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LAURÉAT
Sélection Public

Recommandé
Près de vingt années s’étaient écoulées mais chacune de ses cellules s’en souvenait : elle n’avait pas oublié. Les chaussures de randonnées prêtes à être enfilées sur le seuil, et le sac à dos sur le point d’être fermé, elle prit le grand chef hors du socle en bois trônant sur le plan de travail de la cuisine équipée, et le glissa dans la poche latérale du sac. Elle avait pris la décision de retourner là-haut.
Seuls quelques anciens se souvenaient de l’avoir vu, encore jeune homme, longer la Moselotte le jour du marché : il avait l’allure sportive et ce regard profond qui caractérise les gens de la montagne. Certains dimanches de marché, si on glissait l’oreille auprès d’une table sur laquelle étaient servis quelques verres de vin blanc, on pouvait capturer les mots échangés par les hommes du pays pendant que leurs dames arpentaient le quai des Iranées :
— Tiens, voilà le gamin de Bertrand qui est descendu...
— Pour sûr, pas avec une schâkrie (ndr : jeune fille maigrichonne) ! Il a bon goût le gamin.
— Oui, c'est pas la première fois qu’il nous ramène enne balle bèyesse (ndr : une belle fille) ! A se demander où il les déniche... Depuis qu’il habite par-delà la Roche de Minuit, on ne sait pas ce qu’il fait de sa vie celui-là...
— Vaut mieux pas, je crois.
Le fils de Bertrand avait par le passé courtisé la fille d’un bûcheron installé dans la vallée du Chajoux : un mariage avait même été pressenti tant il est vrai que la jeune fille était charmante et le jeune homme prévenant. La discrétion avait habillé leur histoire, mais elle n’avait pas étouffé le romantisme et la beauté qui émanaient de cette idylle à chaque fois que les jeunes gens s’étaient présentés à une fête de village. Tous les anciens se souviennent de cette jeune femme, au teint frais comme une cascade et à la robe finement décolletée couleur de jonquille. Les jours de marché, quand le jeune couple déambulait le long des terrasses. Tous se souviennent avoir secrètement espéré l’intervention de la bise complice qui aurait dévoilé la chair délicate et ferme qui habillait les cuisses de la jeune fille, si délicatement dessinées par les heures de balade sur les sentiers tissés au cœur de la montagne.
Cependant, à une date, dont de mémoire d’ancien plus personne ne se souvient, la jeune fille avait disparu. Le silence a pris le dessus tant il est de tradition de ne pas alimenter les ragots et de ne pas poser de questions. « Elle s’est amourachée d’un Alsacien et a filé de l’autre côté de la route des Crêtes... » fut la seule phrase prononcée pour clore cette romance : la jeune fille avait été charmante, l’homme prévenant, mais l’histoire était achevée.
Antoine resta seul dans sa marcairie. Un chemin voué à être oublié menait à cette habitation disposant d’un pré de fauche pour quelques bêtes en cape noire ; elle était isolée et enclavée dans la hêtraie-sapinière. Un chagrin incommensurable fut attribué à ce jeune cœur, et tous comprenaient sans le dire son isolement. Quelques amis auraient aimé lui rendre visite mais cela leur était impossible tant ils redoutaient d’approcher la Roche de Minuit. Quand les chiffres constituant le jour et le mois au calendrier, une fois additionnés, égalaient un multiple de six, de la Roche de Minuit émanait un halo lumineux à 23 h 26 précisément. D’aucuns prétendent avoir aperçu des ombres, des mouvements diffus... mais personne n’a jamais osé s’y aventurer. Il se raconte depuis toujours dans les fiauves (ndr : fable) que les personnes qui s’aventurent là-haut risquent de disparaître tôt ou tard. Antoine semblait faire exception à cette règle, et vivait en autarcie. De temps à autre, il faisait le guide pour quelques touristes racolés à l’accueil des vacanciers, organisé chaque lundi soir des congés scolaires. Quand, occasionnellement, on le croisait en vallée au bras d’une inconnue, on lui attribuait une idylle avec une étrangère. Les jeunes filles étaient toujours charmantes, l’homme agréablement prévenant, charmeur, et fort probablement manipulateur... mais, vu les circonstances du passé, les gens de la montagne avaient fait le choix du silence.



— Cette fois, c’est bon, je l’ai dit... je le fais. Je ne retarde plus les échéances indéfiniment !
Depuis de longs mois, Aline avait nourri le rêve un peu fou de mettre en peinture tous les hauts lieux de sabbats et de sorcellerie des contes vosgiens de son enfance. Mêler les couleurs et les émotions, les lignes et les mystères, cela lui occupait l’esprit tel une obsession. Combien de fois avait-elle été mise en garde ? Beaucoup, beaucoup...
— Tu ne vas quand même pas te rendre à la Boule du Diable située près de la chaume de Fâchepremont ? lui avait adressé sa camarade de classe quand elle avait surpris son amie crawlant entre les livres et les cartes des Vosges, une valise entrouverte en attente à côté d’elle.
— Et pourquoi pas ? Je ne crains pas de devoir vendre mon âme au diable, moi ! Les joueurs de quilles auxquels c’est arrivé : c’est une légende !
— Moi, j’aurais peur, tu sais...
— Même s’il se dit qu’on les entend encore jouer aux quilles, je te répète que c’est une légende. Tu devrais savoir que les anciens avaient une peur viscérale des éléments naturels. Un orage de montagne, ce n’est pas rien !
— Moi, je trouve que ce n’est pas prudent...
Racontars et craintes d’anciens ! s’était-elle exclamée en lui adressant un regard rectiligne capable de la raccompagner à la porte.
Contre l’avis de son entourage, elle avait finalement quitté Nancy où elle était inscrite en Faculté des Lettres et avait pris la route de La Bresse : Vieille Montagne, Roche de Minuit, Moutier des Fées,... Elle voulait laisser son pinceau caresser tous ces lieux et était persuadée de ne retrouver la sérénité qu’une fois ce travail achevé.
Arrivant en fin de matinée à La Bresse, elle se présenta à l’Office du tourisme. Nous étions au mois de mai et la saison touristique n’avait pas encore réellement commencé.
— Bonjour, je suis ici pour plusieurs jours à plusieurs semaines... Je cherche un gîte assez spacieux pour installer mon matériel de peinture, car j’ai un travail à faire dans la région.
— ...
— Par ailleurs, pourriez-vous me mettre en contact avec un accompagnateur en montagne, quelqu’un qui connaît bien l’histoire locale ?
La jeune femme qui reçut cette demande parut pour le moins embarrassée. En cette période, peu de logements étaient disponibles car les propriétaires s’affairaient à rafraîchir leurs biens, à les préparer pour la saison qui ne manquerait pas de débuter en juin. De plus, une personne qui maîtrisait la culture et le patrimoine vosgiens, il y en avait bien une de disponible en cette période de l’année... mais elle habitait entre la Roche de Minuit et la Vieille Montagne : des lieux qui, à coup sûr, intéressaient notre peintre, mais... Elle parcourut son fichier, passa quelques appels téléphoniques et dut se rendre à l’évidence : il ne restait qu’une personne à contacter, Antoine. Il faudrait cependant aller à sa rencontre, car l’homme n’était pas relié au monde des ondes de la communication moderne.
— Madame, je comprends votre demande. Je suis convaincue qu’il n’y a qu’une personne qui puisse vous apporter l’aide nécessaire, mais... comment dire... c’est un homme qui vit seul, en autarcie... Nous ne le connaissons que peu. Il est connu pour ses humeurs changeantes. J’ignore si je fais bien de vous envoyer là-haut...
— Je suis adulte et responsable : donnez-moi l’information, répondit Aline avec vigueur. C’est ainsi que la femme-peintre apprit l’existence de cette marcairie retirée située à proximité de la Roche de Minuit, et décida de se mettre en route.
Elle reprit sa voiture et la gara sur le Col du Brabant puis, selon les indications reçues, emprunta un chemin qui redescendait vers Xoulces. Elle avait été avertie que le chemin se perdrait dans la forêt car la nature avait repris ses droits sur ce lieu si peu fréquenté. Depuis plusieurs années, Antoine y marchait à pas de loup et se fondait dans la nature : il n’avait pas besoin d’un sentier dégagé pour évoluer. Il se montrait où et quand il en avait envie : il arrivait à ce point silencieusement qu’il ne se faisait que tardivement annoncer par la perception de son souffle chaud. Aline marcha une bonne vingtaine de minutes, une demi-heure peut-être. Le chemin avait disparu, l’air se faisait oppressant. La hêtraie-sapinière se métamorphosait : les sapins manquaient, et les hêtres étaient bien trop tortueux pour cette altitude. Un bruit d’eau attira l’attention de la jeune femme : elle remarqua une dynamo installée le long d’un crachin qui descendait vers la vallée. Notre ermite dispose au moins d’un percolateur, se dit-elle à elle-même comme pour lever l’angoisse qui ne manquait pas de la submerger. Elle suivit le câble qui traversa un espace soudainement dégagé et remonta vers la grande marcairie solitaire qui semblait issue d’un autre temps.
— Je dois y être : un lieu sans chemin d’accès... c’est là !
Les mains moites, le souffle court, elle décida de s’avancer. Elle s’approcha. Elle distingua, sur la façade latérale, une porte basse surmontée d’un tablier. Elle posa sa main sur la clenche mais son regard était attiré par le tablier. Elle y déchiffrait « Ubi adfui olim... » quand elle sentit une chaleur lui parcourir la nuque et une main ferme se poser sur son épaule droite.
— Que faites-vous là ? lui dit une voix sombre.
L’homme était arrivé sans un bruit, sans l’ombre d’une vibration annonciatrice. Aline ne vit de lui que sa carrure imposante, son regard profond. Dans un balbutiement, elle tenta de se présenter et de lui exposer l’objet de sa demande. Il l’interrompit et lui dit avec une voix monocorde entrecoupée de silences :
— Ne rentrez pas. Retournez d’où vous venez. Je vous guiderai demain jusqu’à la Vieille Montagne : 14 h au Col du Brabant. Je ne vous attends pas. Pas de matériel : vous ferez vos peintures chez vous...



Le lendemain, sous un soleil printanier, Aline attendait. Son accompagnateur surgit de nulle part et l’invita à lui emboîter le pas sans même un mot. L’homme marchait au contact de la nature en se mêlant aux rythmes et aux couleurs de celle-ci. Aline aurait aimé le questionner, lui parler... mais sa première question n’avait eu pour effet qu’une accélération subtile et tangible de la cadence de marche : elle avait compris. La promenade n’était pas de durée excessive, mais le temps avait semblé en être absent. Même le geai des chênes, cet oiseau habitué à signaler toute intrusion dans la forêt par un cri strident, n’avait émis aucun son au passage des randonneurs.
La Vieille Montagne avait été atteinte sans grande difficulté. Antoine s’assit un moment sur quelques blocs de granit disposés dans cet espace dégagé. Il informa Aline qu’il s’agissait d’un reste de marcairie.
La balade s’acheva comme elle avait commencé et Aline n’eut pas le temps de remercier son accompagnateur.
— Si vous voulez : demain même heure. Je vous emmène à la Roche.
Un léger rictus vint éclore sur son visage, mais Aline ne le perçut pas ; elle n’eut pas le temps de répondre qu’il s’enfonçait déjà dans la forêt menant à sa tanière.
Sur le chemin du retour, Antoine s’interrogea : quel pouvoir pouvait bien avoir cette petite étrangère pour l’avoir incité à commettre pareille erreur ? D’ordinaire, il invitait les jeunes femmes en randonnée, les charmait par ses savoirs et les ramenait chez lui, vers 19 h, les jours de sabbat à la Roche de Minuit. Il venait de commettre une erreur et en avait bien conscience : cette jeune femme connaissait le lieu de son logement et il lui avait donné rendez-vous en journée. Il n’avait pas respecté la procédure.
Un mal-être s’empara de lui : que lui trouvait-il ? Lui faisait-elle penser à la fille du bûcheron ? Il s’était pourtant promis de ne plus jamais se laisser gagner par les émotions... Le temps de ce monologue intérieur, il arrivait chez lui. Il entrouvrit la porte et entra par ce qui était jadis l’étable. L’abreuvoir présent laissait s’écouler un mince filet rosé ; il déposa ses chaussures de marche sur le seuil de la porte qui menait au séjour. Il traversa la cuisine où le robinet pleurait à larmes retenues sur une vaisselle esseulée, et alla s’asseoir dans le canapé où le chat l’attendait. Il ferma les yeux en se promettant que demain, le 16 mai, il l’inviterait chez lui après la randonnée, et prétexterait une vue imprenable sur La Bresse pour l’emmener une seconde fois à la Roche de Minuit à la tombée de la nuit. Il avait conscience qu’il lui fallait réparer son erreur d’une manière ou d’une autre, car il ne pouvait se présenter au sabbat sans offrande.



« Vous portez une épingle dans vos cheveux » sont les mots qu’il prononça quand il surgit à pas de velours dans le dos d’Aline, à 14 h précises, au lieu du rendez-vous convenu la veille. Déroutée par l’intonation qu’il avait associée à cette phrase, elle lui adressa un sourire maladroit et silencieux.
La respiration d’Antoine marqua un souffle contrarié, et il prit d’assaut le chemin qui montait du col vers la Roche de Minuit : sa démarche était peu habituelle, rapide, irrégulière et accompagnée d’un mouvement de bras désordonné. Un léger rayon lumineux s’immisçant à travers les nuages laissa entrevoir quelques perles brillantes à la commissure des lèvres de l’accompagnateur, mais Aline ne le vit pas. L’endroit était dégagé et ne marquait aucune difficulté de marche particulière : ils ne croisèrent ni habitation, ni promeneur, et il leur fallut moins de vingt minutes pour atteindre ce sommet dégagé où persistaient des restes de feu. L’endroit était venteux et offrait une vue splendide sur La Bresse. Leurs regards se croisèrent l’ombre d’un instant ; Aline voulut glisser les mains dans les poches de son blouson pour en cacher le tremblement. Antoine intercepta ce mouvement et enclava fermement la main d’Aline dans la sienne ; il l’invita sans qu’elle ne puisse objecter à le suivre jusqu’à la Roche située quelques mètres plus loin en contrebas, où un espace taillé dans le granit semblait les attendre. Il s’assit et lui imposa le contact de son corps. Hypnotisée par son regard sombre et baignée par son souffle chaud, elle était plaquée contre cette stature musclée et déterminée. Alors qu’il la maintenait d’une patte ferme, l’autre s’immisçait adroitement sous sa tenue de randonneuse. Elle aurait voulu se débattre et se dégager, mais n’avait dans son dos que la pente abrupte et l’assurance d’une chute fatale. Les secondes et les minutes ne laissaient percevoir que les prémices d’une souffrance sans précédent, voire d’une mort sans phrase. La main avait progressé insidieusement alors qu’Aline demeurait figée dans ce regard noir et profond. L’instant était devenu imperceptible : seuls étaient palpables la chaleur et la transpiration musquée de l’être. C’est à ce moment précis qu’elle ne put retenir, dans un profond déchirement, un cri de douleur indélébile qui fut noyé par celui de son hurlement bestial. Il leva alors la main droite et entreprit de lui saisir la tête avec fermeté, envisageant probablement d’autres desseins pour parfaire son œuvre, mais il se piqua... Une gouttelette de sang s’échappa de son index. Une exclamation d’une grossièreté rare sortit de ses lèvres mais elle n’eût le temps de percevoir les mots : le loup avait filé, la laissant seule sur les lieux aux prises avec elle-même dans un océan de douleur marbrée de rouge, d’angoisse, de honte et de torpeur. Elle aurait probablement voulu verser une larme, mais le saignement de son âme était ailleurs.
Après un moment d’une durée indéfinie, elle s’engagea sur le chemin du retour. Au gîte, la douche en laquelle elle avait placé ses espoirs ne parvint qu’à laver les apparences ; Aline abandonna son matériel de peinture et partit directement vers Nancy. Elle y reprit ses activités, sauf la peinture, et se passionna sans donner le moindre soupçon d’explication pour l’histoire de la conquête spatiale. Ses humeurs changeantes et ses réponses décousues imposèrent rapidement à son entourage de ne pas poser de questions : elle était persuadée qu’elle tiendrait ce rôle indéfiniment...
Le temps est un allié : cette phrase dont elle était convaincue lui occupa la tête telle une ritournelle. Elle s’imposa le choix de ne jamais en douter.

La porte n’eut que le temps de s’effacer pour le laisser entrer. En moins de sept enjambées, il était revenu de la Roche et avait atteint son antre. Voir cette perle de sang coagulé figée sur son index lui donnait un haut-le-cœur, et l’imprégnait d’une rage folle. Ses yeux fixèrent le calendrier mural de la cuisine qui indiquait clairement la date du 16 mai : 1 + 6 + 5 = 12 Jour de sabbat. Apporter une offrande. La fille doit être jolie, charmante et soumise.
1+ 6 + 5 = 12. Ce calcul, il aurait voulu en changer la somme, mais c’était impossible. Il passait d’une pièce à l’autre comme si la solution allait jaillir d’un mur. Les objets auraient aimé avoir la possibilité de s’écarter de ses routes ; seul le chat y parvint dans un ultime instinct de survie.
La réunion de ce soir imposait qu’une jeune femme soit sacrifiée sur la Roche avant d’être jetée au feu. Antoine ne maîtrisait pas encore toutes les danses nocturnes ni tous les sorts. S’il ne parvenait pas à trouver une solution en moins de deux heures, probablement qu’il devrait s’attendre à des représailles de la part de ses pairs ou pire, à un châtiment qui le torturerait de l’intérieur en le laissant aux prises avec lui-même. Lors des veillées, le maître, dont le visage ne se devinait sous le capuchon que lorsque qu’un rayon de feu jouait l’impertinent, débutait et achevait chaque élocution par une citation personnelle : « Les sentiments sont comme des braises ardentes qui consument et détruisent. » Comment Antoine parviendrait-il à vivre avec la présence permanente de la fille aux jonquilles dans son âme ? Il l’avait vraiment aimée et avait ignoré à l’époque que la présenter au groupe de ses nouveaux amis correspondait à l’envoyer au bûcher. Il avait été bien naïf de croire qu’il s’agissait d’une simple réunion de jeunes amoureux de la poésie échangeant quelques vers au coin du feu. Il y avait été invité et avait reçu de promptes mises en garde de la part de ses proches :
— On ne va pas là-haut ! Il y a des lumières douteuses... c’est dangereux, lui avait dit sa mère quand il lui avait exposé son projet.
— Mais puisque je vous dis que ce sont les jeunes qui viennent d’au-delà de la Croix des Moinats qui se réunissent... avait répondu Antoine.
— On ne va pas là-haut ! Crois les anciens ! avait surenchéri son père avec cette voix qui ne souffre d’ordinaire aucun commentaire.
— Vous avez peur de quelques jeunes qui lisent de la poésie à la belle étoile ? Vous exagérez !
— On ne va pas là-haut, fut répété une ultime fois par sa maman qui quitta la pièce avec un regard triste, convaincue que le soir venu elle perdrait son fils.
Quelques heures après cet échange, Antoine y avait été avec sa compagne. Une première fois, suivie d’une seconde, puis d’une troisième... Chaque matin, sa maman qui avait pour habitude de réaliser quelques travaux de couture, était présente quand Antoine descendait pour le petit déjeuner. Une larme s’aventura sur sa joue quand elle perçut la métamorphose : les paroles de son fils n’étaient plus que des mots agonisants, son regard une absence. Elle se piqua le doigt avec l’aiguille ; la jeune fille disparut et l’homme se retira.
L’heure avançait : il restait à Antoine moins d’une heure. Il passait d’une pièce à l’autre, d’un objet à l’autre. Ses yeux cherchaient dans chaque objet du quotidien une ligne courbe féminine comme s’il nourrissait l’illusion qu’un de ceux-ci se change en femme. Faire machine arrière lui était maintenant impossible. Il n’aurait pas d’offrande et redoutait d’être confronté au maître qui détenait un pouvoir effrayant dont personne ne parlait jamais : le pouvoir sur les âmes.



Il était une fois une petite fille de village, la plus jolie qu’on eût su voir ; sa mère en était folle, et sa grand-mère plus folle encore. Cette bonne femme lui fit faire un petit chaperon rouge, qui lui seyait si bien que partout on l’appelait le Petit Chaperon Rouge.
Les secondes, les minutes, les jours, les mois, les années se succédèrent. Aline était devenue une mère accomplie et vaquait, depuis le décès de son mari, à toutes ses occupations avec toutes les qualités et l’efficacité requises. Elle avait élevé seule leur fille unique ; Thérèse était devenue une belle adolescente. Le passé semblait oublié, tel un vieux démon enfermé dans un placard à balai. Aline niait ainsi qu’il existât des hémorragies internes sournoises et insidieuses, qui font mourir l’être de manière inéluctable par un saignement en goutte-à-goutte quasi imperceptible. Elles sont bien plus dramatiques et dévastatrices que toutes ces hémorragies externes spectaculaires parfaitement curables si on les traite rapidement.
Le temps est un allié se répétait-elle souvent, mais Thérèse avait eu 17 ans récemment... En passant dans un bois, elle rencontra compère le loup, qui eut bien envie de la manger ; mais il n’osa à cause de quelques bûcherons qui étaient dans la forêt.
— Dis M’man, tu te souviens de Jean-Charles ? Beau gosse hein ? On sort ensemble... Je te l’avais pas dit encore...
— Un copain de classe ? Quelqu’un de bien ? demanda la mère maladroitement.
— Oh ! Commence pas avec tes questions. Ses parents à lui sont déjà d’accord et j’ai déjà dit que tu le serais...
— Et d’accord de quoi ? Je peux savoir ?
— J’ai dit que j’irais en vacances avec eux au camping...
— Dis... c’est pas un peu tôt ? Et où ?
— Oh ! M’man, commence pas ! Ce sera super.
— Super, super... t’as que ces mots sur les lèvres. Mais vous allez où ?
— Avec toi, on n’a jamais été ailleurs qu’à De Panne, à la mer du Nord.
— Et tu t’y amusais, tu sais... lui répondit-elle avec une pointe de nostalgie avant d’ajouter : tu vas me dire où tu veux aller pour finir ?
— Ils me proposent les Vosges... La Bresse je crois. Le camping a un beau nom : le camping de Belle-Hutte.
Les Vosges : ce nom venait de lui claquer au visage. Son passé lui remontait à l’épiglotte comme une vilaine nausée. Dans un hoquet, elle ajouta :
— Je vois ton enthousiasme, mais il faudrait d’abord mieux connaître ce jeune homme tu sais...
Après un léger silence, elle poursuivit :
— Ce ne sont pas encore les vacances : il y a encore plusieurs semaines. On pourrait imaginer que tu commences par l’inviter un...
Thérèse ne laissa pas à sa mère le temps de poursuivre sa phrase et entama l’éloge de son amour naissant.
Oh ! À l’écouter, ils étaient beaux les tourtereaux... tout frais, tout beaux, des étoiles dans les yeux...
Le loup se mit à courir de toutes ses forces par le chemin le plus court, et la petite fille s’en alla par le chemin le plus long, s’amusant à cueillir des noisettes, à courir après des papillons, et à faire des bouquets des fleurs qu’elle rencontrait.
L’homme était prévenant, la jeune fille charmante, mais pas pour Aline. La jeune fille : c’était sa gamine. Le jeune homme : c’était un loup comme tant d’autres, comme tant d’autres déjà croisés dans sa vie... Elle, elle avait bien fini par en épouser un pas trop méchant ni trop bourru, mais la maladie le lui avait repris. Il n’avait pas été idéal à ses côtés et elle n’avait pas pu partager avec lui tout ce qu’elle aurait imaginé partager dans une vie épanouie, mais au moins le temps de son mariage, elle avait eu la paix : les charognards étaient restés à l’écart.
Aline s’interrogeait : elle saignait encore. Quel rôle devait-elle prendre ? La mère jugée cool ou la mère qui régente tout ? Où était la juste mesure entre confiance et permissivité ?
Quelle est la place entre les valeurs et la débauche ? Confiance et respect, des mots qui existent encore ?
Quelle confiance accorder à ce jeune homme ? De quel droit pouvait-elle interférer sur le destin de sa fille ? Cependant, elle savait qu’elle avait probablement tort de ne voir que des loups et des charognards...
Aline prit la seule décision de transition avec laquelle sa conscience pouvait établir un compromis : elle autorisa le jeune homme à venir pour le goûter le jeudi suivant. « Tire la chevillette, la bobinette cherra. »



La table était drapée d’une nappe à carreaux rouges et un plat de galettes au beurre en occupait le centre. L’odeur du café emplissait la pièce au moment où le heurtoir de la porte retentit. Le jeune homme qui salua Aline avait encore la délicatesse de la jeunesse, mais sa stature laissait présager des muscles parfaitement dessinés qui ne manqueraient pas de gagner en force au cours des prochains mois. Son pas était silencieux et chacun de ses gestes mesurés témoignait d’une précision inquiétante. La tenue choisie pour ce goûter à caractère d’examen maternel était sobre, et laissait la primauté à son regard : un regard sombre, puissant et profond.
« Ma mère-grand, vous avez de grands yeux ? »
« C’est pour mieux voir, mon enfant ! »
Jean-Charles avait pris soin d’apporter un panier garni comportant des fruits secs, des fruits des bois et de la confiture aux myrtilles. Aline reçut ce présent, et s’effaça malgré elle de ce goûter qui se passa à échanger quelques lieux communs. Le jeune homme s’y montra pourtant courtois, attentionné, cultivé, prévenant, mais son regard était sombre, puissant et profond : Aline ne s’en détachait pas. En fin de repas, vint le moment redouté de la question, mais pas celle qu’Aline avait anticipée :
— Dis, maman, je peux aller chez lui ce soir ? On irait demain vendredi aux cours ensemble et je peux même passer le week-end chez lui. Tu es d’accord, hein ? Maman chérie...
« Ma mère-grand, que vous avez de grandes dents ? »
Aline balbutia un oui dont jamais elle ne pourra s’expliquer la provenance. Absente d’elle-même, elle regarda sa môme gravir les escaliers quatre à quatre pour faire un sac à la vitesse de l’éclair. Fort probable que le jeune homme lui adressa à ce moment une phrase courtoise ou un mot de remerciement poli, mais elle n’entendit rien : elle laissa les jeunes partir et contempla la table à débarrasser... en silence. Le tic-tac de l’horloge murale lui vint soudainement aux oreilles tel un métronome obsédant. Elle avait mal : une douleur sournoise qui vrombissait à l’intérieur d’elle-même lui déchirait les entrailles. Elle saignait. Face à elle, elle avait un long week-end et aucune contrainte d’aucune sorte : les Vosges n’étaient qu’à environ deux heures de chez elle... Elle saisit une feuille de papier de récupération servant habituellement à rédiger la liste des commissions, et indiqua à l’intention de sa fille :
Mon enfant,
J’ai vu ton bonheur ce jour, et j’ai parfaitement compris tes attentes et tes désirs : c’est de ton âge. C’est aussi probablement ce que l’on peut appeler une vie normale... Je voudrais être la mère idéale et te préserver des souffrances que la vie déchaîne parfois sans que l’on ne s’y attende. Ce jour, je prends conscience que je viens de laisser passer plus de vingt ans, persuadée que tourner une page était suffisant pour se reconstruire, et avancer. Je mesure à quel point il s’agissait d’un triste leurre. Tu es à l’âge où tu as des pages à écrire, moi, j’en ai une à déchirer... Je pars donc ce jour en silence. Je serai normalement de retour avant toi et donc, a priori, tu n’auras jamais connaissance de ces lignes que je vais laisser sur la table de la cuisine, en évidence et à ton intention.
Si tu lis ces mots à ton retour dimanche, c’est que je ne suis pas revenue : l’épilogue de ma vie aura été écrit malgré moi.
Sois heureuse et sache que je t’aime...
Maman.
Elle referma son stylo, laissa la feuille et alla chercher quelques effets personnels à l’étage. Elle fourra ce qu’elle jugeait comme étant l’essentiel, dans le sac à dos qui n’avait jamais quitté le fond de l’armoire servant de vestiaire, et s’apprêta à aller chercher ses chaussures de marche quand son regard s’arrêta sur le présentoir en bois qui trônait sur le plan de travail de la cuisine. Il s’agissait d’un parallélépipède en bois massif comportant six encoches accueillant chacune un chef de taille différente. Ce cadeau publicitaire, qu’elle avait obtenu à la pompe à essence avec un sourire d’amusement, avait occupé à ses yeux une place inutile depuis le jour de son entrée : son design accrocheur n’était pas parvenu à modifier les habitudes de cette maîtresse de maison cuisinant avec les ustensiles maintenant usagés reçus en cadeau de mariage. Dans un geste instinctif, elle saisit le plus grand chef et le glissa dans la poche latérale de son sac. Deux pommes furent attrapées à la va-vite ; elle ferma la maison et se mit en route. Il eût été probable qu’elle passât la nuit dans sa voiture si elle ne trouvait pas de logement en arrivant en fin de soirée, mais elle ne se posa pas la question. Elle mit le contact et démarra. Elle n’avait pas oublié la route et reconnut immédiatement l’entrée de La Bresse. L’endroit avait peu changé : une enseigne lumineuse lui indiqua la présence d’un hôtel le long de la Moselotte. Elle décida de s’y installer.



Après un petit-déjeuner buffet insipide tant il est voué à satisfaire le plus grand nombre de touristes, elle prit la direction du Col du Brabant. Un moment, elle hésita à se renseigner auprès du bureau des accompagnateurs en montagne. Elle s’en tint finalement à acquérir une carte récente du Club Vosgien même si elle savait pertinemment que le chemin recherché ne s’y trouverait pas.
Elle marcha bien plus longtemps que dans son souvenir et pensa même à un moment être revenue involontairement sur ses pas. De traces, il n’y en avait nulle part. Les hêtres formant un enchevêtrement presque impénétrable, elle continua dans cette voie. Un silence pesant lui tiraillait le ventre : la douleur s’y accentuait. Elle atteint finalement par le côté cet espace dégagé où se trouvait la maison d'estive isolée de son souvenir : elle reconnut le câble apparent d’alimentation électrique qui rentrait dans le bâtiment par le dessus de la fenêtre de la cuisine.
« C’est pour mieux te manger ! »
Aline prit le couteau hors de son sac à dos, et le tint fermement dans sa main droite : ses pas la menèrent à la porte munie d’un tablier : « Ubi adfui olim. Ubi adsum nune aeternum » (Je fus ici. J’y demeure pour l’éternité). Elle trouva celle-ci entrouverte et particulièrement difficile à mouvoir. Dans un grincement réprobateur, la porte finit cependant par céder. Une odeur putride se dissipait de l’ancien abreuvoir où l’eau stagnait. Aline tremblait : elle tremblait de tout son être, de toute son âme. Elle accentua l’étreinte de sa main droite sur le couteau. Gagnée par la peur, bête fille, elle avança. Elle passa de l’étable à la cuisine où la vaisselle esseulée alimentait des araignées et des insectes. L’atmosphère était lourde et accablante. Le robinet avait cœur de pierre : l’assiette supérieure de la pile encombrant l’évier comportait une traînée rouge figée. L’air était sec et immobile. Aline parcourut le rez-de-chaussée et se dirigea vers la partie de l’habitation qui avait dû, par le passé, permettre aux habitants d’engranger tout le foin pour l’hiver : « À la Saint Michel, la chaleur remonte au ciel. » Le grincement des planches de bois constituant l’escalier de fortune sans contremarche martelait cette ascension d’un tempo irréel. Elle accentua encore l’étreinte de la main droite sur le couteau. Arrivée sur la dernière marche, elle ressentit l’espace qu’il y avait autour d’elle mais sans vraiment encore en voir les limites qu’elle devinait devoir correspondre logiquement à la quasi-totalité de la surface du niveau inférieur.
Au centre, dans la lumière incertaine, Aline apercevait une pièce de chêne magistrale l’invitant à l’humilité. Il s’agissait d’un homme-debout, dont les bras en « V » soutenaient la charpente à travers les intempéries, les âges, et les guerres. Aline s’attendait à tout instant à ressentir un souffle chaud lui envahir la nuque. Elle fit un pas, encore un. Sa main se serrait sur le manche du couteau à en bleuir, mais son bras tremblait. Son pied devenait incertain. Un courant d’air chaud traversa l’espace et un rayon de lumière s’immisça par une fente dans la toiture. Elle avança encore d’un pas et se prit les pieds dans une cape noire jonchant le sol. Elle lâcha le chef et se réceptionna à quatre pattes, les mains dans un liquide visqueux devenu gélatineux. Elle leva la tête et le vit au-dessus d’elle. L’émotion lui remontait silencieusement des tripes. La stature était inchangée, le regard était resté sombre et profond, et le silence était toujours de marbre... mais l’être ne touchait pas le sol : il était pendu à une poutre latérale de l’homme-debout. Une bruine rougeâtre s’échappait de son corps sans vie et imprégnait la cape avec parcimonie...
Aline poussa le hurlement bestial qui lui libéra les entrailles. Ses joues retrouvèrent un teint rosé. La page était tournée.




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Lyriciste Nwar · il y a
Magnifique texte
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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Dva2tlse · il y a
Super, BRAVO !
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YEEBEE · il y a
suspens garanti.. bravo
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Lain · il y a
Ambiance mystérieuse. Vraiment sympa le passage croisé avec le conte.
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Masayoshi · il y a
Excessivement excellent !
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Donald · il y a
Je suis né et j'ai grandi à La Bresse, certains membres de ma famille y habitent et j'y retourne régulièrement , j'y serai début mars, j'espère profiter encore un peu de la neige. J'ai apprécié le fond et la forme de l'histoire. Bravo !
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Jacqueline Hardy-Jamil · il y a
j'aime les histoires sombres, surtout si leur fin est lumineuse ;-)
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