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C’est ce qui est agréable. Tandis que les volets hypersustentateurs sont fermés, soudainement le fuselage devient paisible, les gens se décontractent et se mettent à leur aise, le témoin lumineux “Fasten seat belt” s’éteint en douceur et le ciel vous offre son plus beau spectacle : un horizon ensoleillé quasi illimité.

Malgré mon jeune âge, j’ai toujours aimé voler. En particulier depuis l’aéroport d’Orly, qui voyez-vous, est une sorte de temple charismatique, de lieu culte qui sourit à tous mes chakras et que je considère comme un territoire privé, un peu comme mon chien Derby sait le faire assidûment avec des convictions démesurées sur tous les coins de rues.

Vers trente mille pieds d’altitude, d’une marche lente et discrète, je tiens ma précieuse mallette Samsonite d’une seule main malgré son poids et m’appuie sur les bords des fauteuils des passagers de l’autre, en essuyant innocemment quelques regards et en humant le parfum sucré des hôtesses de l’air souriantes qui occupent le galley pour enfin gagner sereinement la cabine arrière des toilettes.
J’adore cet endroit. En général j’y reste facilement une bonne demi-heure. Parfois un peu plus. Pour moi il s’agit d’un lieu d’aisance supérieur à tout autre. Je plains les rois à l'instar de Louis XIV qui devait se tenir sur sa chaise percée placée dans l’alcôve de sa chambre à coucher devant plusieurs de ses sujets ainsi que quelques courtisans privilégiés et qui n’avait rien à portée de main. Le pauvre homme.

Témoin de fermeture de porte allumé, je suis enfin aux anges et ouvre immédiatement ma mallette avec les codes appropriés : 747 à gauche et 747 à droite. Je m’empresse alors de faire délicatement un peu de place en poussant les jeux de cartes, la planche à pain de la compagnie, l’atlas et mes stickers, mes trois ailes dorées de jeune passager ayant gagné le cockpit, plusieurs écouteurs tous neufs naturellement, des couverts emballés, un gros jeu d'étiquettes de bagages, des blocs-notes du clipper club, douze sacs de cacahuètes, presque autant de savonnettes, quelques chaussons de bord ainsi que des crayons de couleurs, des jeux rares et des cartes postales d'avions, de nombreuses notices d’évacuation d’avions plastifiées, une dizaine de sacs à vomi ainsi que mes lunettes éclairantes électriques afin de pouvoir y loger toutes les miniatures de parfum disponibles situées juste devant moi. Nina Ricci, Dior, Jean Patou, Guerlain, Saint-Laurent, Estée Lauder, Lancôme et parfois plus... Le voyage dans le voyage, l'extase dans l'extase, l'élévation par le parfum qui nous envoie "L'air du temps". Chaque miniature doit être nécessairement neuve, impeccable et attrayante, et je m'efforce de les examiner rigoureusement afin de valider leur contrôle préalable pour m’en saisir définitivement dans le cadre du développement de ma collection internationale.

Quelle euphorie ! C’est juste magnifique, un émerveillement attendu depuis le sol... Mais pour une fois, quelque chose me dérangeait. Un bruit répétitif assez désagréable, juste là, derrière la cloison et tout proche de mon oreille. Un de ces bruits inhabituels quasi suisse qui faisait “tic-tic-tic-tic-tic--tic-tic-tic-tic”. Vous savez sans doute, vu votre âge, que même à onze ans nous avons presque tous cette faculté, cet enthousiasme, pour discerner à la vitesse de l’éclair l’origine des problématiques d’adultes, d’ailleurs parfois plus rapidement que les adultes eux-mêmes. Ainsi avec regret je refermais ma mallette et convoquais une hôtesse depuis le bouton bleu de mon fauteuil avoir également fermé mon hublot pour lui dire peu après, en articulant très distinctement en anglais d’adolescent : “There is a bomb in the toilets in the back of the plane”.

Avec sa chemise blanche facilement reconnaissable, un mécanicien navigant dont les manches retroussées montraient des mains chargées d’outils divers, passe devant nous rapidement avec des yeux aigris pour gagner la cabine de toilettes en tirant le rideau du couloir derrière lui. Les têtes des passagers se tournaient comme des ailes de moulins à vent, puis se retournaient toutes à nouveau vers ma personne, sans doute pour admirer ma superbe coupe de cheveux à la stone et non pour objecter une nuisance indicible me concernant vu toute la puissance de mon innocence.

À son tour le copilote offrant un demi-sourire ambivalent rejoignait le mécanicien navigant, sans doute pour l’aider à démonter la cloison. Quelques minutes s’étaient écoulées et malgré le film fort intéressant de Frankenstein Junior avec Mel Brooks, cette fois c’est le commandant de bord qui passe, en baissant légèrement la tête sous l'écran pour rejoindre l’aire arrière.
Franchement bien que l’avion continuait de voler de manière très stable à 970 km/h, il était aisé de deviner que seul le pilote automatique orientait les 320 tonnes qui nous portaient dans le ciel et personne ne pouvait me contredire lorsque j'ai déclaré à mes voisins " vous savez qu’absolument personne pilote cet avion et que c’est une situation rare". Les hôtesses et les stewards qui m’entouraient servaient de grosses quantités d’alcool aux passagers qui étaient certainement aisés, car ils commandaient régulièrement plusieurs bouteilles en cash. D’autres plus vulgaires buvaient sans verres et fumais trop de cigarettes. J’en profitais pour redemander moi aussi des sachets de cacahuètes avec des dessous de verre et quelques jeux supplémentaires pour ma collection.

Des bruits mécaniques se faisaient entendre depuis l’arrière, puis quelques craquements et même des déchirements sourds tandis que deux rabbins priaient assidûment à haute voix près de la porte de secours devant notre allée et que d’autres passagers, au contraire, ronflaient très fortement malgré les pleurs de femmes à leurs côtés, créant ainsi un bruitage de fond fort désagréable pour suivre la projection de ce film pourtant amusant.
Finalement le rideau s’ouvrit et le cortège de navigants regagnait la direction du cockpit avec un entrain enthousiaste, des mains plutôt sales et des visages simultanément défaits et rassurants.
L’hôtesse alors plus souriante revint vers moi en étirant son corps jusqu'à la hauteur de mes écouteurs pour me remercier de mon intervention audacieuse et indiquer à mon entourage immédiat qu’une bande magnétique d’enregistreur de réacteur avait simplement lâché.

Quelle malchance tout de même : c'était inéluctable, je devais maintenant gagner la cabine avant pour poursuivre le développement de ma collection internationale.

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Isabelle Lambin · il y a
Drôle de p'tit bonhomme. Rien ne l'effraie. Pas sûre qu'il ait vraiment pris toute la mesure du drame qui aurait pu survenir
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Oliver Twist · il y a
Oui en effet, ce petit bonhomme s'intéresse uniquement à sa seule dimension très adolescente d'acquisitions diverses mais relativement mature par ailleurs de vouloir humer le mode et son devenir à travers des parfums célèbres..
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