Visitation

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Cette belle histoire, je l'écrirais bien mais je l'écrirais mal  [+]

« Il faut dire les mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer... »
(Beckett Samuel. L’innommable)

La première fois qu’elle est apparue le directeur était bien tranquillement assis à son bureau. Il était seul dans cette pièce au mobilier sommaire et fonctionnel : armoire à deux portes qui ne fermaient jamais et laissaient entrevoir des rangées bancales de gros classeurs ; étagères murales exhibant de vieilles coupes et médailles ternies, des dessins d’enfants racornis, un exemplaire des Programmes Officiels et des manuels scolaires multicolores où le regard accrochait des titres pourtant peu aguicheurs : Histoire CE1, l’Orthographe cycle 3, Je sais lire, L’école mode d’emploi... Dans un coin, l’écran de l’ordinateur affichait une longue liste d’élèves et, en face, les larges vitres donnant sur la cour étaient mouchetées d’impacts de ballons en mousse.
Sur le bureau, par contre, il n’y avait presque rien : au bord à droite, une plante grasse dont les tentacules pâles et visqueuses pendaient comme les branches d’un saule pleureur, un éphéméride ouvert à la page du jour, samedi 20 octobre, un téléphone, un petit fascicule à liseré bleu, une grande feuille blanche, un stylo à plume posé dessus et, les deux grandes mains du directeur bien à plat sur la surface de bois verni.
La rentrée scolaire s’était très bien passée : depuis un mois il était entièrement déchargé d’enseignement ; chacune des quatorze classes de son école était encadrée par une enseignante sérieuse, compétente et attentive aux besoins de ses élèves ; les parents étaient confiants ; les enfants calmes et studieux. Monsieur le Directeur appréciait tout cela mais... il s’ennuyait un peu.
Depuis un mois, le ténébreux fonctionnaire était absorbé par une toute autre préoccupation : une présence s’était immiscée dans les temps morts de son planning.
Il garderait toujours en mémoire le calme prémonitoire qui emplit le bureau quelques secondes avant l’apparition. Cette scène, il ne pouvait l’évoquer sans esquisser un sourire enchanté, se figeant rapidement en un rictus embarrassé.
Tout d’abord une lueur opaque, cotonneuse envahit le bureau, les vitres fumèrent légèrement, la plante pâlit et les portes de l’armoire gémirent... puis plus rien ne bougea ni ne bruit... Un léger souffle, un lent et faible tourbillon à peine perceptible visita alors la pièce, calmement, avec grâce et bienveillance...
Cette première fois, le directeur la prit comme une inspiration voluptueuse, la sensation d’être élu, de se trouver là au bon moment, à la bonne place pour accomplir une noble tâche... mais suivit une onde plus froide qui remonta le long de sa colonne vertébrale, l’incitant à redresser la tête et à regarder le plafond quadrillé de plaques d’isolations phoniques, si bas, si terne.
Alors son regard plongea à nouveau dans le Bulletin Officiel. En quelques secondes il était passé de l’exaltation à la déception, du murmure de l’âme au saignement de nez : l’élévation puis la chute. Quelle maigre consolation mais quel apaisement de retrouver les idées sereines du B.O. à liseré bleu : proprettes, bien rangées et délicatement articulées, elles avançaient discrètement de page en page ou se réfugiaient prudemment dans un tableau. Il pouvait presque les aspirer de la pointe de son stylo, les déposer sur sa feuille blanche et les arranger ensuite en bouquets variés dans des projets d’école, de cycle, de classe...
Mais toutes rassurantes, maniables et sages qu’elles fussent, comme elles semblaient fades au regard de cette présence impalpable et délicieusement troublante qu’il attendrait désormais chaque jour...

Le temps avait soufflé sur les pages de l’éphéméride : 12, 13, 14, 15 décembre 2000... n°48, 49, 50, les B.O. se succédaient alors que les derniers jours de l’année défilaient, déposant sur le bureau des brassées de papiers qui s’empilaient ou s’envolaient au gré des courants d’air froid de décembre : livrets à signer, enquêtes à remplir, dossiers à lire... La plante, poussant et suant, étalait ses tentacules jusque sur les mains immobiles du directeur ; les portes de l’armoire, régulièrement, s’ouvraient et se fermaient en geignant.
Il l’attendait en vain... De guerre lasse, au bout d’une heure ou deux, il saisissait frénétiquement, l’un après l’autre, les papiers qui l’entouraient : il noircissait des listes d’appréciations rageuses, des colonnes de chiffres vertigineuses, des feuillets de projets pédagogiques grandioses, des cadres de jugements définitifs au bas de pages austères,...
Mais, c’était toujours à un moment inopportun, lorsque la sonnerie annonçait la récréation et qu’il devait la surveiller ou lorsqu’il ressentait le besoin pressant de se rendre aux toilettes que la lueur cotonneuse s’installait dans la pièce et, sous le charme, il ne pouvait plus bouger... Alors il abandonnait son service ou mouillait son pantalon...
Le faible tourbillon, le léger souffle, la présence se densifiait de visite en visite. Il pouvait maintenant suivre ses déplacements dans le bureau : la voir flotter sous le plafond, petit nuage lent et pensif, se lover dans les coins de la pièce, puis, après avoir caressé ses épaules ou son cou, se dilater, envelopper et pénétrer son corps et son esprit... C’était alors un bain de sensations chaudes et douces, puis douces-amères, amères enfin...
Les images se succédaient à l’intérieur de ses yeux révulsés : souvenirs intimes, fantasmes, visages connus ou inconnus qui s’approchaient en souriant béatement puis s’éloignaient en ricanant ; les sensations les plus agréables s’évaporaient peu à peu, laissant progressivement la place à des déceptions, puis de vagues remords de plus en plus cruels...
Il frémissait en suivant des yeux le tourbillon glacé qui disparaissait en fusant au travers de la porte ou parfois de la fenêtre.
Elle le laissait seul, amer, abattu et saignant du nez devant son travail au format A4, mesquin et inutile...
4, 5, 6 janvier 2001, nouvelle année, nouveau siècle, premiers B.O.... Dans le bureau fermé à clé régnait une atmosphère tropicale : le thermostat du radiateur était poussé au maximum ; les pousses tentaculaires de la plante rampaient sur le bureau, en direction de la lumière de la fenêtre aux vitres embuées ; le bois des meubles était gonflé d’humidité et les portes de l’armoire râlaient en s’ouvrant ou se fermant péniblement. Quant au directeur, en chaussettes et bras de chemise il surlignait nerveusement des paragraphes entiers du B.O. ou il couvrait de ratures des dizaines de pages de cahier qu’il arrachait et qu’il chiffonnait ensuite pour viser la corbeille... encore et toujours manquée !
Elle ne venait plus. Il l’avait attendue en vain, chez lui, pendant les vacances de Noël... Il avait repris son travail, plein d’espoir, pensant qu’elle se manifesterait peut-être encore une fois dans son bureau. Il patientait, ne sortait plus du tout pendant les récréations ; il urinait dans des bouteilles en plastique et fermait le bureau à clé. Pour recréer l’ambiance de la visitation, il voulut même embuer la pièce... mais rien n’y faisait : le charme était rompu.
Alors, sur un cahier d’écolier, il commença à la supplier par écrit : il implora ses caresses de l’âme, quand bien même elle l’abandonnerait encore une fois aux remords les plus poignants. Puis il essaya de décrire ses apparitions, il chercha à restituer précisément les visions qui l’accompagnaient, mais que cette tâche était ardue ! Quelle tension de son esprit et de ses sens ! Ses idées étaient confuses, elles s’entrechoquaient ou s’entredéchiraient ; les mots se contredisaient... Il lui fallait raturer sans cesse, corriger, recopier, froisser le papier, le jeter, recommencer... Au bout de deux heures de travail, il comptait trois, quatre phrases, une page au plus d’un texte à peu près lisible. Mais cette ébauche, loin de le décourager, l’incita à poursuivre, pour voir ce qu’il y aurait au bout : il n’avait plus rien à perdre et ces mots tordus, ces lignes imparfaites, difficilement arrachées à la plume râpeuse évoquaient tant pour lui.
Il fallait dire les mots, tant qu’il y en avait, il fallait les dire, jusqu’à ce qu’ils la trouvent, jusqu’à ce qu’ils la disent, étrange peine, étrange faute, il fallait continuer...
C’est ainsi, à force d’un travail acharné, et qui n’avait rien à voir avec sa mission de service public, qu’il la revit enfin...
Elle l’enroba chaleureusement alors qu’il mordillait sa plume... Elle virevolta vers l’armoire, rebondit pour flotter en face de lui, presque immobile... Le soleil, en l’éclairant, dévoila les fines particules de poussière dorée qui la formaient. Soudain celles-ci se rapprochèrent les unes des autres en s’assombrissant progressivement et elles s’agglomérèrent pour dessiner un visage aux traits mouvants : celui d’une jeune femme ; longue chevelure fuligineuse, regard profond mais fuyant, bouche sensuelle qui souriait ou grimaçait en exhibant une dentition parfaitement blanche et carnassière. Elle le regardait, muette mais si expressive... Il la contemplait en silence de ses yeux révulsés. Ses propres souvenirs, ses désirs les plus intimes, ses rêves les plus fous, ses craintes les plus secrètes se lisaient sur ce visage, miroir de son âme...
Regard intensément clair, sourire complice, lèvres humides...
Front courbé, yeux mi-clos, méditatifs...
Menton tendu, lèvres arrondies, moue méprisante...
Elle s’effaça, redevint floue, vaporeuse, invisible, comme si elle s’était trompée de personne, comme s’il n’était pas digne d’elle...
Lorsque le directeur se réveilla, il lui sembla la voir encore dans l’obscurité : ses yeux extatiques le fixaient, son sourire mystérieux l’interrogeait toujours... Puis, comme on souffle une allumette, un léger courant d’air chaud, une douce haleine éteignit son visage. Alors il se leva de sa chaise, appuya sur l’interrupteur et, sous la lumière crue du néon, il recommença à remplir fébrilement les pages de son cahier. Il sentait bien qu’il arrivait à la fin de son histoire...
7 janvier 2001... Monsieur le directeur lança les B.O. par la fenêtre comme il avait jeté sa plante verte après l’avoir cruellement démembrée. Il baissa ensuite le store métallique, ferma la porte à clé, à double tour ! Il poussa même l’armoire devant ! Il ne voulait plus être dérangé.
Puis il ouvrit un cahier, saisit son stylo et... ses yeux se révulsèrent.
La dernière fois qu’elle apparut, son beau visage fut plus mobile que jamais : il commença à se tasser, puis le nez et la bouche se fondirent et s’allongèrent en un museau où étincelaient de longues dents acérées... En face de lui, le directeur vit bientôt un grand chien noir qui geignait, le mufle retroussé en une grimace ridicule.
10 janvier 2001. Elle ne viendrait plus ; il le savait. Son image ne s’imprimait plus à l’intérieur de ses paupières. Lorsque ses yeux se révulsaient, il ne voyait plus que la bête.
Alors il ouvrit la fenêtre et leva le rideau métallique du bureau.
Dans la cour déserte, quelques corbeaux piquaient de la pointe du bec les miettes du goûter des élèves.
A droite sur le parking, derrière la haie, deux hommes en blouse blanche sortirent précipitamment d’une ambulance et se dirigèrent vers lui en faisant des gestes apaisants.
Le directeur jeta un dernier regard vers le cahier fermé sur son bureau : son manuscrit, son histoire enfin terminée...
De la main il salua les deux hommes et rit de cette étrange peine, cette étrange faute qui l’avait enfermé là. Soudain il tomba en arrière sur le carrelage. Il saignait du nez, ses yeux étaient révulsés mais un sourire illuminait son visage comme celui d’un saint.
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Isabelle Lambin · il y a
Une histoire angoissante. On plonge avec inquiétude dans l'esprit tourmenté de cet homme jusqu'à la chute que j'avais imaginé encore plus sombre.
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Gil Nathan · il y a
Un grand merci, Isabelle ! Au plaisir de vous lire à nouveau...
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Jenny Guillaume · il y a
Génial, c'est drôle et mystérieux, j'ai vraiment adoré !!!
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Gil Nathan · il y a
Merci beaucoup !
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M. Iraje · il y a
Un vrai coup de ♥ pour cette histoire fantastique. Juste étonné de ne pas la trouver "sélectionnée". Un choix délibéré ...?
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Gil Nathan · il y a
Malheureusement non : elle n'a pas été sélectionnée par le comité... Merci pour le coup de coeur !

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