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Ce jour-là avait commencé comme tous les autres : le réveil avait sonné à une heure que je jugeais indécente, les minutes avaient filé si vite que je n’avais pas eu le temps de finir mon café déjà presque froid avant d’affronter le vent glacial qui me saisit dès que je mis le pied dehors, je serrais contre moi mon sac à main comme un barrage aux intempéries ; le métro m’était passé sous le nez alors que j’avais cru arriver à temps sur la rame ; au bureau les dossiers à traiter étaient toujours les mêmes, au moins en apparence. Travailler aux archives municipales avait cela d’avantageux que nous n’avions à rendre de compte à personne. En obtenant, il y a quinze ans, le concours d’État qui m’avait permis de m’installer au sous-sol de cette administration et de ne plus en sortir, je m’étais assuré une position qui me ravissait moins par la sécurité de l’emploi qu’elle proposait que par la solitude et la redondance qui allaient avec la fonction. Mon seul et unique collègue aux départements des archives, un vieil homme aigri et sans âge qui avait fini par ressembler aux dossiers qu’il triait, des journaux usés et jaunis par les années, était si taiseux qu’il arrivait qu’une semaine s’écoule sans que nous nous adressions un mot. Depuis peu, j’étouffais au milieu des étalages de dossiers poussiéreux qui ne cessaient jamais de nous parvenir et que je devais encore et toujours classer. Mais que faire ? A quarante-ans je vivais seule, séparée depuis huit ans du père de mon fils unique dont j’avais la garde un week-end sur deux et la moitié des vacances scolaires : le papa avait une situation plus stable que la mienne et un excellent avocat. Parfois, certains soirs de semaine, j’allais boire un verre ou deux avec les collègues du service administratif qui travaillaient au premier étage des archives. J’aimais aussi beaucoup marcher, seule, en ville ou en forêt.

Ce jour-là, qui avait commencé comme les autres, devait se terminer assez simplement : un bain peut-être, une soupe devant un film, un livre sous la couette et une nuit que j’espérais réparatrice. C’était sans compter sur la concierge, vestige parisien d’une époque révolue, qui officiait encore dans mon immeuble et me sauta dessus quand je poussai la lourde porte de l’immeuble haussmannien où je vivais depuis huit ans. Elle me tendit le courrier du jour. Des factures et une lettre du laboratoire d’analyse du boulevard Oberkampf. Mes résultats étaient catastrophiques. Tous les chiffres s’affichaient en gras et les taux de globules rouges, de plaquettes et même de globules blancs s’affolaient. Un message du laborantin accompagnait la missive et me conseillait de contacter rapidement mon médecin traitant pour une lecture plus vulgarisée des chiffres qui dansaient devant moi sans que je n’y comprenne rien. La nuit ne répara rien, elle fut blanche.

« C’est une maladie auto-immune », me précisa le médecin que j’avais en face de moi à l’hôpital public Necker deux jours après la réception des résultats sanguins. Je demandais des explications : « Votre moelle osseuse a cessé de fonctionner. Plus exactement, elle fonctionne à l’envers. Les anticorps qui devraient vous défendre vous attaquent, quelque chose leur a fait croire qu’ils luttaient contre un corps étranger mais ce sont vos globules qu’ils combattent. » J’étais donc mon propre ennemi, la victime et le bourreau dans un même corps, et j’avais besoin désormais du sang des autres pour survivre, le mien me tuait doucement. « Vous allez devoir effectuer plusieurs transfusions sanguines par semaine mais il faudra de toute façon subir une greffe de moelle très rapidement avec un donneur compatible. Il s’agit là du seul traitement vraiment curateur. Vous avez des frères et sœurs, des enfants, dont nous pourrions tester la compatibilité ? » Hier lassée de vivre, je ne voulais plus que m’échapper de ce lieu aseptisé et courir sans plus m’arrêter au quatre coin de la terre, tout voir, tout sentir et toucher. Je demandais un verre d’eau et s’il était possible d’ouvrir un peu la fenêtre.

L’année qui suivit cette annonce fut sans doute la plus paradoxale de mon existence. Je devrais écrire « difficile » ou « épuisante » et tout cela rendrait davantage compte du réel mais je dis « paradoxale » parce qu’il y a quelque chose de contradictoire et d’absurde à vouloir vivre intensément, après des années de lenteur et d’angoisse paralysante, exactement au moment où l’on est contrainte de vivre dans une bulle, littéralement. En effet, les premières semaines, je n’avais eu qu’à subir des transfusions sanguines qui certes m’éreintaient mais me laissaient une passable liberté : plus de travail ni de sortie mais un accès illimité à l’air que tous les autres êtres vivants étaient autorisés à respirer ; puis très vite, ce fut la chimiothérapie pour préparer le corps à la greffe, préparation qui entraîna chez moi un nombre considérable de désagréments, j’en sortais amoindrie après des semaines de nausées, de vomissements, et les cheveux rasés. Je m’étais résignée à les couper dès que j’avais observé les premiers tomber. Les infirmiers m’avaient proposé une prothèse capillaire que j’avais refusée. Enfin, ce fut la transplantation.

Mon frère que je voyais peu mais qui semblait m’aimer suffisamment pour tenter de me sauver, était le donneur. C’est à ce moment-là, une fois les cellules injectées dans mon sang, qu’on m’installa dans ma bulle. Une chambre stérile qui devait être ma prison aseptisée jusqu’à ce que les cellules souches prélevées chez le donneur s’implantent dans ma moelle osseuse, se reproduisent et réparent mon système immunitaire. Manque de chance, l’isolement, qui dure généralement pour ce type de greffe huit semaines, dut être prolongé dans mon cas. De nombreuses infections qui venaient perturber le jeu de ma résurrection m’obligèrent à vivre en bulle sept mois pleins. Évidemment, tout ce temps ne fut pas une sinécure. Je me voyais maigrir, dépérir par moment et je savais que mon espace désinfecté qui ne contenait officiellement qu’une porte possédait en réalité deux issues, l’une beaucoup moins enviable que l’autre. Je pouvais tout aussi bien en sortir vivante que morte. Durant cette rude période, je lisais des livres qu’on avait plastifiés pour mieux pouvoir les stériliser, je recevais très peu de visites, quelques collègues de travail au commencement du traitement seulement. La maladie et la décrépitude inquiètent : on croit toujours que le malheur est contagieux et on a du mal à regarder dans les yeux celui dont on sait qu’il peut mourir demain. Au bout de quelques mois, me voyant cadavérique, j’avais même demandé au père de mon fils de lui éviter cette corvée. J’étais seule. La mort à droite, la vie à gauche, et mon destin entre les mains de milliers de toutes petites cellules.

Les infirmiers et les médecins mesuraient ma solitude et l’un d’entre eux se mit à me prêter certains de ses livres. C’était un fanatique d’astronomie. Un jour qu’il me parlait de son voyage en Islande, je lui demandais s’il avait déjà vu une aurore boréale. Il m’avoua que non mais qu’il avait par ailleurs marché sur les volcans et traversé le cercle polaire. Il avait des étoiles dans les yeux. Je lui fis remarquer et filai la métaphore céleste en comparant ma bulle désinfectée aux plus incroyables phénomènes naturels. « Regardez, lui dis-je, les rais de lumière verte partout dans ce ciel de polystyrène et ce gros soleil là-bas qui m’éblouit quand vous m’auscultez. A force de le fixer, un arc flamboyant se forme, vert d’eau d’abord puis vert Agathe. Nous sommes au milieu d’une aurore boréale. » Il souriait et les semaines passant, il m’abreuvait de livres sur la question. Un jour, on m’annonça que j’étais guérie, on programma une date de sortie. Je n’avais plus qu’une prérogative : ne plus jamais être contrainte de regarder le plafond sinistre et moisi des archives mais scruter tous les ciels du monde. Avec rien ou presque rien, je me mis à voyager sans plus m’arrêter.

***

L’aurore semblait danser dans le ciel noir et dégagé de janvier. J’étais en Norvège depuis une dizaine de jours quand le phénomène se déclencha. J’eus la sensation que le ciel personnifié s’était paré d’habits de fête et qu’une traînée de poudre verte descendait sur la mer jusqu’à moi pour m’encourager à tourner à mon tour comme un derviche en transe. Le ciel était vert peut-être mais d’un vert qu’on n’avait jamais eu l’occasion d’observer sur terre. Une nouvelle couleur, indescriptible ; et tout autour les rochers, l’eau, les maisons et leurs lumières jaunâtres qui prenaient des allures de personnages oniriques. Tout était incarné. Animé. Ardent. Éveillé. Et moi avec eux : vivants.

PRIX

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Jennyfer Miara · il y a
C'est une belle écriture, forte, pour raconter la lutte contre la maladie, et je suis heureuse que votre héroïne en soit sortie encore plus vive :-)
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

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Elena Hristova · il y a
je suis très émue par ce récit- témoignage, ce que j'en retiens ce sont les couleurs et la saveurs du monde que je perçois à travers vos mots, ce sont à mon avis des anti-corps redoutables contre la maladie.
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Nadine Gazonneau · il y a
Voila une belle découverte et un très bon moment de lecture émouvant.. +5. Permettez-moi de vous faire partager "en route exilés" en finale du prix lunaire.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/en-route-exiles
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Maryse · il y a
Belle histoire touchante et un magnifique message d'espoir ! ... Merci !
Si vous avez quelques minutes, "vague à l'âme" en lice pour l'été et "vole papillon" un tanka en finale sur le thème lunaire. A bientôt !

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Chantal Sourire · il y a
Et le prêteur de livres, il est passé où ?....Je vote !
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Keith Simmonds · il y a
Une histoire bien conçue, bien écrite et très touchante ! Mes votes !
Une invitation à découvrir “Vêtu de son châle” qui est en compétition
pour le Prix Tankas ! Merci d’avance et bonne fin de dimanche !

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JMC · il y a
Continuez à nous ravir Adeline.
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François Duvernois · il y a
Après la maladie, la résilience par les voyages. Beaucoup d'espoir dans votre texte et une écriture poétique.
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Guy Richart · il y a
Le traitement littéraire du sujet apporte une lueur d'espoir vitale. J'ai rédigé un texte moins optimiste : "L'écrivain" et ce n'est pas un exercice facile. Bravo. Mes voix.
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Liza Munch · il y a
J’adore te lire ma biche même si cette histoire me rappelle une période difficile. Celle-ci est belle!
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Adeline Délie-Platteaux · il y a
Oh merci ma biche ! Ca me touche que tu lises (et que tu aimes) <3
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