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André Jalex Jr

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Qualifié

L'accident survint en même temps que le ragoût de veau aux olives.

Comme chaque jour, les Régnier prenaient ensemble leur repas dans la salle à manger familiale dont le mobilier, une authentique copie de style Louis-Philippe avait été achetée aux Galeries Barbès en trente-six mensualités. Le père, qui occupait sa place attitrée, la plus proche du grand buffet, gagnait bien sa vie : artisan placier en assurance qualité, il s'était rapidement installé à son compte et le travail ne manquait pas. En face de lui, dans une position diamétralement opposée, se trouvait Christophe, le garçon de la famille et l'aîné de surcroît, seize ans au prochain printemps, une toison blonde et bouclée sur un bourgeonnement d'acné. Quoiqu'un peu paresseux, c'était dans l'ensemble un assez bon élève et un bon fils. Les deux filles, Olivia et Blandine, quinze et dix ans, occupaient des sièges à la gauche de leur père, et par conséquent à la droite de leur grand frère.

Olivia était grande, mince et très blonde. Toute la famille trouvait qu'elle ressemblait à Brigitte Fossey jeune, mais le compliment ne lui plaisait qu'à moitié car elle aurait préféré ressembler à Madonna. Blandine était petite, plutôt boulotte et son frère l'appelait « le petit boudin ». Les deux sœurs avaient la particularité commune de ne pas se fouler dans leurs études, ce qui n'inquiétait apparemment personne. C'étaient aussi deux gentilles filles appréciées du reste de la famille. À la gauche de Christophe trônait Madame Vergneaux, la belle-mère de Monsieur Régnier. Il s'agissait également d'une bonne belle-mère, pas embêtante du tout, et Monsieur Régnier pensait qu'il avait beaucoup de chance car il avait entendu dire que c'était une denrée assez rare, chez ses clients du moins. Elle avait atteint un âge qui dispense d'une description physique approfondie mais on peut tout de même dire qu'elle était d'aspect et de fréquentation agréables. La place laissée libre à la droite du père de famille était occupée par la mère – il serait plus juste de dire inoccupée tant les tâches de la cuisine et du service lui laissaient peu le loisir de s'asseoir avec les siens. C'était une bonne épouse, une bonne mère et, ce qui ne gâchait rien, une fort jolie femme dans la fleur de la quarantaine.

La famille Régnier était une famille unie et qui vivait dans le bonheur et l'harmonie. Elle habitait un cinq pièces spacieux et confortable d'un immeuble ancien de la rue des Saules et évoluait dans une certaine aisance, Madame Vergnaux bénéficiant d'une pension de conversion qui contribuait, selon sa propre expression, à «mettre du beurre dans les épinards ». Chaque fois que cela était possible, la famille prenait ses repas en commun dans la grande salle à manger.

Ce soir-là, Olivia avait, avant le début du repas, placé un disque compact dans le tiroir du lecteur laser. Elle avait choisi un enregistrement de sa chanteuse préférée, en dépit d'une remarque un peu goguenarde de son frère. Le début du repas avait donc baigné dans une atmosphère musicale, à peine juste assez forte pour que Madame Vergneaux ne puisse narrer la visite d'une exposition impressionniste qu'elle avait faite l'après-midi même avec son club du troisième âge.

Le potage aux fanes de radis était un vrai délice, d'autant que Madame Régnier n'oubliait jamais de l'agrémenter d'une grande cuillérée de crême fraîche dans chaque assiette. Tout le monde en était très gourmand. Une fois de plus le potage n'avait pas failli à sa réputation et chacun en avait repris, puisant largement dans le saucier rempli de crème fraîche.
Après le potage était venu l'assortiment de crudités : radis-beurre demi-sel, carottes rappées au jus de citron, concombres à la crème et choux rouge, car Madame Régnier était une militante active de la cause des légumes, facteur essentiel de santé à ses yeux.

La chanteuse poursuivait son récital à un niveau sonore un peu plus élevé peut-être car Blandine avait subrepticement trafiqué les boutons de la télécommande.

Toute la famille attendait maintenant le ragoût de veau aux olives dont Monsieur Régnier ne put résister au plaisir de se faire rappeler la recette, qu'il connaissait pourtant bien. Ce fut pour lui en outre l'occasion d'évoquer la longue chaîne de la qualité, un de ses dadas. Il expliqua comment une sélection rigoureuse des ingrédients, un très grand soin dans le respect des proportions ainsi qu'une vigilance de tous les instants dans la phase délicate et décisive de la cuisson étaient seuls capables d'aboutir à un produit de qualité : le ragoût de veau aux olives qu'ils s'apprêtaient tous à savourer.
Lorsqu'elle put enfin placer un mot, Madame Régnier entreprit de décrire, dans un silence que ne troublaient que les effluves musicales, la recette demandée, qui n'était simple que d'apparence. Toute la famille écoutait si religieusement que la soprano même en était oubliée.
Le cordon bleu faisait d'abord chauffer de l'huile à feu vif dans une cocotte où elle disposait les dés de viande à dorer (le nom de la pièce était un secret jalousement gardé) avant d'ajouter des oignons jusqu'à ce qu'ils fondent. Elle mouillait ensuite la préparation avec un bouillon, salait, poivrait et laissait cuire à feu doux deux bonnes heures. Dix minutes avant la fin de la cuisson, Madame Régnier liait la sauce avec fécule et jus de citron, puis ajoutait les olives (un savant dosage de vertes et de noires) ainsi que des lardons dorés à la poêle. Le plat devait impérativement être servi bien chaud.

La cantatrice, qui atteignait la fin de son aria, puisait maintenant largement dans son registre aigu, comme le soulignaient les mimiques grotesques que Christophe adressait à ses sœurs. C'est au moment où Madame Régnier se présentait avec le fameux ragoût dans les mains que l'accident se produisit.
Dans le grand buffet un verre de cristal se brisa soudain, sous l'effet sans doute des puissants harmoniques de la diva ou d'une hyperfréquence de son émission. Après avoir déposé en sécurité le précieux ragoût au centre de la table, les époux s'étaient précipités vers le meuble afin de constater les dégâts. Un verre de cristal avait effectivement implosé, endommageant même l'un de ses voisins. Il s'agissait du service offert en cadeau de mariage par tante Antoinette.

Christophe, qui avait retrouvé ses esprits le premier, avait sur le champ lâché son fiel « on ne pourrait plus prétendre que cette chanteuse ne cassait rien » et mis à profit l'embarras de ses sœurs pour remplacer le disque de l'infortunée par un autre, de son ténor favori.

Le ragoût de veau aux olives fut cependant consommé avec dévotion. Il ne fallait pas le laisser refroidir, c'était là l'essentiel. Pour les verres, on déciderait bien assez tôt des mesures à prendre concernant leur remplacement et la remise en état du service. Néanmoins Madame Régnier eut le sentiment qu'une partie du plaisir de la dégustation avait été gâchée par l'accident et les compliments reçus lui parurent plus brefs qu'à l'ordinaire. De surcroît Blandine avait ajouté à la confusion par une question maladroite : le remplacement du veau par du porc était-il envisageable et, dans ce cas, le plat devenait-il ipso facto un ragoût de porc aux olives ? Monsieur Régnier, comprenant le remords de la petite, n'avait pas souhaité relever ce que la question pouvait avoir de sacrilège. Mais le temps qu'il passa à mettre en forme dans son esprit perturbé par l'aventure une réponse satisfaisante et orthodoxe fut distrait à la dégustation religieuse du ragoût. Or la culture familiale était stricte sur ce chapitre : le bouquet complexe d'un vin ou la saveur subtile d'un mets délicat requièrent une vigilance intellectuelle intacte et constante qui s'accommode mal de tout partage de l'attention. Et Madame Régnier, aussi fine mouche que fine cuisinière, s'en était aperçue et en avait ressenti une légitime quoique discrète frustration.

Cependant le visage de Christophe s'était épanoui: le parfum de la sauce conjugué aux volutes musicales de son interprète préféré et aux vapeurs du Gevrey-Chambertin d'accompagnement l'avaient conduit à une sorte de bien-être béat, ou de nirvana si l'on veut. Il s'apprêtait à se couper une part de Roquefort lorsque survint le deuxième accident, également d'origine musicale. La voix du ténor, qui parvenait en fin de morceau, s'était dangereusement amplifiée jusqu'à atteindre des fréquences insupportables pour le grand lustre de cristal, dont plusieurs pendeloques se brisèrent soudain.
L'accident était d'autant plus grave que les éclats de cristal étaient venus saupoudrer le plateau de fromages, rendant dangereux à la consommation, outre le Roquefort déjà cité, une Fourme d'Ambert, un Bleu des Causses, des Pélardons, un Brie de Meaux, un Vieux Lille, un Rocamadour ainsi qu'une superbe tranche de Gorgonzola. Cette fois c'était très grave, et la famille ne put que suivre dans la consternation Madame Régnier qui emportait le plateau de fromages dont personne n'avait pris.

Un moment interdit, Monsieur Régnier se leva, se dirigea vers le lecteur laser d'où il retira le disque criminel. Christophe, qui avait pâli, regardait faire son père sans rien dire. Les filles ne songèrent même pas à tirer quelque vile vengeance de la situation délicate de leur aîné. Madame Vergneaux fit la remarque qu'un repas sans fromage était aussi triste qu'un jour sans soleil, sans voir le visage bouleversé de sa fille.

Monsieur Régnier revint s'asseoir à la table dont la nappe avait été balayée par son épouse. Avec sobriété il déclara : « désormais, les enfants, je ne veux plus entendre de bel canto pendant les repas. Vous voudrez bien écouter ces machins-là dans vos chambres ».

Les enfants s'étaient levés. Ils reclassèrent dans la pile des compacts les disques de Vanessa Paradis et de Claude Barzotti, tous deux victimes de l'opulence de leur organe.

PRIX

Image de Eté 2016
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Guy Bellinger · il y a
La première phrase accroche le lecteur, qui se laisse emporter par cette mini tragédie familiale au fumet de savoureuse ironie. Un texte ad hoc en faire baver d'envie la Castafiore en personne.
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André Jalex Jr · il y a
Oh la vilaine...Merci quand même...
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Christiane Tuffery · il y a
J'ai beaucoup aimé ce texte. Il y a même des passages de choix. Toutefois, je constate que, quelque soit l'œuvre en compète, vous ne répondez jamais aux "voteurs". Alors, je vote pas
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Krystian Proksa · il y a
Mon vote pour le style .
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Aclken · il y a
je vote pour cette tranche de vie bourgeoise
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Malau.j · il y a
J'ai tellement ri en dévorant et le veau aux olives et votre texte super original ! Encore, j'ai encore faim ! Merci *
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Denis Lepine · il y a
joli texte, j'ai voté, je vous invite à découvrir mon texte de chanson: 'dans mon cahier' sur: http://short-edition.com/oeuvre/poetik/dans-mon-cahier
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André Jalex Jr · il y a
Oui à votre "prose" qui rime bien...
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire originale bien écrite et pleine d'humour! Mon vote!
Mes deux œuvres, ÉTÉ EN FLAMMES et BAL POPULAIRE, sont en lice
pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les soutenir si le cœur
vous en dit, merci! http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire

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Br'rn · il y a
Drôle et original, au sein de cette famille bien comme il faut, l'irruption de l'art poussé à son paroxysme !
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