme. Et puis sa sœur est l’aînée, une femme forte, mariée à un homme massif, deux géants à qui il est normal d’attribuer la plus grande chambre, à l’immense lit conjugal.
« Et alors, raille Philippe, nous on n’a pas droit au lit pour deux ?
— Si, probablement, peut-être... »
Ça ne s’était pas si mal passé quand Pascal avait présenté Philippe. Sa mère avait marqué un temps de surprise, se reprenant aussitôt pour griller la réaction de son mari et se montrer curieuse, enjouée. Son père n’avait rien dit, mais ce n’était rien d’autre entre eux que la prolongation d’un long silence, dont chacun finalement ignorait les causes.

La journée passe ; à la maison de retraite, il a de la peine à trouver la chambre de sa mère. La grande bâtisse, qui accueille quatre-vingt résidents, est labyrinthique. Bien que tout soit fait pour suggérer le contraire, Pascal pense à un hôpital et son malaise va grandissant. Pourtant sa mère l’accueille avec un franc sourire. Elle a encore maigri ; son corps chétif disparaît dans le grand fauteuil d’où elle lui a fait signe.
« J’ai de la peine à marcher, sinon je vais très bien. Et toi, es-tu passé à la maison ?
— Oui maman, sourit Pascal, j’ai tout ouvert, ça m’a pris un temps fou.
— Tu vois ici j’ai une seule fenêtre, plus une dans la salle de bains, qui ne s’ouvre pas. Je m’ennuie un peu, tu sais.
— Pas des volets, j’espère, tu t’en es toujours plaint.
— C’est vrai mais c’était une habitude, et sans habitude il n’y a plus que du vide.
— Tu peux t’en créer d’autres, plus agréables.
— C’est difficile à mon âge. Comment va Philippe ?
— Bien, merci ; il te salue.
— Pourquoi n’es-tu pas venu avec lui ? »
Pascal rougit :
« Je... j’aurais eu l’impression de profiter de la mort de Papa. »
Sa mère ne réagit pas. Pourtant Pascal sent qu’ils n’ont jamais été aussi proches d’une vraie conversation, de celles qui n’existent jamais dans les familles, parce qu’il faut rester à la surface des choses pour s’entendre. Mais la vieille dame n’est pas loin de la mort ; elle le sait et n’a plus peur de rien. Pascal recule, il a pourtant rêvé de ce moment ; il aurait confié à sa mère comment, jusqu’à Philippe, sa sexualité lui a empoisonné la vie ; comment il est passé d’un père absent à un père hostile, enfin comme il est lourd de vivre seul avec une différence. Il passe la journée avec sa mère, note que les volets ici se ferment automatiquement, d’un seul geste, sans parcours mélancolique au sein d’une grande maison. Comment peut-on passer d’une vingtaine de fenêtres à une seule ? Raccourci brutal, sur lequel il n’ose interroger sa mère. Il l’observe se déplacer à petits pas, comprend que l’espace pour elle se rétrécit à mesure que son corps change, que c’est peut-être moins une souffrance qu’une sorte d’adaptation. La fenêtre de la chambre donne sur la rue. Dans les arbres, les décorations de Noël n’ont pas été enlevées. La vieille dame a placé son fauteuil de manière à pouvoir les regarder. Pascal s’étonne :
« Il fait nuit, et tu n’as pas encore demandé que ton volet soit fermé. » Toujours ce singulier qui le trouble... Sa mère le regarde malicieusement :
« Pendant toute ma vie commune avec ton père, j’ai dû supporter qu’il ferme trop tôt les volets. Je crois n’avoir jamais vu la maison d’en face de nuit. Il est temps de me rattraper, tu ne crois pas, j’aurais même voulu que le Maire laisse les guirlandes toute l’année. »
Il est dix-huit heures quinze. La vieille dame se lève, s’agite dans la chambre. « Le dîner est servi à dix-huit heures trente, explique-t-elle.
— Si tôt ?, s’exclame-t-il.
— Oui, répond-elle, conciliante. C’est à cause des jeunes qui travaillent, pour qu’elles ne rentrent pas trop tard chez elles. »
Lui pense qu’elle est passée du trop tôt des volets au trop tôt du dîner, et se demande quelle est la bonne heure des choses. Quand on est seul, songe-t-il, il n’y a pas d’heure du tout. Avant Philippe, il a vécu ce long moment de solitude, ce quotidien qui n’en est pas un, parce qu’il n’obéit à aucun rythme ; ces levers trop tardifs, quand le jour filtre à travers des volets jamais ouverts, ces siestes trop longues qui permettent d’aller d’une heure à une autre sans trop réfléchir, ces couchers qui jettent sur le lit un corps abîmé d’avoir trop bu, trop caressé, gonflant artificiellement les heures de leurs misérables excès.
Il entre au bras de sa mère dans la salle de restaurant, se sait observé, s’efforce de répondre à la fierté qu’elle a de lui par un regard circulaire, franc et bienveillant. Il la laisse à la joie du « c’est mon fils » annoncé, tout sourire, en arrivant à sa table.
Dehors les guirlandes ont été éteintes. Il marche lentement vers la maison. Au loin, il l’entend : un volet claque.

PRIX

Image de Été 2018
111

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Ben LefranK
Ben LefranK · il y a
Wouahou, là comme ça je ne trouve rien à (re)dire ! Ta plume est fort bien etayée, dis :-)
·
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Un beau texte bien conçu, bien écrit sur la vie en famille !
Un grand bravo ! Vous avez soutenu “le lys des vallées”, qui
est en Finale pour le Grand Prix Automne 2018. Je vous invite à
confirmer vos voix si vous l’aimez toujours ! Merci d’avance et
bonne journée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-lys-des-vallees

·
Image de Jennyfer Miara
Jennyfer Miara · il y a
J'aime beaucoup votre écriture, vous montrez bien la complexité des relations familiales et le changement difficile que représente le passage en maison de retraite :-)
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

·
Image de Ernestinemontblanc
Ernestinemontblanc · il y a
Meeci pour votre commentaire et bonne chance pour la finale !
·
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
Quelle belle écriture!!! élégance de l'âme...
·
Image de Ernestinemontblanc
Ernestinemontblanc · il y a
Grand merci à vous.
·
Image de Plumareves
Plumareves · il y a
C'est le troisième texte que je lis de vous et que j'apprécie pour la sobriété et la subtilité de votre écriture qui fait entrer le lecteur dans l'intimité de ces personnages aux vies simples et pourtant si complexes comme tout ce qui est humain. Atteindre la profondeur par l'effleurement, la délicatesse des ressentis est un art où vous excellez. Bravo.
·
Image de Ernestinemontblanc
Ernestinemontblanc · il y a
Je suis très touchée par votre appréciation. J'écris lentement, à partir de minuscules traces de réalité, que je "tricote" avec l'imaginaire, en essayant de mélanger les couleurs...
·
Image de Plumareves
Plumareves · il y a
Et ce faisant comme tout artiste vous donnez de nouvelles facettes à la vie. :-)
·
Image de Dranem
Dranem · il y a
L'ombre du père, le fils qui ferme les volets , le quotidien de cette maison de retraite dans un climat d'apaisement et de réconciliation , un récit émouvant !
·
Image de Bruno Perera
Bruno Perera · il y a
C'est la deuxième nouvelle que je lis de vous et j'aime toujours autant votre style, tout en délicatesse, tout en sensibilité, cette façon de dire d'une manière détournée, ces petites choses insignifiantes du quotidien qui construisent la vie.
Merci !

·
Image de Bilbo
Bilbo · il y a
récit simple où tout est dit , cette délicieuse vieille dame qui savoure son plaisir d'admirer les guirlandes, qui est fier de son fils "comme il est", oui tout est dit.
·
Image de Léa de Sagnes
Léa de Sagnes · il y a
Juste un récit d'un basculement, quand on devient forcément l'adulte, des émotions et des pensées justes. J'ai beaucoup entendu de récits de vie de famille et celui-ci sonne vrai. Il surfe à la surface des sentiments
·
Image de Ernestinemontblanc
Ernestinemontblanc · il y a
Grand merci pour votre appréciation sensible.
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un récit bien écrit et plein d'émotion.
Mon tanka "A l'horizon rouge" est en finale du Prix lunaire. Je vous invite à aller le lire pour le soutenir s'il vous a plu. Merci d'avance.

·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

Elles sont deux, la soixantaine, le cheveu court, entretenu. Elles sont arrivées bien avant la séance, se sont dirigées d’un pas sûr au milieu de la salle et d’un rang ; de façon si ...

Du même thème

NOUVELLES

Paris, rue de Passy. Depuis un bon quart d’heure, planté sur le trottoir, je frissonnais dans mon manteau trop fin. L’immeuble austère et cossu qui me faisait face semblait appartenir à un ...