Vol retardé

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Le monde change, le monde bouge. Le présent s'éclaire à la lumière d'un passé plein de douleurs et de joies humaines. J'écris pour dire la vie, celle d'hier, celle d'aujourd'hui. Je ne parviens  [+]

 

« Tout est bien qui vient en son temps ».

Chilon

 

« Dépêchons-nous, nous allons rater l'avion. »

Elle marche d'un pas vif le long du couloir interminable qui mène à la porte d'embarquement. Elle aimerait poser ses sacs, faire asseoir ce petit qui dépend tellement d'elle. Comme elle est fatiguée de tout ça ! De cette vie où elle n'existe pas, où elle n'a plus aucune liberté d'action et même de pensée. Son univers tourne autour de ce petit ; ce petit ne peut pas suivre là, maintenant, alors qu'elle est en retard, qu'elle aimerait se reposer, être dans cet avion qui va à Londres parce que c'est sa mère qui a décidé qu'elle devait aller à Londres. Accroché à son bras, il trébuche. Elle le tire ; il tombe ; il pleure. Elle s'arrête, agacée, presqu'en larmes. Elle se penche vers lui. Elle a tellement envie de le gronder. Elle est si fatiguée.  Elle le regarde ; il semble perdu ; ses grands yeux sont pleins de larmes ; il lève ses bras vers elle. Elle s'adoucit un peu. Alors elle le met sur sa hanche et de l'autre main, empoigne ses sacs. Ceux-ci tombent, un puis deux. L'un qui ne ferme pas, tant il est plein, verse son contenu à terre : la boîte de lait en poudre roule, les couches se répandent, le biberon rebondit plus loin et le hochet tombe à grand renfort de clochettes.

-Et M.....

Elle a vraiment envie de s'asseoir là, par terre, ici ! Pas un pas de plus. Laissez-moi tranquille, ici !

-Attendez, dit une voix, je vais vous aider.

Quelqu'un est là, derrière elle.

  • Ah, ce n'est pas de refus ! je n'arriverai jamais à prendre cet avion. Et avec lui, c'est pas évident du tout. Je suis crevée ! dit-elle dans un sanglot. 

Elle ramasse ce qu'elle peut, comme elle peut.

Elle ne dit mot. Elle ne sait plus où donner de la tête. Le petit pèse sur sa hanche. Elle n'arrive plus à penser.

- Venez ; donnez-moi votre fils et un de vos sacs et suivez-moi. Vous allez où ? 

Elle jette un coup d'œil et dans le contre-jour aperçoit une haute silhouette.

-A Londres ! Je vais rejoindre ma mère. Je n'ai aucune envie d'aller à Londres ! Je ne sais pas pourquoi ma mère a décidé d'aller à Londres ! Je n'ai pas voulu prendre l'Eurostar ; j'ai peur de ce tunnel sous la Manche. Vous imaginez ce qui peut arriver !

-Non, il faut avoir confiance en la technique. Venez. Allons-y. 

Soudain, une annonce :

-En raison d'un problème technique, le vol VX456 à destination de Londres est retardé.

-Voilà autre chose encore !  Inutile de se presser maintenant. Attendez, je vais me poser là. 

Elle se jette sur une banquette, épuisée. Lui est debout, devant elle, le petit toujours dans les bras. Elle ne le voit pas vraiment. Elle est tout entière à son angoisse, à sa fatigue de jeune mère. Elle sent juste sa présence. Si on le lui demandait, elle ne saurait le décrire.

-Vous voulez boire quelque chose ?

-Ce n'est pas de refus ! Je n'en peux plus! 

Il pose l'enfant sur ses genoux.

Il revient quelques instants plus tard et lui tend un café. Il apporte aussi de l'eau et des biscuits.

-Tenez.

-Merci. Je suis désolée de vous embêter comme ça !

-Vous ne m'embêtez pas. J'ai le temps. »

Elle lève les yeux vers lui. Leurs regards se croisent un instant. Il a l'air d'un bon père de famille. Lui lit sur son visage toute la lassitude du monde et comme une forme d'attente fiévreuse, une sorte de demande sourde mais involontaire.

-Et vous, vous allez où ?

-A Moscou.

-Ah ! C'est loin, Moscou. Et il y fait froid ; enfin, je crois.

-En ce moment non. Il y fait plutôt chaud.

-Ah ! Moi, Londres, je ne connais pas et je ne sais pas ce que ma mère a pensé pour aller à Londres, comme ça !

-Vous verrez, c'est une ville très vivante. Vous pourrez prendre un bateau sur la Tamise pour promener votre fils. 

Elle relève la tête et lui sourit, timidement. Il lui répond. Elle est jeune, vingt-cinq ans environ. Jolie, un visage lisse, mat, de grands yeux noirs. Un peu décoiffée peut-être, débraillée aussi avec quelques taches sur son chemisier coloré : quand on a un enfant de cet âge....

-C'est comment, Moscou ?

-Très belle ville. De larges avenues ; des bâtiments superbes, des musées, une histoire et une culture infiniment riches : les tsars, la révolution, Tchaïkovski, Pouchkine, Gogol. En ce moment, c'est un peu en chantier mais on peut se balader au bord de la Moskova, arpenter la Place Rouge, visiter la Basilique Basile le Bienheureux ou tout simplement le métro.

-Je crois que j'aimerais aller à Moscou.

-C'est un beau projet. 

Il l'observe. Elle a le minois enfantin de ces femmes qu'on a envie de protéger des embûches de la vie.

L'enfant s'est endormi. Elle l'a mis à ses côtés et laissé une main posée sur son ventre, légère, aimante, apaisante.

Il s'est assis en face. Il regarde sa montre.

-Vous pouvez y aller, vous savez ; ça va aller maintenant.

-Ne vous inquiétez pas, j'ai le temps. 

Elle lui sourit. Leurs regards se croisent et restent soudés, un bref instant. Le temps est suspendu. Il y a comme la possibilité d'autre chose.

Elle baisse les yeux, regarde ses mains, des mains vives, petites.

-Votre mari ne vous accompagne pas ?

-Non. Il n'y a pas de mari, pas de père. Ce n'est pas une nécessité.

-Je ne sais pas. Moi, je pense que si.

-Qu'en savez-vous ? Vous avez des enfants ?

-Oui. Deux filles. Et j'aimerais qu'elles aient un père pour leur enfant.

-Ça apporte quoi, un père ? Moi, je n'en ai pas eu non plus. Je m'en fiche. Je n'ai pas été plus malheureuse qu'une autre, ni plus heureuse peut-être.

-Comment le savoir ? Moi, j'ai été présent auprès de mes filles et je ne le regrette pas. J'ai eu à sécher leurs larmes à leur première chute de vélo ou à leur premier chagrin d'amour, battre des mains avec elles quand elles ont eu leur diplôme ou quand la France est devenue championne de monde de foot. Tout enfant a besoin d‘un père.

-Ça dépend de quel père, en fait !

Ils restent là, chacun regardant ailleurs. Il y a du monde, beaucoup de monde dans ce hall d'aéroport.

-Vous al....

Ils ont parlé en même temps. Elle rougit, confuse, craintive peut-être. Lui la regarde et se met à rire.

-Vous savez ce qu'on dit quand deux personnes parlent en même temps ! A moi la chance !

C'est un bel homme, d'une quarantaine d'années. Son regard est franc, lumineux presque. Et il a un charmant sourire.

-Vous habitez Paris ?

-Oui, enfin, la banlieue. J'ai dû prendre le RER puis le métro ce matin, tôt. Avec tous ces bagages !

-C'est difficile vraiment de voyager avec un enfant ! Surtout seule !

-Oui. Ma mère le garde généralement. Seulement là, elle a eu cette lubie de partir pour Londres ! Non mais vraiment, ça a un sens, ça ?

Elle se tait, détourne la tête puis reprend.

-Et vous ? C'est un voyage d'affaire, Moscou ?

-Non ! Tourisme. J'ai vécu là-bas pendant une dizaine d'années et j'ai eu envie d'y retourner, maintenant, là.

-C'est une occasion particulière alors ?

-Non, pas vraiment ; juste une envie.

-C'est drôle de voyager parce qu'on en a envie, non ? Moi, je n'aime pas voyager.

-De quoi avez-vous envie, alors ?

-De rire, de danser, de m'amuser, de vivre, quoi !

- Et vous ne le faites pas ?

- Non, je paie mes erreurs passées.

-Pourquoi dites-vous ça ? Pour le petit ? Un enfant, ce n'est jamais une erreur !

-Non, bien sûr ! Je l'aime. Il m'appartient un peu et c'est la seule personne qui a besoin de moi.

Elle détourne le regard. Elle est au bord des larmes. Elle respire un grand coup :

-En attendant, je suis épuisée : je ne dors pas, je n'y arrive pas. Et je dois aller à Londres.

-Pourquoi allez-vous à Londres ?

-Pour rejoindre ma mère, tiens !

-Vous êtes libre de ne pas y aller.

-Si vous le dites !

Il l'agace un peu, en fait. C'est cette voix doucereuse qui voudrait rassurer. Ça l'agace, cette douceur. Elle a du mal avec la douceur, avec la bienveillance, tout ça. Elle n'y est pas habituée. Il faut avoir du temps pour les caresses, la sollicitude, l'affection. Dans sa famille, les priorités étaient « alimentaires ». Pas le temps pour autre chose qu'assurer le quotidien. Pas de temps à passer avec les enfants. Ils avaient le gîte et le couvert, point. Sa mère a toujours fait ce qu'elle a voulu, quand elle a voulu. Elle partait, les laissait avec leur grand-mère, une femme acariâtre et malheureuse qui ne savait que râler. Et là, aujourd'hui elle s'aperçoit qu'il existe un autre type de relation.

-Je vous agace, je crois. Je vais vous laisser, alors.

-Non, désolée. Je n'ai pas l'habitude qu'on soit gentil avec moi. Excusez-moi. C'est la fatigue, le stress ! Bon, j'ai l'impression qu'on va attendre encore ! Et vous ? Votre avion ?

-J'ai le temps. Je suis arrivé tôt parce que je pensais prendre le précédent mais je l'ai raté.

-A cause de moi ?

-A cause des circonstances ! Ne vous inquiétez pas ! Avec tous ces contrôles, on perd du temps. Même si les contrôles sont nécessaires.

-C'est vrai que les contrôles sont nécessaires, sinon les terroristes détourneraient des avions. Vous m'imaginez dans un avion détourné, moi et le petit ! Non, vraiment, ce serait le comble !

Elle rit ; elle va mieux maintenant. Il l'observe. Il se dit que la vie abime les êtres. Elle est jolie mais on sent combien elle est déjà marquée : une ride barre son front, sorte de plaie brutale. Pas de ridules au coin des yeux, comme si elle ne riait jamais. Et pourtant, elle a la vie devant elle. Quel âge peut-elle avoir ? Vingt-cinq, trente ans tout au plus.

-Elle vit à Londres, votre mère ?

-Non, mais elle a rencontré un Anglais et il l'a emmenée à Londres. Elle est belle, ma mère, elle séduit tous les hommes ! Elle a toujours fait ça. Une fois à Londres, une autre fois au Maroc, en Espagne. J'aurais pu faire le tour du monde avec elle mais à l'époque, j'étais à l'école.

-Alors, pourquoi aller à Londres si vous n'en avez pas envie ? Vous aussi, vous avez le droit de dire non. 

Elle se retourne, brutalement, et le fixe. C'est vrai, elle n'y avait pas pensé.

 

Elle est libre de ne pas aller à Londres.

Elle est libre de quitter cet aéroport, de rentrer chez elle ou d'aller ailleurs, si elle le veut.

 

Elle a le choix, enfin !

 

C'est cela qu'elle découvre. La liberté de choisir sa vie ; la liberté de dire non, de trouver elle-même son chemin, de bâtir sa propre existence.

Ils se regardent : un lien s'est noué dans cet instant. Le lien intime de ceux qui savent, de ceux qui se prennent en main, qui assument ce qu'ils veulent et disent ce qu'ils ne veulent pas. Ce lien existe.  Il est ce qu'ils en feront l'un et l'autre, si jamais ils en font quelque chose.

-Moscou, ça vous dit ?

 

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