Vivre

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Ecrire ? Un besoin impérieux. Ecrire ? Ecouter le vide se remplir et... Vous dites ?"Si on ne l'entend pas" ? Tendre l'oreille. Et suivre la plume...

Image de 72h - 2021
Image de Très très court
Il était une fois une île. Le ressac tumultueux crache du bois flotté sur la plage. Tempétueux, l'océan lance dans l'air un objet.
Sur le sable la chose, non identifiée, s'est d'abord posé avant de se laisser ensevelir par la dune. Personne ne l'a vu, pourtant, le métal d'un couvercle a scintillé en tombant sur le sable mouillé. Puis le temps a fait son œuvre. Moult saisons, pluies venteuses, soleils éblouissants, respirations. Des lustres de vies douces-amères, rangées ou pas, deux, trois générations sont peut-être passées par là. Le feu qu'on a découvert, le noir, le blanc d'un écran, l'automobile, le mobile, le réseau, des inventions toujours réinventées. Le progrès que rien n'arrête.
Une petite brune sur la plage. An 3000. Soledad fait des châteaux avec sa pelle et son seau. Jouets mythiques, préhistoriques. Maman et papa sont sous le parasol. Derrière leurs lunettes 4D, ils s'inventent une vie de cinéma, jetant distraitement un œil sur elle. La brunette creuse, quand, sa pelle bute sur un truc dur. Elle lâche l'outil. Ses petites mains grattent le sable, il apparaît. C'est frais sous ses doigts, Soledad nettoie le grain sur la ferraille. Elle n'a jamais vu un machin pareil. A quoi ça sert ? Soledad ne peut pas connaître. Dans cette dimension, cela fait longtemps que tout est classé, informatisé, dématérialisé. L'ordinateur qui trie est gardien de vie. Elle fouille la poussière fine, termine de sortir le bidule. Son père lui dit : « c'est une boite en fer. La légende raconte que jadis, les hommes y rangeaient ou cachaient des choses, pour les garder précieusement, pour ne pas les abîmer ».
La curiosité de Soledad attisée, la fillette demande « Mais qu'est-ce qu'on peut conserver dedans, dis, maman ? ». Maman ne sait pas, Soledad, emmène la boite. Même le mot est étrange sous sa langue. Elles deviennent inséparables. Soledad se demande ce que ça ferait de l'ouvrir, tirer les rebords pour découvrir ce qu'elle cache. La boite, comme papa l'appelle, est écaillée, légère comme un mystère.
Une année passe. Partout, Soledad traîne sa caissette. Il y a des nuits où elle rêve de l'ouvrir.
On dirait que le capuchon lui parle de plus en plus fort, de plus en plus souvent.
Il demande « ouvre-moi ».
365 jours plus tard. Soledad a 10 ans. Ses parents ont troqué leurs lunettes pour des chapeaux électroniques. Ils vivent dans une réalité virtuelle presque à plein temps. Soledad a la solitude pour prénom, elle la porte comme son ombre. Heureusement, elle a sa boite.
Presque chaque jour dorénavant, le métal, lui dit de l'ouvrir.
« Ouvre-moi ! ». Soledad a de plus en plus de mal à résister. Elle persiste. La matière est rafraîchissante, douce, rassurante. Une compagnie.

Moi, j'ai rangé mon cœur sans un bruit, je l'ai emballé dans un morceau de papier bulle. Celui qui claque sous les doigts quand on le manipule, mais qu'il est difficile de ne pas faire claquer. J'ai rangé mon corps grinçant avec lui. Je me suis arquée toute seule, désarticulée ; ployante ; arrondissant mes angles. Un jour, j'ai décidé de me caser, de m'enfermer. Sans vraiment choisir. J'ai opté pour un contenant à ma taille, un petit continent sur mesure qui résisterait à l'usure. Ma poupée préférée dans la poche, je me suis glissée dedans, comme on enfile un vêtement puis je me suis jetée à l'eau. Mon cœur, mon corps et moi, dans notre coffret, nous avons traversé les sept mers. Roulée en boule dans ce petit espace, sous la houle, le roulis, au cœur de l'écume, j'ai laissé passer les vagues, les orages, le soleil flambant, une mer parfois tranquille aussi. Surtout le temps. Craintive, dans mon écrin. Voyageuse protégée. Et c'est là, qu'un jour, l'océan m'a largué tranquillement sur la plage. Le sable fin m'a camouflé au monde. Je ne sais pas combien d'années ça a duré. Peut-être éternité. Dans ma cassette, je n'étais pas bousculée. Jusqu'au moment où le chahut a pointé le bout de son petit nez. Quelqu'un me secouait, me trimballait, me parlait, me caressait. Soledad m'a découvert, comme on découvre un trésor. Partout elle m'emportait et ce qui est arrivé devait arriver. J'ai eu envie de sortir de ma cachette. Alors, je lui ai transmis mes pensées, la seule, à vrai dire que j'avais, elle DEVAIT m'ouvrir. Alors, un jour, elle a flanché.

Il était une fois une île. La petite brunette est bien grande à présent. Elle a très envie d'ouvrir son trésor aujourd'hui.
Il est vieux, usé, cabossé et la curiosité de Soledad a son apogée. Que recèle le boîtier de fer ?
Quand elle l'a trouvé elle se rappelle, il scintillait sous la couche de sable, aujourd'hui, il a terni.
Ses parents ont fini par se quitter, chacun aspiré par leurs vies cybernétiques respectives.
Soledad a décidé du jour. Il pleut, elle est seule sur ce coin de plage. Le bruit métallique dans son sac s'arrête quand elle arrive aux pieds des vagues, sur le sable mouillé. Elle sort le petit objet. Elle caresse son couvercle. Elle respire, lève la tête au ciel. Ses doigts agiles connaissent toutes les aspérités de l'étui. Pour la première fois depuis qu'elle l'a, Soledad perçoit de la chaleur sur les parois. Entre la peur et l'impatience son cœur balance. Que trouvera-elle une fois son coffre ouvert ? Un, deux, trois, elle ferme les yeux en même temps qu'elle retire le couvercle. Soledad l'entend tomber au sol. Ses yeux rouverts inspectent l'intérieur de la boîte. Rien que du vide. Quelle déception ! Elle avait tant de fois cru entendre un bruit, un geste, une voix même parfois ! Contrariée, elle avance dans l'eau allant venant. Elle laisse le vent calmer son agacement. Elle inspire, expire, inspire, expire, sous la pluie fine qui tombe depuis cette nuit. Dans le rapide va et vient de la mer qui s'agite, quelque chose s'est délogé du couvercle. Cependant, Soledad ne l'a pas vu, trop affairée à regarder dedans.

La chute a été rude. Accrochée au-dessous du capot, j'ai atterri sur le sable. Je dois déballer mon cœur, je dois me dévêtir du papier bulle. Celui qui claque sous les doigts quand on le manipule, mais qu'il est difficile de ne pas faire claquer. Je dois sortir mon corps grippé. Je dois faire bouger mes jambes, mes bras. Soledad m'a entendu puis libérée. Je suis prête.
Je déballe donc mon cœur, je me dévêtis du papier bulle. Celui qui claque sous les doigts quand on le manipule, mais qu'il est difficile de ne pas faire claquer. Je bouge mes jambes, mes bras, d'abord doucement pour me déplier sans casser. C'est le premier mouvement qui pourrait me briser sûrement. Seulement le premier certainement. J'étire mon corps grippé. Je fais bouger mes jambes, mes bras, d'abord doucement pour me déplier sans casser. C'est le premier mouvement qui aurait dû me briser sûrement. Seulement le premier. Et je suis là. Me voilà. Incassable.

La jeune femme qui a été ma compagne autant que je l'ai accompagné, regarde devant elle. Elle se souvient sa pelle, son seau, ses parents, les jeux d'été jusqu'en fin de journée. Moi, je suis parée.
Alors, je me redresse. Ma brunette n'en croit pas ses mirettes. Devant elle, se dresse quelque chose qui n'aurait pas pu tenir dans une boîte. Impossible. Quelqu'un se tient devant elle. Quelqu'une devrait-elle dire. Une naïade émerge des flots. Ruisselante. Nue. Soledad, écarquille les yeux, elle rêve plutôt qu'elle ne regarde, cette nymphe sortir des eaux. Elle avance vers la plage, vers Soledad. La solitude ça lui connaît. Gaïa, car c'est son prénom est confiante. Le jour de la septième nuit, sous une pluie fine, Gaïa est née parce qu'une petite brunette ensoleillée l'a sorti de sa minuscule malle. Oui, parce qu'il arrive toujours un moment ou coincé dans des cases, on se retrouve à l'étroit. Gaïa court jusqu'à Soledad, lui sourit, s'allonge sur le sable. Il pleut, ce n'est pas grave. Merci Soledad, de m'avoir réveillé, gardé précieusement, comme le dernier objet sur cette terre numérisée. Mille mercis. Maintenant, tu sais ce qu'une boîte peut receler. Un trésor à savourer. Souvent bien camouflée, on peut y retrouver la vie, animée.
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Katy Grenier · il y a
Pareillement je revoter avec un grand plaisir
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Caroline Dumoulin · il y a
Je re voterai 10 fois si il le faut😉
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