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Voie sans issue

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Mairken

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« Ôter l’espoir au vice, c’est donner des armes à la vertu. »
Gaston, duc de Lévis


Bizarre, ça. Je viens de déboucher sur ce quai perdu dans la brume sans trop savoir comment. Un peu comme si le nuage opaque dans lequel je déambulais s’était soudain ouvert devant moi, révélant d’un seul coup ce décor inattendu, oublié quelque part dans une froide nuit d’automne. Depuis combien de temps je me balade ainsi sous la pluie, les mains enfoncées dans les poches d’un imper détrempé dont je viens de relever le col pour me protéger la nuque de l’humidité ambiante ? À vrai dire, je ne sais plus très bien. Un moment, en tout cas : je sens que mon feutre commence à percer et mes chaussures sont réduites à l’état d’éponges depuis longtemps déjà. J’ai les pieds glacés, mais je ne le sentais pas. J’étais tellement absorbé par mes pensées que j’en ai l’impression d’avoir dormi en marchant.
Les yeux grands ouverts, je scrute vainement l’obscurité à la recherche de quelque indice qui éveillerait mes souvenirs. Inutile de tenter de me renseigner, le coin est complètement désert. Vide. À croire que je suis le seul être humain encore debout à cette heure-là. Au fait, quelle heure est-il ? Je consulte machinalement mon poignet ; pas de montre. Évidemment, c’est seulement maintenant que je réalise l’avoir oubliée en partant.
Tiens, je remarque une sorte de petite lueur rose fluorescente qui clignote dans le brouillard, un peu plus loin sur ma gauche, entre deux énormes hangars. Probablement l’enseigne d’un bar. Je vais pousser jusque-là. Si je suis déjà venu ici, je suppose que ça me reviendra une fois là-bas.
La pluie a redoublé d’intensité. Les gouttes sont plus nombreuses, si grosses et si lourdes qu’elles éclaboussent le bas de mon pantalon en s’écrasant contre les pavés du quai. J’avance lentement, pourtant. En prenant la décision de m’approcher de cette enseigne, j’ai ressenti une espèce d’impulsion contradictoire. Comme une petite voix intérieure qui me conseillerait de rebrousser chemin. La voix de la raison, sans doute. Il faut dire qu’avec ce qui tombe, n’importe qui à ma place courrait se mettre à l’abri. Mais moi, non. J’ai envie de savoir. Je continue ma promenade.
Amarré à ma droite, plongé dans la pénombre malgré la présence à intervalles réguliers de quelques réverbères dont la lumière blafarde repousse péniblement les frontières de cette nuit cotonneuse, un gigantesque hauturier sommeille, impassible. Il ressemble à ceux qui partent plusieurs semaines en mer pour en revenir gavés jusqu’à la gueule de milliers de tonnes de morues ou d’anchois congelés par plaques de vingt kilos. Manifestement, celui-ci a vu du pays. Sa poupe est si rouillée par l’eau de mer que je ne parviens même pas à lire son nom. Quant à sa proue, je ne peux encore la distinguer d’où je suis. Aucune lumière à bord, l’équipage doit faire relâche. Pas de bruit non plus. À part celui de mes pas qui se mêle au ruissellement continuel de la pluie, je n’entends rien. Silence total, silence lugubre. Cette atmosphère d’abandon me ferait presque peur.
De l’autre côté, à gauche de l’allée glissante, des hangars immenses. Tous fermés. Pas de logos d’entreprises ni d’enseignes publicitaires, rien. Juste des pans de tôle grise et sale dont seule cette inscription qui scintille timidement vient rompre la monotonie ; l’effet de perspective m’empêche encore de la lire. Elle est fixée sur un bâtiment en bois de deux étages que j’aperçois par intermittence, au rythme des clignotements. D’ici, on dirait une petite maison de poupée proprette délicatement rangée entre deux vilaines boîtes à chaussures. Le bois doit être peint en vert ou en bleu, difficile d’en être certain avec les reflets rosâtres du panneau lumineux.
« Lolita’s dream. » Pas de doute. Je distingue bien l’enseigne, maintenant. Le courant ne passe plus dans la dernière lettre, le m, mais impossible de se tromper. Le rêve de Lolita. Je me souviens de ce nom, ce qui m’incite à penser que je suis déjà venu ici. Maintenant que je suis devant, j’éprouve même ce sentiment diffus que nous ressentons parfois de façon inexplicable et imprévisible, celui d’avoir déjà vécu une scène à laquelle nous assistons pourtant pour la première fois, une sorte de certitude impossible et déraisonnable qui nous envahit l’espace de quelques secondes avant de nous quitter aussi brutalement qu’elle est apparue. Sauf que cette fois, mon impression de déjà-vu s’incruste dans ma mémoire enrhumée. Ce n’est pas un bar. Je ne sais plus ce qu’il y a à l’intérieur, mais ce n’est pas un bar. Il faut que j’en aie le cœur net. Je m’approche encore pour sonner.
Et puis non, pas tout de suite. Ma petite voix intérieure se fait de plus en plus réticente. Elle m’avertit d’un danger imminent. Mauvais pressentiment, comme si j’allais découvrir à l’intérieur quelque chose que je ne dois absolument pas voir, quelque chose de mal qui attise pourtant ma curiosité. Parce qu’elle est enivrante, cette attirance n’en est que plus inquiétante. Même la plus douce des lumières brûle inexorablement les ailes du papillon qui n’a pas su lui résister, je le sais. Ma lumière à moi, c’est ce bâtiment. Je suis aimanté par l’énigme que représente sa présence souriante au cœur de cet univers sinistre. J’ai peur de ce que je vais y trouver, mais je suis incapable de refouler l’envie d’y pénétrer. Mon désir instinctif de savoir me supplie de céder à la tentation. Si seulement je pouvais me souvenir !
Trempé pour trempé, je ne suis plus à ça près : je peux m’offrir le luxe d’hésiter encore un peu sous la pluie battante. J’observe longuement la vue qui s’offre à moi. Quatre fenêtres aux volets fermés entourent la porte d’entrée. On les retrouve à l’identique, à l’étage supérieur, avec un œil-de-bœuf juste au-dessus, sous le sommet du toit incliné – trois étages, donc. Huisserie et volets vert bouteille, façade vert pâle, l’ensemble paraît en assez bon état. Tout vert, comme la vie, la vraie vie, belle, naturelle et pleine de promesses. J’ai plus que jamais envie d’y entrer, moi, dans ce bâtiment ! Ma petite voix intérieure doit se tromper. Tant pis pour elle. Tant pis pour ma mémoire aussi ; ça lui fera peut-être le plus grand bien, d’ailleurs.
Mon cœur s’emballe comme celui d’un gamin qui s’apprête à faire une bêtise, à franchir pour la première fois la frontière incertaine des interdits adultes. Je jette un dernier coup d’œil derrière moi, en quête d’un improbable soutien. Peine perdue, je suis toujours aussi seul. Mais je remarque que l’établissement est situé juste en face de la proue de mon hauturier. Il n’y a pas d’autre navire amarré devant lui, rien que de l’eau noire sur laquelle repose nonchalamment une épaisse nappe de brume qui dévore le quai un peu plus loin. Je lève la tête à la recherche de son nom. Recouvertes d’épaisses traînées de rouille, des lettres blanches se détachent encore assez bien de la coque sombre. Un c... un a... un r... un p et un e, suivies d’un espace. Puis un d... un i et un second e. « Carpe diem », évidemment. Drôle de nom pour un navire de pêche. Détail amusant, il lui manque la même lettre qu’à l’enseigne qui se trouve juste de l’autre côté. La dernière, dans les deux cas. Le m. Une double coïncidence troublante, lorsqu’on y pense.
« Carpe diem », donc. Et si c’était le signe que j’attendais pour arrêter ma décision ? D’accord, cela m’arrange bien de voir les choses ainsi. Les pseudo signes qui semblent parfois aiguiller notre vie ne sont jamais que l’expression de nos désirs refoulés, mais après tout, on ne vit qu’une fois. Je me retourne vers la maison, le nez toujours en l’air, bien décidé à braver ma raison. Un rideau rouge est tiré derrière la lucarne. J’aperçois des ombres qui passent régulièrement devant une faible source de lumière vacillante. Une clameur sort du bâtiment, des éclats de rire et des voix qui s’entremêlent. Mais il y a autre chose. C’est assez difficile à identifier, on dirait que cela vient de loin. Comme un bruit sourd, régulier, qui résonne lourdement. Il est étouffé par les cloisons, ce bruit. Je tends l’oreille. Oui... Ça alors ! On dirait un son de cloche.
C’est ça, je me souviens ! C’est bien une cloche que j’entends carillonner à l’intérieur. Et je suis sûr que ce bruit est associé à quelque chose d’agréable dans ma mémoire. Quoi précisément, c’est toute la question. Mais c’est le moment où jamais de le savoir. J’inspire un dernier bol d’air humide pour noyer définitivement cette petite voix qui n’en finit plus de hurler ses avertissements dans tout mon être et je grimpe précipitamment les trois marches qui me séparent de la porte d’entrée. J’appuie sur la sonnette. Enfin !
Court silence. Puis je perçois un timide cliquetis métallique de l’autre côté. Devant moi, juste à hauteur du regard, un clapet vient de s’ouvrir. Dans l’excitation, je ne l’avais même pas remarqué.
— Ouiiii ?... Qu’est-ce que c’est ?
Deux petits yeux noisette me fixent. Des yeux de femmes très maquillés, sévères.
— Pardon de vous déranger à une heure aussi tardive... Voilà, euh... Je passais dans le coin et je me suis dit... En fait, pour tout vous dire, j’ai vu votre enseigne, depuis le bout du quai, là-bas... Enfin, comme il pleuvait à torrents, j’ai pensé...
Elle me regarde toujours. Je ne la vois pas, les yeux rivés sur mes chaussures, mais je sais qu’elle me regarde toujours. Elle me dévisage.
— Oh ! mais je vous reconnais, vous. Vous êtes déjà venu récemment, je crois... C’est ça, oui, ça me revient, maintenant. Désolé pour l’attente, la sonnette fonctionne mal. Attendez un moment, voulez-vous ?
Le judas se referme brutalement. J’ai cru noter que les yeux de ma gardienne me souriaient avant de disparaître. Elle vient de confirmer toutes mes impressions depuis mon arrivée ici. Si elle m’a reconnu, c’est que je suis effectivement déjà venu dans cet endroit.
La porte s’ouvre. Une bouffée de chaleur réconfortante m’enveloppe instantanément, irrésistible. Devant moi, une femme d’un certain âge me fait un petit signe de la main. Elle m’invite à entrer. J’esquisse un sourire de remerciement maladroit et je franchis le seuil. Ça y est, j’y suis !
Nous traversons un corridor bien éclairé par deux gros lustres dégoulinant de verroterie tape-à-l’œil qui dessert quatre portes. Seule la quatrième, tout au fond à droite, est ouverte. Elle jouxte un escalier de bois sombre joliment sculpté qui monte à l’étage. La rumeur que j’entendais à l’extérieur vient de cette porte. C’est là que nous allons. Les éclats de rire, essentiellement féminins, les voix entremêlées et ce son de cloche si intrigant se font de plus en plus distincts au fur et à mesure que nous en approchons. J’ai hâte de savoir ce qu’il y a dans cette salle !
Pourtant, je ralentis. Très gêné par le bruit de succion que produisent mes deux ventouses imbibées sur les grandes dalles de carrelage couleur terre, je me laisse volontairement distancer par mon hôtesse, caressant l’espoir naïf de me faire plus discret. J’en profite pour jeter un œil à la décoration très... personnalisée. À droite comme à gauche, les murs sont recouverts d’un papier peint jaune orangé, encore chaleureux bien que légèrement défraîchi, orné de nombreux cadres remplis de clichés noir et blanc sans âge – à vue de nez, il y en a au moins une bonne vingtaine, trente peut-être. Uniquement des photos de jeunes femmes lascives posant dans leur plus simple appareil. Toutes sont dans des situations pour le moins suggestives et chaque fois différentes. Impossible de se lasser, celui qui les a immortalisées ainsi maîtrisait parfaitement son art. Si l’on peut parler d’art. Franchement, voir toute cette nudité provocante étalée partout... Je n’imaginais pas que l’on puisse accrocher cela chez soi. Tout de même, c’est assez osé. Il ne doit pas y avoir d’enfants, ici.
— Beaux petits lots, pas vrai mon mignon ?... Alors, vous venez ou quoi ?
Mon hôtesse ! Je l’avais complètement oubliée. Elle m’attend devant la porte. Son intervention m’a fait piquer un de ces fards ! Pas la peine de faire semblant, elle vient de me surprendre le doigt dans le pot de confiture. Et quel pot de confiture ! Si l’on m’avait dit un jour que je ferais l’objet d’un flagrant délit d’obscénité ! Moi ! C’est le monde à l’envers. Son air entendu lorsqu’elle m’a appelé « mon mignon » m’a condamné mieux que ne l’aurait fait un inquisiteur. Ça, elle peut bien me traiter comme un gamin ! Je ne sais plus où me mettre. Je l’observe, immobile, en attendant que ça passe. Qu’est-ce que je dois avoir l’air bête !
Maintenant que j’y repense... Je mettrais ma main à couper que ce visage rondelet entouré d’une abondante chevelure brune ne m’est pas inconnu, lui non plus. Ses vêtements aussi narguent ma mémoire défaillante. Elle porte une très belle robe décolletée de mousseline rouge sang brodée de noir, tout droit sortie d’un décor castillan du XVIIIe siècle. On devine que la dame s’obstine à vouloir porter ce qui doit être le témoignage préféré de ses plus belles années. À l’évidence, boudinée comme elle est, ce n’est pas la meilleure façon de lutter contre le poids des ans. Son fond de teint excessif et son rouge à lèvres trop généreusement étalé non plus. Elle en serait presque vulgaire s’il n’était ce sourire discret de femme du monde qui... Bon sang ! mais où et quand ai-je déjà vu cette femme ? C’est rageant, à la fin, cette espèce d’amnésie larvée qui m’embrume le cerveau depuis le début de cette balade nocturne ! Au risque de manquer aux règles de courtoisie les plus élémentaires, il faudra bien que je lui pose carrément la question. Puisqu’elle se souvient, elle.
Arrivé à sa hauteur, elle me fait signe de me retourner pour me débarrasser de mon imperméable. D’un air dépité, elle saisit également mon chapeau ou ce qu’il en reste sans attendre que je le lui tende, puis me désigne la salle du menton, sur sa gauche. Je tourne la tête prudemment et là, stupeur ! Je n’en crois pas mes yeux. Ni mes oreilles, d’ailleurs. Quel spectacle ! Partout, des nymphettes pratiquement nues – les plus habillées ne portent que des sous-vêtements provocants indignes de jeunes filles de bonne famille – discutent et rient à gorge déployée en compagnie de messieurs ventripotents de tous âges à peine plus vêtus. Quelques-uns sont entourés de plusieurs créatures, dont certaines sont assises sur leurs genoux comme des enfants. Les attouchements auxquels ils se livrent en public prouvent s’il en était besoin qu’ils ont déjà fait connaissance, sinon davantage. À n'en pas douter, j’ai devant moi le tableau le plus abouti qui se puisse imaginer de la luxure dans tous ses excès. Avec ses lourds rideaux de velours du même rouge que celui de l’épaisse moquette, ses peintures impressionnistes de corps enchevêtrés qui se déhanchent à l’abri de la lumière tamisée et ses cadavres de bouteilles d’alcool abandonnés ici ou là, cette pièce en est le royaume. Si la morale devait s’offusquer de la décoration du corridor, là, c’est le coup de grâce. Pourtant, loin d’être choqué, je suis fasciné. Malgré le dégoût que tout cela m’inspire, je suis incapable de décrocher mon regard.
Tout à coup, la vue du piano situé à droite de cette indescriptible scène libère brutalement un flot d’images dans ma tête. Elles défilent si vite devant mes yeux éberlués que je ne parviens plus à dissocier mes souvenirs encore très confus de ce qui se passe, là, juste devant moi. Pourquoi le piano ? Parce que, comme la dernière fois, j’ai remarqué que l’un des convives en joue avec entrain sans que je puisse identifier la mélodie. Et pour cause : pas une note ne semble sortir de ce somptueux trois quarts de queue laqué blanc. Ou plutôt si : il en sort des sons. Des sons de cloche. La seule mélodie que je discerne clairement vient de ces cloches qui carillonnent de plus en plus fort. Elles en deviennent presque pénibles, à la longue. Curieusement, les autres n’ont pas l’air gêné le moins du monde. Enfin quoi, un tintamarre comme celui-là, je ne peux pas être le seul à l’entendre, tout de même !
— Ben alors, elle va rester scotchée comme ça longtemps, Son Altesse ?
Mon hôtesse, encore elle. Elle était toujours derrière moi. Dur, le réveil. Je me retourne pour découvrir que, plus que de l’impatience, c’est de l’incompréhension qui se lit dans son regard. Visiblement, tous les invités de cet établissement l’ont habituée à davantage d’empressement, et mon attitude hésitante et silencieuse la déroute. C’est logique. Mais je voudrais surtout qu’elle m’explique pourquoi elle m’a reconnu tout à l’heure.
— Écoutez, Madame, en fait, je... Je sais que vous me connaissez et... Voilà, je voulais savoir si...
— Compris ! N’avez pas besoin d’en dire plus, savez... Faites partie de nos habitués, maintenant. Vous voulez la même que la dernière fois, c’est ça ? Et vous ne vous souvenez pas de son petit nom. Vous bilez pas pour ça, c’est arrivé à d’autres avant vous. Bougez pas, je vous dis, je m’en occupe. Je suis là pour ça.
Trop tard, elle m’a pris de vitesse. Le temps de réaliser ce qu’il vient de se passer et la voilà qui fonce déjà tête baissée dans le salon, à la recherche de je ne sais trop qui. J’en reste bouche bée. Non seulement je n’ai eu droit à aucune explication, mais je me retrouve avec deux fois plus de questions dans la tête qu’auparavant. Qu’entendait-elle par un « habitué » ? Suis-je donc venu si souvent ici ? Et que signifie « la même que la dernière fois » ? Elle ne m’a pas laissé le temps de le lui demander. J’ai peur de comprendre. Alors comme ça, moi aussi...
— Tiens, quelle bonne surprise ! Regardez-moi qui est là ! Mais c’est mon gros cochonnet ! Alors, on peut plus se passer de sa sirène préférée ?
Cette voix m’a paralysé. Avant même de savoir de qui elle émanait, j’ai su que c’était bien à moi qu’elle s’adressait. Malheureusement. « Gros cochonnet » ! Quel sobriquet grotesque ! Mon honneur est en jeu. C’est ma fierté qu’on attaque, là. Il ne faut surtout rien laisser paraître de mon trouble, sauver à tout prix les apparences. Je dois me donner une contenance qui prouvera à mon agresseur inconnu qu’il se trompe, qu’il y a forcément erreur sur la personne. Mais comment faire ? Comment mettre un terme à ce désagréable malentendu ? J’opte résolument pour la surprise feinte, incontestablement la meilleure solution dans l’urgence.
— Plaît-il ?...
Échec tragique. La bouche à peine ouverte, j’ai compris que la ruse ne prendrait pas. Et il est trop tard pour tenter autre chose, maintenant. Inutile de continuer à détourner les yeux ailleurs pour faire celui qui ne se sent pas concerné. La voix s’est plantée là, devant moi, sûre d’elle. J’essaye de poser mon regard dessus avec toute la condescendance hautaine dont je me crois capable. On ne sait jamais, un miracle est encore possible.
— Ben mon lapin joli, ça va pas ? On fait semblant de pas me reconnaître ? On est toujours aussi coincé ? Je vais finir par me vexer, tu sais... À chaque fois, tu me fais le même coup.
Rien à faire, le miracle n’aura pas lieu. Je la contemple, muet. Puis soudain, c’est l’éclair, un électrochoc d’une violence inouïe dans ma tête ! Mais oui, c’est évident, je la reconnais ! C’est elle que je suis venu chercher ici. C’est son souvenir enfoui dans mon subconscient qui m’a poussé vers cette enseigne perdue au milieu de nulle part. Tout me revient, maintenant. Enfin non, pas tout, mais c’est déjà beaucoup. Elle est magnifique. Vingt-deux, peut-être vingt-trois ans, une rousse aux grands yeux verts, cheveux mi-longs, intégralement nue... Oui, intégralement nue. Je baisse les yeux instinctivement, très embarrassé par l’effet que sa nudité produit sur moi. C’est un fait, la belle n’excite pas que ma curiosité. Je suis tellement gêné que je n’ose plus poser mon regard sur elle. Je scrute la salle à la recherche de ma gardienne boudinée ; à tout prendre, son regard malicieux reste malgré tout moins difficile à soutenir. Je ne tarde pas à la retrouver dans son improbable costume d’époque prêt à craquer. Elle est restée volontairement en retrait de sa protégée, près d’un groupe de gens ivres complètement indifférents à l’intrigue qui se trame ici même. Mais elle n’a pas perdu une miette de mon petit manège. Apparemment très amusée par mon comportement, elle me lance une série de clins d’œil bien appuyés, tout en finesse. Le message est clair.
— Oh ! oh ! Y a quelqu’un ? Dis donc, tu me le dis si je te dérange... Tu te décides, oui ou non ? Je te plais plus, c’est ça ?
Ma « sirène préférée » s’impatiente. Après tout, puisque c’est elle qui l’appelle de ses vœux... Elle est plutôt petite, mais pas trop. Un visage d’ange aux traits fins qui contraste singulièrement avec le ton coquin de sa voix, des lèvres charnues que l’on devine à l’origine de baisers fougueux, deux petites poires arrogantes délicieusement pointées vers l’avant en guise de seins et la taille fine posée avec assurance sur une splendide paire de jambes élancées, je réalise que cette naïade est l’incarnation vivante de mes fantasmes les moins avouables – les pires, ceux qui m’assaillent depuis l’adolescence. Cette jeune femme, c’est le désir absolu. Comment y résister ? Je sais que je m’apprête à commettre quelque chose que je ne devrais pas. Sa vue m’a fait perdre la tête. Il ne faut pas, non, il ne faut pas... Bon sang ! Ressaisis-toi ! Pense à autre chose, vite ! Tiens : les cloches ! Demande-lui où elles sont, ça te calmera.
— Euh... Mademoiselle...
— Ah ben ça y est ! T’auras mis le temps, mais tu te lâches enfin ! J’ai eu peur qu’y soit devenu muet, mon petit démon lubrique, depuis l’autre nuit...
« Gros cochonnet », « lapin joli », et maintenant « petit démon lubrique »... Ça commence à bien faire ! Quelle réputation ! Mais j’ai définitivement renoncé à laver mon honneur, je n’ose plus rien faire qui pourrait rompre le charme. La colère a disparu de son visage, même si elle affiche encore une adorable petite moue frondeuse. Elle continue :
—...Et arrête de m’appeler « Mademoiselle », je t’ai déjà dit que j’aime pas ça. Les copines, elles disent que ça fait constipé. Ouais, ouais : constipé. Pis c’est pas vraiment l’endroit, hein ! Alors tu fais un effort et tu me donnes du Carotte, comme tout le monde.
— Pardon, Mademoiselle Carotte... Carotte, je veux dire. Dites, ces cloches, là, qu’on entend sans interruption, vous ne sauriez pas où elles se trouvent, par hasard ? Il n’y aurait pas moyen de les arrêter ? Elles sonnent de plus en plus fort, c’est agaçant, à la fin...
— Mais c’est pas vrai, c’est une obsession ! C’est ton truc, ça, le coup des cloches, hein ? J’y ai droit à chaque fois ! Je te l’ai déjà dit : y a pas de cloches, ici. Pas une ! Point. Ouais, d’accord, à part certaines filles, peut-être... Mais c’est pas la même chose. Alors, oublie-les, tes foutues cloches ! Allez viens, je t’emmène. Je sais où tu veux aller. Compte sur moi pour te faire penser à autre chose, une fois là-haut !
Là-dessus, ladite Carotte m’attrape le bras dans un grand éclat de rire moqueur et m’entraîne dans l’escalier, dont elle gravit les marches quatre à quatre. J’ai presque du mal à la suivre, mais ses petites fesses rebondies me retiennent mieux que ne le ferait une trop courte laisse. Je trouve la situation grisante : bien que je me sois juré de ne jamais les fréquenter, je réalise que j’ai toujours rêvé de coucher avec l’une de ces filles que l’on dit de petite vertu. Car je sais ce qui va se passer. Nous allons monter au dernier étage, celui de l’appentis avec un œil-de-bœuf, et je vais lui faire l’amour. Encore et encore ! Je sens bien que toutes ces pensées sont immorales. Ma faiblesse de cette nuit va balayer d’un seul coup les principes de toute une vie, ses conséquences demeureront à jamais irréparables. Mais Dieu que c’est bon !
Devant moi, Carotte glousse de plaisir. Elle accélère elle aussi. Nous ne prenons même pas le temps de marquer un arrêt au premier étage ; toutes les portes du couloir sont fermées, de toute façon – probablement des chambres occupées par d’autres couples. Nouvelle série de marches avalée plus vite encore que la première, et puis le palier. Le pied à peine posé dessus, ma guide se retourne et m’attire vers elle de toutes ses forces. Je l’embrasse passionnément, goulûment, les yeux fermés, pendant qu’elle me déshabille de ses mains expertes. En moins de temps qu’il ne faut pour le dire, je me retrouve l’étendard du désir au vent, gorgé de plaisir impatient. Si l’on m’avait dit que je vivrais ça un jour ! J’ai envie de hurler ma joie. Carotte le sent.
— Calme, mon loulou chéri, calme ! Dis rien. Suis-moi et laisse-toi faire...
Son petit corps chaud collé contre le mien, elle laisse tomber mes affaires par terre et m’attire doucement vers l’unique pièce de l’étage. Trop curieux à l’idée de redécouvrir ce tabernacle du nirvana interdit, je ne peux m’empêcher de jeter un œil par-dessus son épaule. La porte est déjà ouverte et j’entrevois de gros nuages gris qui pleurent derrière la lucarne, de l’autre côté de l’appentis – tiens, il fait déjà jour ! Le rideau rouge que j’apercevais de l’extérieur a été tiré pour laisser pénétrer la lumière. Dans un coin à droite, un large lit recouvert de riches draps de soie bleu nuit nous attend. Une vieille chaise à la paille défoncée et un minuscule secrétaire verni sur lequel repose une grosse bougie éteinte exceptés, il n’y a pas d’autre mobilier. Pas de tapis non plus sur le vieux parquet qui dégage une forte odeur de cire. Bref, juste l’essentiel pour faire de cet ancien grenier un vrai petit nid d’amour coupé du reste du monde.
Comme promis, ma sirène s’occupe de tout. Ses caresses m’attirent lentement vers le lit. Je voudrais m’y précipiter, mais elle me retient avec beaucoup de savoir-faire. Elle fait monter mon désir progressivement jusqu’à des sommets insoupçonnés. Bouboum ! bouboum ! bouboum !... J’entends mon cœur galoper à toute vitesse. Dans un instant, nous allons basculer tous les deux, là, sur le lit. Je vais enfin me glisser en elle. Je n’en peux plus, je sens la sève du bonheur me chatouiller tout le bas-ventre. Vivement l’apothéose ! Merci pour ça, mon Dieu, merci !
Quoi que... Ce bruit qui me transperce... Ce ne sont pas les battements de mon cœur. Oh ! non, ce n’est pas possible ! Pas là, pas maintenant ! Je n’y crois pas : encore ces cloches infernales ! C’est une vraie malédiction ! J’avais réussi à les oublier l’espace de quelques minutes, mais elles reviennent encore plus bruyantes qu’en bas. On se croirait dans le clocher d’une cathédrale ! Sauf qu’elles me mènent une vie d’enfer... Elles doivent être là, juste au-dessus de nous, sur le toit. Je lève la tête pour les maudire au moment précis où Carotte essaye de m’entraîner dans sa chute sur le matelas. C’est loupé. Je m’écrase lourdement sur le sol.
*
Réveil en sursaut.
Mon nez me fait mal, je suis tombé de mon lit face contre terre.
Coup d’œil machinal à la fenêtre : dehors, il fait jour. La pluie tombe à verse. Je me relève, tout engourdi de sommeil, pour constater que je suis toujours en érection. Je me secoue la tête. Mal au crâne. Le carillon résonne dans toute la cellule.
— Seigneur, déjà cinq heures ! Je vais encore rater les matines... Et Frère Barnabé qui a horreur des retardataires !
Pas le temps de faire ma toilette, on verra ça plus tard. J’enfile précipitamment ma robe de bure et je sors. Sur le seuil de la porte, je me retourne une dernière fois. Je contemple mon lit sens dessus dessous.
— Toujours le même rêve !... C’est déjà la troisième fois ce mois-ci. Dieu me pardonne.

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Chantane · il y a
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Emma · il y a
J'attendais également le réveil pour en avoir le coeur net... une fin pas tout à fait inattendue mais fort habilement amenée. Je viens de lire votre nouvelle en compétition. J'aime beaucoup la façon dont vous écrivez. Votre "écriture" est pécise et soignée sans être précieuse. On voit les images naître au fil du récit.
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Claude Moorea · il y a
Un très bon texte, j'ai senti venir la chute grâce aux petits cailloux blancs que vous avez semés (le bruit des cloches, l'utilisation du terme "mon dieu") mais le suspens est bien maintenu jusqu'au bout. +1
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