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Oscurio De Syl

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- Attention !
- Tu l’as perdu ?
- Retrouvez-le !
- On va se le faire !
- Hé oh ! Où te caches-tu, on va te trouver sale....

Je l’ai entendu tellement de fois cette insulte. Souvent j’ai prétendu ne pas l’avoir saisi. Faut dire qu’elle était souvent prononcée à la dérobé. Quand le serveur repartait avec ton assiette, mécontent que tu ne te contentes pas de frites froides, quand le client derrière toi à la boulangerie trouvais que tu prenais trop de temps, ou quand, pas concentré, tu avais grillé la priorité à l’intersection.
La première fois c’était au supermarché, je devais avoir 16 ans. Distrait par mon téléphone et l’excitation d’une bonne soirée à venir, j’avais buté dans l’épaule d’un mec. Je n’avais même pas entendu l’insulte. C’était mon pote qui avait réagi : “Il est sérieux lui ! Hé, faut pas te laisser faire Gaudrey” Comment réagir à ce qu’on n’a pas entendu ? Et même si je l’avais entendu, comment réagir lorsque qu’on invoque ta race pour une bousculade involontaire ? C’était en 2006. Il y a 16 ans. Depuis, des types comme lui j’en avais vu plein. Peut-être même fait-il parti de ceux qui me courent après en ce moment. J’avoue ne pas avoir pris le temps de bien les regarder. Il faut dire aussi qu’à l’inverse des Noirs, tous les crânes rasés se ressemblent.

La gamine a les cheveux longs, blonds, soyeux. Elle me fixe de ses yeux bleu clair, curieuse, avec un grand sourire. Mais souriante ou pas, elle reste un danger pour moi si elle ne rejoint pas sa mère vite fait.

“Maman, il y a un monsieur caché derrière la voiture !”

Merde !

N’attendant pas que mes poursuivants comprennent, je sors de ma planque de fortune et me mets à courir. Très vite, j’entends leurs cris suivis du claquement des bottes coquées sur les pavés.

“Il est là !”

Ils me suivent depuis la Citadelle. Pas le fort visionnaire de Vauban. Non, la Citadelle de Génération Identitaire, un club rassemblant les sauveurs de la race blanche. La Citadelle. Encore un hold-up sémantique réussi par l’extrême droite. Après la marque de boxe Lonsdale, fondée à Londres par un immigré juif, portée par Mohammed Ali, le drapeau français hérité de la Révolution, la tenue skinhead popularisée par les prolos londoniens fans de ska jamaïcain, les racistes avaient réussi à s'approprier l’héritage de l’illustre maréchal du Roi Soleil.

Le Soleil à Lille c’était aussi le nom d’un resto, qui le 30 novembre 2012 avait eu le plaisir de voir débarquer les mêmes bas du front sur l’air joyeux de “Tchike-tchike... Heil !... Heil !... Heil !".

Aujourd’hui, ils crient peu, mais ils ne me lâchent pas d’une semelle. Je remonte à fond la rue des Arts, et tourne à gauche rue Basse, sous le regard ahuri des passants. Le Vieux-Lille est plutôt habitué à laisser passer les familles chargées de sacs de boutiques, les flâneurs en quête d’encas bio, et les jeunes trop âgés pour les rues de la soif du centre.

“Mauvaise direction négro, retourne à Wazemmes !”

Nous sommes maintenant rue Royal, je zigzague à travers les étudiants en quête de place en terrasse et ceux déjà assis. À l’écoute du raffut qui se crée dans mon sillage, certains ne se sont pas écartés assez vite. Même si un coup d'œil au-dessus de l’épaule me confirme que rien n’arrête la progression des nazillons. Les passants s’écartent, mais ne s’interposent pas. Je ne suis pas surpris. Quand dans mon lycée agricole de campagne, les BTS s’amusaient à faire des saluts nazis, à l’entrée du lycée, mes “amis” me conseillaient de changer de sortie.

Dans le fond les fachos n’avaient pas tort. À Wazemmes, peut-être aurais-je eu plus de soutien. Ici, le dernier kebab de la rue, qui se revendiquait meilleur kebab de France, avait fermé le mois dernier. Le coût des réparations des vitrines avait eu raison de la détermination du commerçant. Il avait été remplacé par la sandwicherie Au Bon Porc, au logo équivoque d’une tête de cochon croquant un rat mort. Ça n’avait pas déplu à tout le monde ces changements. On disait que des kebabs, il y en avait bien assez dans les autres quartiers de Lille. Et le toast Charles Martel, jambon ibérique entre deux tranches de Chabichou, c'était quand même autre chose !

J’en peux plus. J’ai des restes d’un passé sportif, mais là ça fait bien dix minutes que je cours, que je me planque, que je repars. J’ai les cuisses qui me brûlent, le dos qui me tire, la panique me donne des ailes, et me cloue le ventre en même temps. Mon cœur cherche à s’arracher à ma poitrine et tente de sortir par ma gorge, ce qui me coupe le souffle. Quand le Quai des Bananes arrive en vue, je me plie en deux de douleur. J’ai un point de côté. Heureusement, j’ai un poil d’avance. Quelqu’un a crié “Police ! Police !”, et la meute a hésité. C’était un bluff. Merci à l'inconnu, les quelques précieuses secondes me permettent de reprendre mon souffle.
Je tourne à gauche rue Négrier, anciennement rue Française. En suivant mes pas, devant le bar, la bande ne perd pas l’ironie de la situation et se met à faire des cris de singe, ponctués de “reviens Banania”.

J’ai chaud et froid à la fois. Mes pieds ne sont plus que deux batteries de douleur qui m’envoient des décharges en alternance. Ils me rattrapent. Je les entends s’encourager, sûrs d’eux, sûrs de leur pouvoir, sûrs de leur puissance. Le premier coup n’est pas encore venu mais j’ai déjà le goût du sang dans ma bouche. Je serre tellement les dents que je me suis mordu.
J’arrive sur la façade de l’Esplanade. Une quatre voies avec un terre-plein au milieu. Derrière elle c’est le parc, et en son sein la Citadelle. La vraie. Celle qui par le passé, a repoussé d’abord les Espagnols, puis les Autrichiens, bien plus armés que ceux qui veulent ma peau aujourd’hui. J’ai peut-être une chance.
Et le parc est grand. Ayant habité tout près pendant trois ans, j’en connais les moindres recoins. Et puis il y a les forains. Si je me perds dans la foire, les fachos n’oseront surement pas me suivre.

L’espoir renouvelé m’emporte. Ils sont juste derrière moi. Une main tire sur ma capuche. D’un coup de hanches, j’abandonne mon sweat et traverse les deux premières voies du boulevard sans ralentir. J’ai esquivé de justesse une double colonne de voitures qui me coupe à présent des hyènes. Leur moquerie s’est transformé en rage de voir leur proie s’échapper. Plusieurs me menacent de mort en se passant le doigt sur la gorge. Pas le temps de souffler. L’un deux tente déjà d’arrêter la circulation.

Face à moi le trafic est dense, c’est l’entrée de la ville, tout le monde essaye de profiter au maximum de son moteur avant la zone trente. Un bus se rapproche. Il ralentit les véhicules derrière lui. Il faut que j’en profite. Si j’arrive à traverser les deux dernières voies dans quelques instants, c’est gagné. J’aurais assez d’avance pour me planquer dans le parc. Mieux que de me planquer, je traverserais le parc, sortirais du côté Lambersart, et rameuterais du monde pour casser la gueule aux rastons. Oui ! À mesure que mes chances de survie s’agrandissent, la colère remplace la peur. Ils étaient six contre un, on reviendra à vingt contre six !

Le bus arrive. Je fonce. Il klaxonne et pile. Je sens le souffle de l’engin dans le dos et le rétroviseur me frôler le crâne. Ça y est ! Je suis de l’autre côté. Je l’ai fait !
Je lève la tête et croise le regard du cycliste affolé avant qu’il me percute et me mette KO.


C’est d’abord la sensation de froid extrême qui me réveille. Puis l’eau qui s’infiltre dans mon nez, ma gorge et me brûle les poumons. Je me sens lourd et un éclair de feu me transperce le crâne. Je tente de respirer mais bois la tasse. Ils m’ont jeté dans la Deûle ! Par un effort surhumain, j’arrive à extirper ma tête hors de l’eau, mais à peine ai-je le temps de recracher ce que j’ai dans les poumons, que je plonge à nouveau sans avoir pu inspirer. J’ai entendu leurs rires.
Ils ont gagné.
Je n’ai plus la force de lutter.


Il est 21 h 32, le 24 avril 2022. Je m'appelle Gaudrey Adebayö.
Je suis le premier mort de ratonnade depuis l’élection présidentielle.
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