Vive les mangeurs de crème solaire

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J'étais prof de sciences économiques et sociales, maintenant à la retraite. J' ai écrit et publié un recueil de slams et de chroniques "Au gré des jours". J'anime un petit atelier d'écriture  [+]

TittHuppe la mésange huppée possède des super pouvoirs. Grâce à sa huppe, elle capte des informations provenant du monde des humains. Elle met ses connaissances au service des autres animaux.
Cette fois, elle part au bord de la mer ; elle a un message important pour tous ceux qui vivent dans l’océan.
Elle choisit la plage des Pins où viennent de nombreux vacanciers.
Par l’intermédiaire des mouettes, très étonnées de la trouver là, elle a pu inviter tout près de la côte des représentants des poissons et des crustacés.

Elle se poste sur un rocher sans algue, à l’abri des embruns, car la mésange ne fait pas bon ménage avec l’univers marin.
« Je suis venue de loin pour vous parler des risques que vous courez à fréquenter les plages où les touristes s’agglutinent. Vous avez vu qu’ils se tartinent le corps de substances qui nous sont inconnues. De la même manière que nous voulons avoir un beau plumage ou de belles écailles, ils veulent avoir une belle peau. Ils se recouvrent donc d’une crème grasse et fort odorante qui les protège du soleil. Déjà qu’ils ont plein de produits sur la peau en arrivant, surtout les femelles, ils en rajoutent sur la plage ! »

Dora, la dorade, intervient :
« Dis donc, tu es venue de si loin pour faire de la publicité ; tu veux nous vendre des produits. Tu vas vraiment nous culpabiliser, nous les poissons, à cause de notre odeur ! »

TitHuppe :
« Mais non ! Je veux justement vous prévenir des dangers de ces produits. On va faire un test. Vous allez me dire quelle est la période de l’année où vous avez le plus d’appétit. »
Tous réfléchissent puis répondent :
Carida, la Crevette : « L’hiver »
Dora : « Au printemps »
Braki, le Crabe : « En automne »
Myti la Moule : « L’hiver ».

TitHuppe a réussi son test :
« Vous avez remarqué qu’aucun n’a répondu l’été. Eh bien je vais vous en donner la raison. Toutes ces crèmes rejettent dans l’eau des particules microscopiques quand les touristes se baignent. Vous avalez sans vous en rendre compte ces minuscules morceaux. Comme il y a beaucoup de graisse dedans, ça vous coupe l’appétit et vous mangez moins l’été.

Braki :
« Mais si on maigrit, c’est peut-être bon pour notre santé... et notre survie. Un crabe obèse, ça ne court pas vite et donc ça a peu de chances de s’échapper face à un danger ! »

TitHuppe : « Ah non ! Vous grossissez quand même mais avec de la mauvaise graisse. C’est comme si tu te remplissais de crème solaire et de produits de beauté. C’est cette mauvaise graisse qui t’empêche d’être vif et rapide. »

Carida : « Oui, mais c’est peut-être bon pour notre peau ! J’ai l’impression que je suis plus dorée et plus séduisante en été. »

Dora : « Là, Carida, je crois que tu as des illusions. J’avale suffisamment de tes cousins pour savoir que leur couleur n’est pas différente en été ! »

TitHuppe : « Je ne suis pas venue pour que vous vous disputiez mais pour vous aider ! »

Myti a une idée :
« Il n’y a qu’une solution ; il faut les faire déguerpir de cette plage. Puisqu’ils n’aiment pas notre odeur, on va leur faire sentir notre peau. A marée basse ils vont se rendre compte de la vraie odeur de l’océan. »
Les trois amis sont d’accord : « En avant pour l’Opération Odeur ! »

Ils profitent de la marée montante pour s’approcher le plus possible du bord et y déposer tout ce qui dégagera les parfums de la mer que les humains détestent. Carida et Braki détachent des rochers les algues les plus pourries pour les amener près de la plage ; Dora transporte de vieux restes de poissons, des squelettes d’arêtes. Depuis son rocher, Myti crache une multitude de petits mollusques plus ou moins desséchés.
« Quels efforts pour cette histoire de crème, se dit Carida ; j’ai la carapace toute ramollie ! »
A force d’accumuler tous ces déchets, la laisse de mer, ce petit cordon qui délimite la mer et la terre, est envahie de débris malodorant tout le long de la plage des Pins.
Quand la mer se retire, ces détritus sont déposés sur le sable et, grâce au soleil, émettent des odeurs de plus en plus fortes.

Les touristes n’en reviennent pas ; ils sont dégoûtés. Comment, en si peu de temps, une telle quantité de déchets peut-elle arriver sur la plage ? Rapidement, ils quittent l’endroit pour aller se rassembler sur la plage voisine, la plage des Dunes qui, du coup, est surpeuplée.

Mais cela ne fait pas que des heureux aux Dunes. Les poissons et crustacés de cette plage ne sont pas contents. Ils se demandent pourquoi il y a un tel afflux de touristes.
Certains décident à leur tour d’abandonner leur baie habituelle.
Ils se rendent vite compte que l’eau est plus claire et plus limpide dans la baie d’à côté, celle de la plage des Pins.
Du coup, ce n’est plus la surpopulation sur la plage mais dans la mer ! La part de nourriture pour chacun diminue. Les risques de bagarre augmentent.
« Comment s’en sortir ? » s’alarment Carida, Braki et Myti pendant que Dora essaye au large de calmer les esprits.

TitHuppe est appelée à l’aide et après s’être gratté la huppe comme d’habitude, propose une solution :
« J’ai entendu parler de minuscules bêtes gloutonnes qui mangent le pétrole et qui peuvent donc être utiles en cas de marée noire. Elles aiment peut-être aussi les crèmes solaires et les produits de beauté. Elles existent depuis des millénaires mais il faut aller les chercher au fond de la mer. Dora, il y a bien un de tes amis des fonds marins qui peut nous en amener ? »

Dora : « Oui, ma cousine la dorade rose ; elle habite au large, un peu plus loin deux cent mètres en - dessous de nous ; elle doit en rencontrer. »
« Eh bien, tu vas lui rendre une petite visite à ta cousine ! Je suis sûre que tu ne l’as pas vue depuis longtemps » suggère Myti.
Dora agite ses nageoires d’appréhension : » Je veux bien essayer mais je risque ma vie en allant dans ces endroits où les autres poissons sont beaucoup plus gros que moi, où la mer est plus obscure et de plus en plus froide. »
« Allez Dora, si ça marche, tu seras la reine de la côte ! » ajouta Carida.

Dora, anxieuse mais flattée, s’éloigne peu à peu vers le large, en direction de la Fosse aux roches, là où sa cousine habite encore, tout au moins si elle n’a pas été pêchée entre temps. Elle croise quelques gros spécimens en prenant un air faussement décontracté ; quelques heures plus tard, elle a du mal à avancer car la pression de l’eau sur ses nageoires se renforce. « J’aurai dû faire de la musculation avant de m’embarquer dans cette aventure. »se dit-elle.

Près de la côte, ses amis ne sont pas très rassurés. Deux marées basses et une marée haute sont passées et elle n’est toujours pas revenue.

Dora a finalement trouvé sa cousine Rosadora mais il lui a fallu un peu de temps pour expliquer la situation dangereuse créée par les touristes, puis pour convaincre les Gloutons de se déplacer vers la côte et reprendre des forces.
Le convoi formé par Dora, Rosadora et les Gloutons arrive finalement près de la côte.
Les premiers Gloutons avalent quelques traces de crèmes. Sont – elles à leur goût ? Est-ce que ça ne va pas leur détraquer la santé ? Les essais sont concluants.
Ils trouvent même que, par rapport au pétrole, ce petit goût sucré n’est pas désagréable, presqu’un peu enivrant.
Alors, une frénésie s’empare de la troupe des Gloutons. Ils se mettent à ingurgiter des quantités astronomiques de crème par rapport à leur taille microscopique.
Les amis de Dora sont ébahis !
En quelques jours la baie est nettoyée.
« Finalement, disent les Gloutons, nous allons rester tout l’été. Il sera bien temps ensuite de retrouver notre fosse pour nous rafraîchir. »

L’année suivante, les touristes font prudemment leur retour. Les habitués ont remarqué la clarté de l’eau. Peut - être essaieront ils de ne pas la salir cet été ?

Entre temps, Dora et sa cousine Rosa ont été élues Reines de la côte.
* la série des TitHuppe comporte quatorze autres histoires.
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