Vol au dessus de la WACO

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Pourquoi on a aimé ?

Une idée farfelue – mais pas tant que ça –, pour un texte drôle et décalé ! Les dialogues bien sentis, et l'aspect scénique donné au

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« Urgent. Nous recherchons quelqu'un pour ramasser les cadavres d'animaux sur l'autoroute M11. 10 £/H. Si intéressé contactez-nous au 020.4257.8990, plus amples informations vous seront fournies. »

Je ne savais pas que mettre des offres d'emplois dans des magazines se faisait encore, et encore moins qu'on pouvait avoir besoin en urgence d'un type pour dégager des animaux morts de l'autoroute. Le type au téléphone allait droit au but : nom, âge, antécédents criminels, il voulait montrer que son temps était précieux, qu'il n'était pas là pour enfiler des perles. C'était sûrement lui qui avait écrit l'annonce, je reconnaissais ce ton sec et sans fioritures.

— Quelles sont vos motivations pour ce job ?
— Et bien, j'vais pas vous mentir, l'argent principalement.
— À part ça ?
— Ah... ben... Je sais pas, j'ai toujours eu un bon contact avec les animaux... puis j'aime bien les voitures donc ça allie deux passions quoi...
— Vous êtes au courant que tous les animaux avec lesquels vous allez travailler seront morts ?
— Oui ! Oui, oui... Bien sûr. Je voulais dire que... En fait c'est plutôt les voitures que j'aime bien... Juste les voitures...

Ces putains de questions d'entretien... je ne vois pas quelle réponse on peut attendre à la question « qu'est-ce qui vous motive à virer des hérissons de la M11 ? ». Le mec soupira légèrement puis me dit : « OK, ça devrait coller... Je vous envoie le mail avec toutes les infos ».

L'annonce parlait d'un taff' rémunéré à l'heure. Le plan de base était donc de nettoyer les routes jusqu'à ce que j'ai 500 balles en poche, prix exact d'un mois de loyer d'une petite chambre dans la banlieue lointaine de Londres. Je m'attendais à me retrouver lors de mes pauses-midi dans une vieille baraque de chantier à côté d'une station-service, où des types musclés et poilus me traiteraient de fiotte avant d'aller se changer dans les vestiaires en riant. L'entreprise qui m'avait embauché s'appelait la « Woodrow Animals Cleaning Organisation », ou WACO, une boîte rattachée au service public. Le lieu de rendez-vous était bien une vieille baraque de chantier à côté d'une station-service, mais la vingtaine de types qui y bossaient avaient l'air d'être plutôt investis dans le truc, je veux dire par là que l'on pouvait assister à des débats passionnés sur la manière dont un castor devait être décollé du bitume pendant les heures de table.

Les stagiaires étaient appelés WACO-bites, y'en avait deux, trois qui trainaient toujours aux pompes à essence pour chiner des meufs. Quand un nouvel employé se pointait, il devait répondre au nom de Jeune-WACO, et bien évidemment il se faisait bizuter gentiment pour sa première tournée, classic shit. Le truc qui m'avait vraiment intrigué c'était l'existence d'un groupe nommé « les nettoyeurs d'élite », composé des employés les plus expérimentés, Paul, Gregor et Mike, qui ne restaient qu'entre eux et qui faisaient toutes leurs tournées ensemble. Ils se la jouaient grave et parlaient mal à tous ceux qui croisaient leurs regards. Lors de ma pause dej', ils vinrent en équipe à la table où je bouffais pour mettre les choses au clair par l'intermédiaire de leur grande-gueule officielle, Mike :

— Alors Jeune-WACO ? Comment se passe ton adaptation... Tu sais qui on est j'espère ?
— On m'a parlé de vous tout à l'heure je crois... Les nettoyeurs d'élite c'est ça ?
— Précisément, et tu sais pourquoi on nous appelle comme ça ? Parce qu'on est les meilleurs, des guerriers, des champions imprenables, alors je te conseille de pas essayer de nous en mettre plein la vue, pigé ?

Je croquai dans mon sandwich-triangle.

— Alors, je vous rassure, c'est pas le but. En fait je comprends pas trop comment...
— On a vu ce que t'as fait avec ces deux lièvres ce matin, cela va sans dire que tu as un don naturel... mais il en faut plus que ça pour impressionner les nettoyeurs d'élite.
— Ben... Encore une fois, j'essayais pas de vous impressionner. Vraiment. J'suis juste là pour me faire un peu de thunes et après je bouge.
— Ouais... Bien sûr ! Comme si un type avec un talent de nettoyeur comme toi allait passer à côté d'un travail auquel il est destiné... N'essaye pas de nous baiser, Jeune-WACO, tu nous prendras pas nos jobs ! Et si malgré cet avertissement tu essayes de nous la mettre à l'envers, sache qu'on a les moyens pour te faire vivre un enfer ici.

Je pense que j'aurais préféré me faire insulter par des types musclés et poilus finalement. Se croyant incroyablement classes et intimidants, ils se retournèrent en synchro pour rejoindre leur table. Mike fit à nouveau un demi-tour :

— D'ailleurs retiens bien ça, Jeune-WACO, tous les gros animaux type cerfs, moutons ou brebis sont à nous. Garde tes lièvres et tes rats, ça te fera les pieds ! Hahaha !

Et ils se marrèrent tous en chœur. Je ne comprenais pas trop la logique là-dedans. Pourquoi les pseudos mâles alpha d'une entreprise de nettoyage d'animaux se réserveraient les plus gros cadavres, qui sont donc plus lourds et plus chiants à dégager ? Puis après coup je me dis que la logique n'était visiblement pas leur fort, et que d'une certaine manière ils restaient cohérents en étant totalement absurdes à tous les niveaux.

II

À la fin de la journée, le gérant de la boîte (au nom trop exotique pour être retenu) me fit venir dans son bureau pour me filer mon cash et pour « causer un peu ». Avant même que je ne sois assis, il balança sur la table une feuille de contrat qui s'arrêta pile au centre de celle-ci grâce à un léger effet rétro. Un expert du lancer de CDD.

— Sache que j'ai eu vent de tes exploits.
— Hum... Quels exploits ?
— Je vais être direct, nous te voulons dans cette boîte. On a besoin de gens qui travaillent vite et bien, c'est rare de nos jours...
Puis il se rapprocha pour me murmurer :
— Tous ces mecs-là... Ils ont pas le niveau... aucune finesse, ils y vont comme des bourrins.
— Et... Et les nettoyeurs d'élite ?
— Mouais... Ils ont eu leur période de grâce, mais aujourd'hui ils sont finito, faut dire ce qu'il est... Et de toute manière, ils veulent plus s'occuper des petits animaux...

C'est pas vrai ! Y avait décidément des fous à chaque coin de porte dans cette entreprise. Je déclinai naturellement l'offre parce que... Je veux dire c'est rigolo pendant un moment, mais je pense que sur la durée y'avait vraiment de quoi devenir zinzin. Les fous sont marrants et intéressants à partir du moment où ils sont minoritaires. Ce monsieur était déçu par mon refus et tenta de me faire changer d'avis pendant un bon quart d'heure à l'aide d'arguments plus farfelus les uns que les autres. Avant de me tailler, je lui posai tout de même une question qui m'avait trotté dans la tête toute la journée :

— Pourquoi vous vous êtes spécialisé dans le nettoyage d'animaux ? Je veux dire pourquoi pas faire d'une pierre deux coups en ramassant les cadavres ET les déchets ?
— Vous avez déjà vu un sac plastique causer un accident de voiture ou un embouteillage ? Puis pour ton « une pierre deux coups », on n'excelle jamais dans rien si on se spécialise pas à un moment.

Pas si fou que ça... Mais j'étais déjà sur le pas de la porte alors je lui souris et la claquai. Cette aventure m'avait rapporté 60 balles, Jeune-WACO était devenu WACO-Riche.
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Les Histoires de RAC · il y a
Agréable à lire et plein d'humour ♫ (Juste un bémol sur le dernier § qui me semble inutile mais ce n'est que mon avis ☺)
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Choubi Doux · il y a
Original et avec une réelle vision du monde qui nous entoure :)
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Alice Merveille · il y a
Mon soutien renouvelé et bonne finale Virgile !
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Olivier Pélissier · il y a
Humour et originalité pour ce court. Mes voix.
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Orane CP · il y a
Original ce boulot !
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Alain Derenne · il y a
Mes votes, bonne chance.
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Virgo34 · il y a
Original et plein d'humour.
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Marie Van Marle · il y a
Ah ça rafraichit, de passer par l'autoroute ! Tout sonne juste dans votre texte, l'attitude et l'état d'esprit du nouvel embauché, les lieux, les dialogues, les collègues et leur hiérarchie des postes et des bêtes, selon l'ancienneté ou selon la taille. En plus, c'est drôle. Comme plusieurs commentaires l'ont noté, je trouve aussi la fin un peu rapide, comme si le sujet se trouvait tout à coup épuisé.
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Robert-Haïtam Péaud · il y a
Très original et plein d'humour dans cette histoire. Tout mon soutien.
Bonne continuation et bonne finale à ce texte.

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Djé Island · il y a
Très bonne idée ! C'est un thème original,et inspirant

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