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Voie de garage

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Yves

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En compétition

1.

La cuvette des toilettes accueillait pêle-mêle les larmes et l'urine de Jean. Tout en satisfaisant machinalement à cette envie naturelle, et comme souvent, il ressassait avec douleur ce qu'était sa vie. Dieu qu'il la trouvait vide. Enfin, pleine d'activités, mais tellement vide de sens. C'est d'ailleurs bien ce paradoxe qui l'énervait et finissait par le rendre si triste. En effet, pour les autres, tous les autres, Jean donnait l'image d'un homme accompli. Un statut social doublé d'une certaine prestance faisait que quiconque ne pouvait douter un seul instant de son équilibre. Bien sûr, il n'échappait à personne que le patron de la concession Mercedes de Bordeaux vivait seul et n'avait pas d'enfant. Mais c'était un choix de vie. C'est en tous cas ce que pensaient les épouses des collaborateurs et autres relations professionnelles qui l'avaient rencontré lors de dîners bon chic bon genre. En général, celles-ci lui trouvaient du charme, conféré par son allure sportive et son charisme. Les « bien mariées » ne manquaient quand même pas de relever, plus ou moins discrètement, son côté vieux garçon. Les « moins bien mariées », elles, étaient en général séduites par celui qui était le supérieur de leur époux.
La cinquantaine approchant, ce qui désolait Jean plus que tout et de plus en plus, c'était de ne pas avoir d'enfant et de désormais devoir se résoudre à n'en avoir jamais. Pour essayer de digérer ce qu'il considérait comme le plus grand échec de son existence, il avait bien quelques formules bien rodées, du genre « Je suis trop vieux maintenant », « Quelle femme prendrait le risque de faire un enfant à un homme de cinquante ans, un premier qui plus est ? », « Est-ce bien intelligent et correct de donner à un enfant de vingt ans un père de soixante-dix ? » Mais, à cause de cela, un goût amer lui revenait régulièrement en bouche comme ce dimanche soir dans les WC à la pensée de renoncer à la procréation.
Alors, comme souvent, il refaisait le film de sa vie d'homme, cherchant les occasions manquées d'avoir pu fonder une famille. Brigitte lui revenait toujours à l'esprit ; mais, pour « supporter » autant d'amour de la part d'une femme, il s'était senti hier trop jeune, et aujourd'hui trop con ! Marianne avait été bien décidée elle aussi à s'engager avec Jean. Mais elle calquait tellement la famille qu'elle projetait sur la sienne, avec des parents omniprésents, qu'elle l'avait fait fuir à toutes jambes. Avec Catherine, c'était différent... mais impossible aussi : un comportement consistant à le coller aux basques sans cesse et lui mettre une telle pression pour sa réussite professionnelle avait eu raison des sentiments pourtant profonds qu'il avait éprouvés pour cette belle femme sensuelle qui est d'ailleurs devenue une maman attentive et une épouse aimante. Mais avec un autre. Entre-temps, quelques aventures au gré de soirées arrosées entre jeunes vendeurs de voitures dont Jean faisait partie. Et puis, au cours de ces dix dernières années, quelques tentatives de relations avec des femmes désireuses de refaire leur vie. À chaque fois, quelque chose n'allait pas : des enfants qui ne l'admettaient pas, un ex trop envahissant, une compagne marquée à jamais par sa première union... En résumé, un manque de sentiment amoureux qui ne fait que mettre en exergue les défauts de la relation à deux et rendre impossible la mise en place d'un projet en couple. Et pour parachever cette vie amoureuse ratée, le ballet de ces femmes plus intéressées par son portefeuille que par Jean lui-même. Pour certaines, la tactique était à peine voilée. À d'autres, le chef d'entreprise ne laissait aucune chance. L'obsession de se faire avoir par une femme vénale lui faisait jeter un regard implacable et il était devenu expert pour éconduire une femme. Lui, si fin dans ses analyses lorsqu'il s'agissait d'élaborer la stratégie de son entreprise, se révélait bien aveugle pour sa vie personnelle.
Tout autour de lui, il voyait pourtant bien des gens qui s'accommodaient de compromis et semblaient y trouver, si ce n'est leur équilibre, du moins leur compte. Il était donc victime de son absolutisme, né de ses principes utopiques. Pourtant l'équation « 1 homme qui aime 1 femme qui l'aime pour fonder ensemble 1 famille avec au moins 1 enfant » semble simplissime. À presque cinquante ans, c'est devenu la quadrature du cercle. Au minimum. Bon, les femmes lui auront apporté de bons moments, certes. Mais aucune ne lui aura donné un enfant. Pour Jean, c'est devenu une vraie déchirure.
D'autant plus forte qu'il ne peut en parler à personne. Pas envie d'être ridicule, de se faire rire au nez, ou de s'entendre dire que ce qui lui arrive est bien de sa faute, puisque c'est vrai.
Au moment d'actionner la châsse d'eau, deux ou trois larmes lui coulaient encore des joues.


2.

— T'es vraiment qu'un p'tit con!
C'est tout ce que Christine avait trouvé à dire à son fils pour ponctuer la baffe qu'elle venait de lui coller. La main sur la joue, Dimitri s'était retenu de justesse de lui rendre la monnaie de sa pièce. Oh, ce n'était pas la première fois qu'il recevait des gifles et autres coups de sa mère. Toute son enfance puis son adolescence avaient été jalonnées de cette violence récurrente et gratuite. Et jusqu'à présent, jamais il n'était venu à l'idée du fils de « répondre » à sa mère, tant celle-ci exerçait une forte autorité sur lui. Mais, à dix-sept ans, l'envie de rendre coup pour coup était de plus en plus forte. Et là, comme par un déclic, il avait senti qu'il n'était pas loin du passage à l'acte. Avec, connaissant sa mère et ses furieuses colères frisant les crises de démence, les risques d'une escalade de violence entre eux.
Dimitri tourna les talons pour aller se réfugier dans sa chambre. La sensation de prendre du recul par rapport à la situation était tenace. C'était nouveau pour lui cette prise de conscience du fait que cette vie ne pouvait plus durer. Il sentait peu à peu cette violence maternelle se glisser en lui, comme si elle était contagieuse. Elle va me rendre dingue ; un jour, je vais la tuer, pensa-t-il.
Les disputes faisaient partie de leur vie, à tous les deux. Pour un oui, pour un non. Pour des mauvaises notes à l'école aussi. Il est vrai que Dimitri cumulait les échecs dans toutes les matières, et que les notes à deux chiffres n'étaient plus à l'ordre du jour depuis bien longtemps. Un CAP de mécanique avait bien voulu l'accueillir. Il l'avait choisi, d'abord parce qu'on l'avait incité à le faire, car il y avait des places à combler. Mais aussi, et c'était son secret, parce qu'il avait entendu sa mère, un jour qu'il était en admiration devant une belle voiture, lui dire : « T'es capable de rester comme une andouille pendant une heure devant une bagnole, comme ton père ! » C'était la première fois, et ce fut d'ailleurs la seule, où il entendit sa mère évoquer l'homme qui l'a conçu. Réalisant qu'elle avait commis une bourde, elle avait rapidement changé de conversation et s'était bien gardée de toute imprudence sur le sujet par la suite. Intrigué depuis son enfance, Dimitri avait essayé de profiter de l'occasion pour lui demander d'en savoir davantage sur son père. Christine s'était mise en colère à l'évocation de cet homme, « ce connard », en concluant : « Tu n'as pas de père, tu vois bien que je t'élève toute seule. »
Sa grand-mère maternelle était sa seule famille. Si l'on peut dire car, Christine étant brouillée avec sa mère, Dimitri ne se souvenait pas avoir vu un jour sa grand-mère. Deux fois par an, pour Noël et son anniversaire, il recevait de la vieille femme une lettre, très courte, avec un peu d'argent. Sa mère lui remettait la lettre et lui précisait qu'elle partageait l'argent avec lui. Elle ne manquait pas de lui faire remarquer qu'elle lui donnait généreusement la moitié de la somme. C'était là son seul argent de poche. Heureusement que son anniversaire était fin juin, le petit pécule devant couvrir un semestre à chaque fois. Dimitri gérait au mieux ce maigre budget pour le faire durer jusqu'à « son terme », mais les dernières semaines étaient longues avant l'arrivée de la lettre. Surtout qu'à dix-sept ans, on a envie de se faire plaisir, au moins de ne pas passer pour un « ringue » devant les copains.
Dimitri venait de prendre sa décision : il allait prendre le train pour rejoindre sa grand-mère dont il avait recopié l'adresse, aperçue une fois sur le verso de l'enveloppe. Profitant de l'absence de sa mère partie faire des courses, il fit à la hâte son sac et déposa un mot sur la table du salon : « Je suis parti chez la grand-mère. Dimitri ». Avant de sortir, et afin de payer son voyage en train, il prit pour la deuxième fois de l'argent dans le tiroir. La première fois, il avait reçu une telle rouste que Christine avait dû le garder une semaine à la maison pour ne pas être dénoncée, en raison des ecchymoses. Direction Bordeaux.


3.

Dimitri appuya pour la deuxième fois sur la sonnette. Pas de réponse. Pas un bruit. Nullement découragé, le jeune homme décida d'attendre le retour de sa grand-mère. Le temps pour lui de récupérer d'un voyage éprouvant, bien compliqué pour quelqu'un qui n'est jamais sorti de chez lui. À moins que l'orientation ne fût point son fort. Il ne s'était jamais posé ce genre de questions, lui qui évoluait depuis toujours dans le même quartier de la banlieue parisienne. Son budget limité l'avait inquiété, les longues marches, parfois inutiles car dans le mauvais sens, l'avaient fatigué. Mais jamais il n'avait regretté son départ sur un coup de tête. Au contraire, une nouvelle sensation l'avait envahi et ragaillardi : la liberté.
Approchant de son domicile, la vieille femme observait avec étonnement la présence du jeune homme devant chez elle. Anticipant sur son éventuelle inquiétude, et souhaitant faire d'emblée bonne impression – il n'était pas exclu qu'il se fasse renvoyer immédiatement pour se retrouver seul dans cette grande ville inconnue et échouer dans sa tentative – Dimitri sourit à sa grand-mère en lui disant : « Je suis Dimitri, ton petit-fils. »
Un instant surprise, la dame lui rendit son sourire et, en lui confiant son sac de courses, lui dit simplement : « Entre, Dimitri ! »
Le calme de sa grand-mère contrastait avec l'agitation qu'il avait toujours connue chez sa mère. Il se demandait comment cette femme avait pu accoucher de sa mère. Puis il oublia un moment cette dernière et conversa longuement avec son aïeule.
— Tu es parti d'ici avec ta maman, tu avais deux ans ; on ne s'est plus jamais revus depuis, dit-elle, cachant mal sa tristesse.
Puis elle voulut savoir pourquoi il était venu jusqu'à elle. Il lui expliqua que la vie avec sa mère devenait très difficile et lui demanda si elle pouvait l'héberger pendant un moment. Ce qu'elle accepta avec gentillesse même si elle restait un peu froide, méfiante peut-être.
— J'ai autre chose à te demander grand-mère ; j'aimerais savoir si tu connais mon père et si tu pourrais m'aider à le retrouver.
— Oui je le connais. Je ne savais pas ce qu'il était devenu mais aujourd'hui il est très facile à trouver.
Elle se leva et sortit d'un tiroir un article de journal intitulé « Jean BARRET, nouveau patron de la concession Mercedes ».
Putain, moi qui pensais que mon père était mécano ! se dit Dimitri en découvrant l'article. Il s'attarda bien sûr sur la photo de l'homme, debout devant la façade de la concession. Puis sa vue se brouilla et des larmes glissèrent sur ses joues. Gêné, il leva les yeux vers sa grand-mère. Elle pleurait aussi, silencieusement.
— Mais comment tu peux être sûr que c'est bien lui mon père ? demanda Dimitri.
La vieille femme fit le tour de la table, s'approcha de Dimitri et passa sa main dans ses longs cheveux. Il fit un mouvement de recul lorsqu'elle chercha à dégager son oreille gauche. Il avait toujours été complexé par cette tâche de vin disgracieuse derrière l'oreille et avait, dès son plus jeune âge, laissé pousser ses cheveux pour masquer celle-ci.
— Comment tu sais ?
— Lorsque tu es né, ta mère, qui était déjà fâchée avec ton père, a dit qu'il t'avait laissé un bel héritage en montrant cette tâche. Puisque tu veux savoir, je vais te dire ce qu'il s'est passé. Ta maman a eu une aventure avec Jean, lors d'une soirée. Elle s'est retrouvée enceinte et a eu envie de te garder pour t'élever seule, sans homme. Je l'ai encouragée à le faire car elle faisait beaucoup la fête et je me suis dis qu'ainsi, elle allait peut-être enfin se calmer. Je savais seulement que l'homme s'appelait Jean et qu'il vendait des voitures chez Citroën. Très peu de temps après, il a quitté la région pour travailler dans un autre garage Citroën et j'ai perdu sa trace. C'est en voyant cet article il y a deux ans que le prénom m'a intriguée. Je me suis rendu chez Mercedes et j'ai découvert ce que j'étais venue vérifier : la tâche de vin derrière l'oreille gauche.
Un peu après, pendant le dîner, Dimitri déclara : « J'ai réfléchi. J'ai commencé un CAP de mécano. Il faut que tu m'aides à trouver un stage chez mon père. J'ai besoin de toi grand-mère. »
Quelques jours plus tard, grâce à une amie travaillant dans un lycée professionnel, la grand-mère remit à Dimitri une convention de stage pour démarrer le lundi suivant à la concession Jean Barret. Le garçon se leva et prit sa grand-mère dans ses bras. C'était la première fois depuis son arrivée. C'était la première fois depuis toujours.


4.

Frédéric avait Dimitri sous sa responsabilité. Le mécanicien de la concession avait vite compris que le jeune stagiaire ne connaissait pas grand chose au fonctionnement d'une automobile. Mais son manque de compétence n'avait d'égal que son enthousiasme et son envie d'apprendre. Il l'appréciait donc pour cela, se souvenant que lui-même avait traîné lamentablement sur les bancs du lycée avant d'aimer vraiment son métier à l'occasion de ces périodes d'apprentissage. Un jour, Frédéric proposa à Dimitri de l'emmener pour un essai de véhicule. Pour lui faire plaisir, et aussi pour montrer au jeune comment il maîtrisait le pilotage d'une grosse berline. Au bout de trois dérapages, Dimitri cachait une certaine gêne, pensant : « S'il savait qu'il est en train de faire le malin avec le fils du patron ! »
Le patron justement, le stagiaire l'avait déjà croisé plusieurs fois. À chaque fois, il entendait M. Barret lui dire bonjour, même s'il le rencontrait pour la deuxième fois de la journée. En voyant le jeune le fixer avec de grands yeux, Jean s'était fait la remarque : « Qu'est-ce qu'il a à me regarder comme ça le p'tit ! »
Un soir, alors que Dimitri quittait le garage, à pied comme toujours, pour rentrer chez sa grand-mère, il vit le luxueux 4X4 du patron s'arrêter à sa hauteur. La vitre se baissa silencieusement et il entendit : « Monte! »
Assis à côté de son père, il sentit son cœur s'emballer. Heureusement, Jean Barret ne se rendit compte de rien, occupé qu'il était à passer et recevoir des coups de fil, et même à noter des rendez-vous sur son agenda tout en conduisant. En entendant la voix assurée du chef d'entreprise, le garçon se demandait s'il pouvait vraiment être le fils de cet homme. Pourtant, comme sa grand-mère, il avait validé l'hypothèse, en constatant la fameuse tâche que les cheveux clairsemés de Jean laissaient paraître. Profitant de l'arrêt de la voiture à la station-service, Dimitri, paniqué mais déterminé, joua son va-tout. Il nota sur un papier trouvé sur le tableau de bord : « Je suis ton fils, Dimitri » et glissa la feuille dans la page de la semaine à l'intérieur de l'agenda. Il ne se souvint plus de la fin du court trajet, soulagé que Jean n'ait pas découvert le papier avant sa descente du véhicule.
La nuit du stagiaire s'annonçait courte, parsemée d'étoiles Mercedes.


5.

— Dimitri, le patron t'attend dans son bureau, avait dit Frédéric dès l'embauche, surpris lui-même de cette convocation.
En entrant dans le bureau cossu de son père, Dimitri avait la désagréable impression que le sol se dérobait sous ses pieds.
— Assieds-toi... et explique-moi dit Jean, tenant le papier portant l'écriture de son fils entre les doigts.
Dimitri trouvait l'homme qui ne le lâchait pas du regard, un peu froid. Mais il était habitué à être considéré avec peu de chaleur humaine. De plus, il s'était préparé à une réaction de ce genre. Toute la nuit, les hypothèses les plus variées avaient traversé son esprit. Celle qui revenait avec insistance, c'était : « Cet homme ne savait pas jusqu'à présent qu'il était mon père ; il menait sa vie avec visiblement beaucoup de réussite et voilà que je viens l'ennuyer avec mon existence. En plus, comment peut-il être fier d'un fils qui ne connaît rien à rien, tout juste sorti de sa banlieue ? » Donc il s'était préparé comme jamais, et il commença à expliquer sa démarche, les éclaircissements de sa grand-mère, l'identité de sa mère. La tâche aussi bien sûr. Il fut interrompu dans son récit par l'entrée dans le bureau d'une stagiaire administrative qu'il avait déjà repérée, et pour cause ! Un joli minois de jeune fille, mais une silhouette de femme mise en valeur par des vêtements branchés-classe près du corps. Vanessa venait faire signer des documents par le patron. Elle surprit le regard de Dimitri sur elle et, semblant gênée, contrariée peut-être, se reconcentra sur le parapheur. Quand elle sortit, Jean sentit le trouble de son fils et esquissa un sourire, le premier. L'irruption de la stagiaire détendit l'atmosphère.
— Je dois partir en rendez-vous ; je t'invite au resto ce soir. Vingt heures à l'endroit où je t'ai déposé hier soir, d'accord ?
— D'accord.
Dimitri était à peine sorti du bureau lorsque les deux larmes que Jean retenait depuis un moment glissèrent sur ses joues. Et merde, c'est reparti ! se lamentait-il, tout à fait conscient que ces larmes portaient le sel de l'émotion et non la fadeur du chagrin. Toute la nuit, il avait échafaudé des plans. À une heure du matin, Dimitri était chef mécanicien du garage. À deux, il était un vendeur doué. Au moment où il avait fait gravir tous les échelons de la concession à son fils le menant à la direction commerciale de l'affaire, il prit conscience de son délire et aussi du fait qu'il avait une journée de travail chargée à assurer le lendemain. Un somnifère le fit dormir. Le réveil fut difficile. La perspective de ce rendez-vous particulier lui donna naturellement envie de se lever.
Dans le décor un peu kitsch d'une grande brasserie bordelaise, Dimitri eut l'agréable surprise de découvrir un homme beaucoup plus détendu, chaleureux, affectueux même. Généreux aussi car dès qu'ils se furent installés, Jean offrit à son fils un téléphone portable. En ouvrant le boîtier, Dimitri découvrit l'appareil et une carte de visite de son père. Au dos de celle-ci, Jean avait inscrit son numéro direct au bureau, son numéro personnel et celui de son portable. Déjà interloqué par ce cadeau-surprise, Dimitri reçut en plus quelques gadgets estampillés Mercedes et un blouson de la marque à l'étoile. Le repas leur permit de faire connaissance. D'un côté comme de l'autre, on se comportait avec un calme apparent. Des deux côtés, les cœurs battaient fort, très fort.
En déposant son fils devant la maison de sa grand-mère, Jean dit :
— À demain. Pense à ma proposition !
Pour Dimitri, il n'était déjà plus temps d'y penser, mais d'accepter. Il venait de se voir proposer un contrat d'apprentissage dans la concession Mercedes de Bordeaux.


6.

Quelques jours passèrent. Le temps pour Jean de réaliser qu'il était vraiment papa et d'apprécier la découverte de son fils. Celle-ci restait discrète, Jean ayant demandé, sans trop savoir pourquoi, à Dimitri de ne pas révéler leur lien de filiation. Le fils avait un peu éventé la promesse, en annonçant à Vanessa qu'il était un neveu du patron. Troublé par la jeune fille, le garçon s'était voulu rassurant en disant cela. Mais il ne cherchait pas à se prévaloir de cette position pour autant, ce que Vanessa avait perçu et apprécié. Un soir, les deux jeunes étaient allés au cinéma ensemble. Depuis, ils se faisaient la bise, mais surtout pas à la concession. Jean s'était rendu complice en indiquant le lieu du cinéma à son fils. Depuis, il s'amusait à suivre discrètement les amourettes, ravi de voir son garçon s'épanouir. Un jour, il alla chercher Dimitri, lui demandant de l'accompagner pour le contrôle d'un véhicule à reprendre. Frédéric fut
tout étonné mais libéra avec plaisir son stagiaire dont il vivait la mutation avec satisfaction, un brin d'autosatisfaction même. En arrivant chez le client, Jean dit à ce dernier : « Pendant que je vous présente le véhicule qui vous intéresse, le jeune va examiner le vôtre, pour la reprise. »
Les deux hommes s'éloignèrent, laissant l'apprenti mécano tourner autour de la voiture, un peu embarrassé. Se prenant au jeu, et voulant bien faire son travail pour impressionner son père, Dimitri se mit à genoux, puis à quatre pattes et enfin sur le dos sous le véhicule, pour essayer d'avoir un avis sur l'état de tout ce qu'il voyait : les pneus, les amortisseurs, les freins...
Sur le chemin du retour, alors qu'il attendait les questions de son père avec des réponses toutes prêtes, Dimitri entendit : « Je sais, elle vaut rien sa bagnole ! Mais ce petit jeu m'a permis de bien négocier l'affaire. » D'abord surpris, Dimitri se mit à rire avec son père.
— Tiens, tu peux porter le contrat à Vanessa s'il te plaît ?
Jean savait bien qu'il faisait plaisir à son fils en lui donnant l'occasion de passer un petit moment avec la jolie stagiaire.
En fin de journée, alors qu'il regagnait son bureau, le concessionnaire aperçut son fils en train de téléphoner. Dimitri était debout derrière la cloison vitrée du bureau du chef des ventes qui s'était absenté. En passant devant la porte entrouverte, Jean eut juste le temps d'entendre le jeune dire : « Je t'aime. » Gêné d'avoir entendu ces propos, il referma la porte. Le bruit fit se retourner Dimitri dont le visage vira instantanément au rouge à travers la vitre. Monsieur Barret fila vers son bureau, se disant avec une certaine jubilation teintée de fierté paternelle : « Eh bien, le petit, il traîne pas, avec Vanessa ! »
Un moment après, un bip prévint Jean d'un message sur son portable posé sur la table : « Papa, je te remercie pour tout ce que tu fais pour moi. J'ai vraiment envie de te dire ce que j'oserais pas te dire en face et que j'ai jamais dit à personne : je t'aime. »

PRIX

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jam · il y a
Bien aimé
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Samia.mbodong · il y a
Votre petite nouvelle est une merveille d’émotion, un véritable conte de fée pour ce jeune et pour son père, pour tout le monde en fait sauf peut-être pour l’horrible maman. La construction du récit amène à l’émotion ce que vous vouliez je pense et c’est remarquable, les états d’âme des acteurs sont bien retranscrites dans votre agréable plume.
A aucun moment je n’ai ressenti de longueur ou d’ennui, vraiment une des plus belles nouvelles que j’ai lu, une des plus émotionnelles certainement.
Toutes mes félicitations. Vous méritez certainement d’être lu.
PS : Votre titre est très mal trouvé (je pense).
Bravo et merci à vous.

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dud59 · il y a
belle histoire aux personnages attachants, je vote
si vous en avez envie, vous pouvez lire quelques-uns de mes textes sur mon profil https://short-edition.com/fr/auteur/dud59

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Doria Lescure · il y a
récit bien écrit et bien construit, avec des personnages bien campés, attachants et qui portent cette histoire de retrouvailles et de filiation avec un certaine densité nous entrainant dans cette touchante histoire. Pour ce bon moment de lecture, voici mes voix.
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Joëlle Brethes · il y a
C'est très beau, très émouvant et très bien écrit. Bravo :)
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Khalid Elkadiri · il y a
un vrai problème d'actualité ..Ces vieux garçons qui souffrent .Une fin heureuse heureusement .Un beau texte qui nous a permis de vivre cette angoisse ,cette prudence du patron et enfin ce soulagement : le jeune retrouvant son père .Merci pour cette progression bien calculée .
Je vous invite à réagit à ce modeste" essai" https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-secret-du-cimetiere-2

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Ginette Vijaya · il y a
Reconstituer sa vie et partir à la recherche de ses liens familiaux , quelle belle aventure !
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JACB · il y a
C'est une belle histoire, l'amour y trouve sa place même à retardement.
Un poème et un TTC en cavale, bienvenue sur ma page Yves.

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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien conçue, bien écrite et attachante avec sa fin pleine d'optimisme ! Mes voix ! Une invitation à découvrir “Le Vortex” qui est en FINALE pour la Matinale en Cavale 2019, et vous ne serez pas déçu ! Merci d’avance et bon week-end! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-vortex-1
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