Vivian ou le secret du pygmalion

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Mes thèmes de prédilection, les sujets de société, le fantastique, le "détournement de réalité", les histoires locales et abracadabrantesques, même si pourtant ... Nota Bene : « Les  [+]

"O le désespoir de Pygmalion, qui aurait pu créer une statue et qui ne fit qu’une femme !"
(Alfred Jarry 1873-1907 / L’Amour absolu)

Vivian était un artiste de renommée internationale, un sculpteur génial reconnu pour son souci du détail dans le traitement de la matière. La précision des courbes et des reliefs donnait vie à ses œuvres. La critique était unanime, jamais aucun artiste n’avait atteint un tel degré de perfection dans la reproduction de la beauté féminine. Pour la première fois, une vraie expression et une âme se dégageaient des personnages pourtant figés dans la glaise pour l’éternité. Son secret, que la presse nomma le secret du Pygmalion, il le révéla lors d’un discours hors du commun où pour la première fois il s’exprimait devant un public, ayant toujours fui les salles d’expositions et autres vernissages qu’il exécrait par-dessus tout. Communiquer était pour lui une épreuve insurmontable, autant par timidité que par détestation du genre humain. Seules ses statues comblaient le vide de son existence, vivant la majorité du temps reclus dans un vieux château d’apparence abandonnée au fin fond de l’Avesnois près de la frontière belge. Il détestait les mondanités et fuyait toute vie sociale source de contacts physiques. Ces poignées de mains l’incommodaient obsessionnellement, quand il les subissait, il se ruait dans les toilettes pour exterminer les germes belliqueuses venues s’incruster dans sa peau diaphane. Et toutes ces femmes qui l’observaient avec concupiscence, sans aucune retenue dans leurs intentions, prêtes à s’offrir pour accéder à la lumière de son génie et bénéficier par le fruit de sa semence, de sa richesse et du confort matériel. L’idée d’un rapport charnel l’effrayait tout autant qu’il le répugnait.

Vivian fixait le public de ses yeux noirs enfouis dans son visage, cachés par des mèches blondes qui tombaient jusqu’à l’arête de son nez. Malgré un corps malingre et une attitude d’adolescent névrosé, un charisme naturel émanait de cet être né prématuré, doté d’une ineffable beauté. Les heureux élus, triés sur le tas pour participer à l’évènement souffraient des vertiges de Goethe, hommes et femmes sans aucune exception furent envoûtés par cet être fantasmagorique aux allures et boucles d’ange. Lui, était sur le point de s’évanouir pour d’autres raisons. Comment avait-il pu accepter cette énième sollicitation de son agent qui voyait dans l’intervention de Vivian devant ses fans l’occasion d’assoir définitivement sa notoriété et de faire une nouvelle fois exploser la côte de son lucratif client ? Mais surtout, un richissime industriel chinois avait promis à cet agent une somme pharaonique pour que Vivian intervienne dans un show télévisé devant un public select tout acquis à son gigantesque projet. Il souhaitait en effet annoncer à l’échelle mondiale une offre généreuse de rachat aux propriétaires et collectionneurs des œuvres de Vivian pour les rassembler dans un musée à New York, capitale mondiale de l’Art. Vivian ne manquait pas d’argent bien-sûr, mais l’opportunité de voir la globalité de son Œuvre réunie dans un seul lieu où l’on vouerait un culte à son génie acheva de le convaincre malgré son agoraphobie.

A presque quarante ans, Vivian demeurait un adulescent névrotique, ermite patenté. Son monde se réduisait à la sphère restrictive du château de ses parents décédés brutalement à l’âge de huit ans dans un accident de la route. C’est à une grand-mère acariâtre et sotte qu’il dut son éducation rudimentaire dénuée de toute charge affective. Elle était constituée essentiellement par la réalisation des corvées de la maison et des soins de plus en plus chronophages et peu ragoûtants à apporter à « la vielle momie ». Celle-ci profita du faste de la vie de château et invita souvent ses comparses mégères à déguster les merveilleux plats préparés par son gentil « Vivi chéri ». Non content d’avoir satisfait les papilles des « veilles bigotes idiotes », il devait mettre la table, la débarrasser puis faire la vaisselle pour que « la Duchesse » ne soit pas dérangée le lendemain matin au réveil par des odeurs de vaisselles souillées. Quand exténué, Vivian s’endormait la veille sans avoir fini ses tâches ménagères, s’ensuivaient des raclées dantesques qui l’empêchèrent parfois de se rendre plusieurs jours à l’école, puis au collège, puis au lycée... Pour supporter cette « vie de m... », Vivian, dès son plus jeune âge, se réfugiait dans la sculpture. Sa technique était simple, il aspergeait le sol d’eau transportée dans des brocs derrière le talus au fond du parc pour y bâtir ses premières œuvres, à l’époque éphémères, représentant déjà des muses aux formes divines. Il adorait caresser les seins de ses statues. Ces gestes érotiques provoquaient des sensations de langueur se terminant parfois par des séances de plaisirs solitaires. Il les détruisait ensuite afin d’éviter l’ire de « la mégère » qui n’avait pas de mots plus vils et crus pour qualifier les jeunes femmes qui gravitaient dans leur environnement. La mort de la « vielle momie » qui chuta « accidentellement » dans le vieil escalier en colimaçon du grand hall le jour de ses dix- huit ans, date à laquelle il devenait légalement propriétaire du château, fut pour lui une délivrance...

Vivian avait beaucoup de mal à maîtriser ses émotions, la transpiration gagnait progressivement l’ensemble de ses pores. Il avait la sensation que son corps devenait un confluent de fleuves et de rivières convergeant vers les terres inexplorées de son cœur qui battait chamade à un rythme effréné, presque mortel. On lui demandait de révéler son « secret ». Le silence prolongé dans cette salle exigüe où l’on pouvait toucher l’attente tant il devenait lourd, paniqua l’agent qui se trémoussait de manière hystérique. Vivian ne fréquentait pas les êtres humains. Il se demandait comment ils allaient réagir à ses révélations. Il a vécu dans l’ombre de ses pérégrinations et expériences, à l’abri de la conscience humaine qui ne lui appartenait plus. Qui étaient-ils ces profanes obscurs qui le toisaient comme une bête curieuse, un monstre de foire, lui que la société a rejeté comme un rebut et confié à une bête immonde ? Abandonné dans le tréfonds du néant comme un cloporte, le voilà aujourd’hui confronté à ses bourreaux, demain peut-être ses juges au prétexte de son art qu’ils vénéraient comme le Graal. Qu’elles étaient belles ces femmes sculpturales qu’il avait tant aimées ? Ses mains ont parcouru ces corps de glaise et de résine des milliers de fois, consommant jusqu’aux arcanes du plaisir les parties intimes de ses Œuvres qu’ils vendaient avant d’en devenir fou à lier. Il savait qu’il devait s’en séparer afin de ne pas se retrouver prisonnier du syndrome du pygmalion. C’était le prix à payer pour ne pas mourir sous l’emprise de cette beauté parfaite qu’il avait su créer. Grâce à son secret, il avait atteint le Graal en matière de sculpture, aujourd’hui on lui demandait de le dévoiler...

Il toussa pour s’éclaircir la voix. Un frisson parcourut l’échine des participants toujours dans un état second. Des larmes coulèrent sur les joues de Vivian qui ne pouvait plus contenir son émotion. D’une voix chevrotante, il se lança :

- L’art est et ne restera toujours qu’un artefact, la beauté parfaite se cache dans le vivant, le secret de mon art est d’avoir figé le vivant.

Un tonnerre d’applaudissements s’ensuivit immédiatement. Le riche industriel et l’agent échangèrent un clin d’œil complice. Ils en étaient certains, leur protégé était « un illuminé » qu’ils supportaient bien malgré eux car si doué dans son domaine qu’il ferait leur fortune. Le fait que leur « hurluberlu névrosé et psychotique » ait su aligner quelques mots avait suffi à faire exulter tous ces fans qui avaient la chance, eux, de ne pas le côtoyer. Ce qui les soulagea vertement. Cela sentait bon pour les affaires à venir.

Vivian allait s’effondrer, tout cet amas de chair vivante qui s’offrait en spectacle. Et ces femmes aux tenues provocantes qui l’aguichaient. Il souhaitait disparaître et retourner dans son antre avec ses statues qu’il caresserait jusqu’à l’extase et l’élévation suprême. Celle qu’il a frôlée si souvent et qui aurait dû tant de fois l’emporter pour le délivrer définitivement de sa « vie de m... ». A bout de nerfs, il se précipita vers sa dernière œuvre qui trônait sur son socle au milieu de la scène. Cela devait être le bouquet final de son intervention, levant le voile sur sa dernière création. Les yeux emplis de haine et de désespoir, Vivian s’acharna sur la statue qui vacilla sous les regards effarés des témoins. Sa vitesse d’exécution surprit le riche industriel et l’agent qui n’eurent pas le temps de réagir. Pourtant, ils firent face à de nombreuses reprises aux crises de démence de l’artiste devenu fou depuis le premier jour de sa consécration.

La statue prit son envol puis s’écrasa lourdement sur le sol. Elle se brisa en mille morceaux. Des cris d’horreur s’élevèrent aux premiers rangs du public, des femmes mais aussi quelques hommes s’évanouirent à la vue du macabre spectacle. Vivian s’emporta dans un rire sardonique qui pétrifia la salle.

Il hurla d’une voix diabolique :

« Si le Graal de mon art est de faire renaître les vivants, mon secret est d’y avoir enfermé des morts !».

Le corps d’une jeune femme complètement nue, encore englué dans les restes de glaise et de résine, gisait inerte sur le sol.

Vivian venait de dévoiler son terrible secret.
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