363 lectures

101

Qualifié

Il aime toutes les femmes, avec cette déraison des hommes laids, ébahis d’en avoir séduit de belles. Il a épousé la première, Hélène, une longue liane brune, dont il a su d’emblée qu’elle ne resterait pas la seule. Ils ont deux enfants. Au regard du monde et d’eux-mêmes, ils sont un couple uni. Sauf pour le plaisir. Très vite, Hélène s’est lassée du corps de son mari. Lui, poursuivi par le complexe de son physique ingrat, n’a pas insisté, vaguement honteux de susciter si peu de désir. Mais il y a le sien, impérieux, incapable de se contenter de simples fantasmes. Aussi, quand Emilie, son assistante à la mairie, change de poste, il se sent libéré de l’interdit d’une liaison dans le travail, et cherche à la revoir. A sa stupéfaction, elle lui dit oui tout de suite. Depuis, ils ne se sont plus jamais quittés. Cette fois c’est lui qui n’est pas le seul. Le corps d’Emilie est insatiable ; elle le lui dit, ne cache rien de ses aventures. Elle est ronde, piquante, cérébrale. Vincent sait bien que son corps n’affole pas Emilie, mais il l’écoute : sa boulimie d’hommes est moins sereine qu’il n’y parait, et cache une obsession inquiète, qu’il sait apaiser. Comme avec Hélène, il forme avec Emilie un couple solide, sans passion, mais à l’attachement profond. Il se serait peut-être contenté de cette situation classique, affectivement et intimement confortable. C’était sans compter Arina. Il la rencontre au centre social où il est bénévole en alphabétisation. Il ne comprend pas qu’on puisse vivre sans lire, et même si les hommes et femmes qu’il côtoie ont peu de chances d’accéder à ses émotions de lecteur, il est depuis des années motivé à leur transmettre les bases de la langue, à leur montrer le chemin de la bibliothèque. Tous parviennent à un minimum. Sauf Arina, une ukrainienne magnifique, dont le mari a été abattu sous ses yeux. Elle est aussi belle que dévastée. Pour elle, il a tout essayé : différentes méthodes d’apprentissage, le recours à une psychologue spécialisée, plusieurs bilans orthophoniques... Rien n’y fait. Arina n’apprend pas, ou si peu. Mais elle a remarqué l’acharnement de Vincent ; et que sa beauté y soit ou non pour quelque chose, c’est le seul bien qu’elle ait à partager. Dans ses bras, elle ne lit toujours pas, mais elle parle. Une langue que lui, cette fois, doit apprendre ; à des années-lumière de celles d’Hélène et d’Emilie, une langue maladroite, à la syntaxe approximative, au vocabulaire restreint. Immense pourtant, riche d’une texture inconnue, faite de mémoire, de souffrance, et de chair.
Hélène, Emilie, Arina, voilà pour celles entrées loin dans sa vie. Plus toutes les autres : celles qui passent la porte de son bureau et le gratifient d’un sourire ; celles dont il admire la carrière politique, l’engagement associatif, la réussite artistique... ; celles plus modestes, qui le regardent avec une déférence agaçante, dont il voudrait les libérer : Vincent est un homme en vue, qui voit toutes les femmes.

Le médecin recommande : « Pendant quinze jours, vous devrez rester allongé trois heures le matin et quatre l’après-midi » « Et la nuit, docteur, je danse ? » ironise Vincent, accablé. Le médecin ne sourit pas : « Vous risquez la cécité totale, c’est comme vous voulez. Mais je ne pourrai pas vous réopérer indéfiniment ». Vincent voudrait l’assommer, d’abord parce que c’est un homme. Quitte à entendre pareilles injonctions, une voix de femme, une silhouette avantageuse seraient préférables. Ensuite, à quoi sert son corps s’il doit encore se reposer, quand il ne fait déjà plus rien ? Six mois que son état de santé, jusque-là parfait, capable d’accepter amours plurielles et excès en tous genres, a soudain vacillé. Au début il l’a bien pris, comme une semaine de vacances dans un emploi du temps surchargé. Il a même décidé de ne plus boire une goutte d’alcool. Entre les femmes et le vin, il n’y a pas à hésiter. Mais à peine a-t-il terminé une convalescence, qu’un autre souci, sérieux lui aussi, surgit à un autre endroit de son corps. D’abord le ventre, puis les yeux. Demain, ce sera quoi ? Sa vie quotidienne se modifie. Même quand il quitte l’hôpital, c’est pour être assigné à domicile. Il ne peut plus exercer son mandat d’élu municipal. Ne connaît plus les poussées d’adrénaline au moment d’un débat politique, celle qui le rend beau et puissant quand il parle, le verbe brillant, érudit, percutant. Sa parole, sa machine à séduire, entraînée comme un bel homme travaille ses muscles, est en panne.
A l’hôpital, Hélène est auprès de lui tous les jours, seule de ses femmes à être ici « autorisée ». Il attend sa visite, converse avec elle durant des heures. Au début, ils échangent des banalités conjugales sur les enfants, l’hôpital, la mairie... Mais une nouvelle intimité se crée, qui n’est toujours pas celle du corps : qu’il soit triomphant ou blessé, Hélène ne le désire pas. Mais ce temps inattendu dont tous deux disposent, hors des contingences familiales, transforme leur échange. Vincent, troublé, comprend que sa femme est aussi attentive à sa fragilité que ses maîtresses l’ont été à sa puissance. Elle ne se venge pas de ce qu’elle a probablement toujours su. Elle reprend place, avec élégance. Il la trouve plus belle que jamais. Souvent elle vient avec Arthur, un de ses petits-fils, né grand prématuré. A la naissance, Arthur pesait neuf cents grammes, son pronostic vital est resté engagé plusieurs jours. Aujourd'hui, le double effet d’une famille aimante et d’une médecine de pointe en ont fait un petit garçon de huit ans, vif et beau, qui n’a gardé aucune séquelle de son entrée périlleuse dans la vie. Arthur aime beaucoup ses grands-parents, bien plus patients que ses parents à supporter sa folle passion des dinosaures. Depuis qu’il a cinq ans, il veut devenir paléontologue, et collectionne livres, figurines, visites au musée... Vincent a découvert avec lui le tricératops à trois cornes et le mammouth laineux, et s’amuse de sa détermination enfantine. Et puis Arthur lui parle de la même manière, qu’il soit en costume cravate, ou en pyjama d’hôpital. Bien sûr il pose quelques questions à son grand-père, mais sans arrière-pensée, ni commisération. De celles qu’il devine, parfois, chez ses rares visiteurs. La maladie ennuie, qu’elle fasse peur ou soit sujet exclusif de conversation. Et le pouvoir se perd vite, à ne plus être exercé. Peu à peu, les mails de la mairie, qu’il ne peut lire, se raréfient. Il apprend bientôt que des noms circulent pour le remplacer, bien qu’il n’ait pas présenté sa démission. De redoutable attaquant, faisant les belles heures du conseil municipal, il est un lion à terre, dont la cour s’éloigne, pour en flatter d’autres. Emilie lui adresse régulièrement des messages, mais ils sont prudents, désincarnés, respectant les règles de discrétion que tous deux se sont toujours imposées. Il ne lui en veut pas : comme Hélène, à sa manière, elle respecte son statut. Arina n’a pas donné signe de vie.
Ce sont d’autres femmes que Vincent regarde désormais. Qui vivent toutes sur une étrange planète, qui assigne une blouse à chacune. Dessous, leur corps est visible, ou pas, mais dans tous les cas inaccessible.
C’est pourquoi, un après-midi, tandis qu’il se promène dans le couloir de l’hôpital avec Arthur, il presse légèrement la main du petit paléontologue, qui lui répond par un sourire : Vincent vient de décider qu’il aimera toutes ses vies.

PRIX

Image de Automne 2018
101

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Ben LefranK
Ben LefranK · il y a
L'amour masculin à l'état brut, sensible à sa manière mais surtout instable, quoique... très subtil et bien développé dans l'idée en même temps, félicitations. Il y a de quoi en dire encore et encore, au moins tu t'y es accordée. Moi même, je me sens tout bête sincèrement lol
·
Image de Gali Nette
Gali Nette · il y a
sujet très finement abordé. Bravo !
·
Image de Lélie de Lancey
Lélie de Lancey · il y a
J'ai aimé le regard que vous portez sur votre personnage, et j'ai aimé bien évidemment la fin, qui est d'une grande beauté. Comme quoi, chacun peut évoluer... Merci pour cette belle lecture offerte ! Merci :)
·
Image de Lllia
Lllia · il y a
C’est super:) mes votes +5!
Je participe aussi à un concours de dessin en finale si tu veux jeter un coup d’oeil: https://short-edition.com/fr/oeuvre/strips/victoire-weasley

·
Image de Ernestinemontblanc
Ernestinemontblanc · il y a
Coup d'oeil jeté et vote !
·
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
un multifemme bien vu, bien compris.
·
Image de Potter
Potter · il y a
Bravo !!! j'ai voté bonne chance pour le concours
N'hésite pas à venir m'encourager pour mon dessin finaliste !!!!!! ( Poudlard )

·
Image de Ernestinemontblanc
Ernestinemontblanc · il y a
Je viens d'encourager !
·
Image de Fabrice Bessard Duparc
Fabrice Bessard Duparc · il y a
C'est du beau,du délicat. Mes voix.
·
Image de Vincent Rémont
Vincent Rémont · il y a
J'ai apprécié la lecture de ce texte, la dernière phrase arrive très justement. Je vote !
·
Image de Mireille.bosq
Mireille.bosq · il y a
Il a pourtant bien de la profondeur ce volage.Quelquefois, les épreuves permettent de changer de lunettes, autrement dit la manière de voir les choses de la vie...je vote
·
Image de Ginette Vijaya
Ginette Vijaya · il y a
C'est l'évolution d'un être humain qui comprend que les épreuves l'ont transformé .
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

De la même thématique

NOUVELLES

Cela faisait bientôt deux semaines que M. Barbier entendait des coups de marteau en provenance de la maison d'à côté. Au tout début, il avait pensé que son voisin plantait un clou dans le mur ...