Vis ta vie ou meurs ta mort !

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Poète. Punchliner. Pensées, textes courts, aphorismes, poèmes ... J'aime le court qui en dit long ... Je publie des recueils en autoédition, quatre à ce jour, dont deux en cours d'écriture  [+]

Image de Automne 2013
Pointe-à-Pitre, 22 juillet 2008. 14h00. Chaleur accablante. Le soleil écrase la ville. Tout le monde trouve à redire : « ka fè cho ! ». Tout le monde ? Sauf un. Ici, on l'appelle le Paro, connu de tous les Pointois.

Assis sur un banc de la place de la Victoire, il observe les badauds, tout en murmurant des phrases inaudibles. Il ne tend pas la main, il ne mendie pas, il n'embête personne. Autrefois, l'indifférence des hommes le blessait. Depuis, il s'est résigné. Il vit de solitude et d'ennui. Il s'alimente en fouillant les poubelles et dort sur les trottoirs. En conclure qu'il n'est pas heureux serait une lapalissade. Pour autant, il a accepté son sort. Il est ce qu'il est. Il se contente de peu, parfois de rien. C'est ainsi qu'il se sent libre. Les autres sont esclaves, pense-t-il, esclaves de leurs désirs et de leurs émotions.

Plongé dans ses pensées, il ne s'est pas rendu compte qu'un jeune garçon a pris place à ses côtés. Il s'étonne. D'habitude, personne n'ose l'approcher tant il est sale et repoussant. L'adolescent en question semble perdu. Soudain, « l'invité » lui adresse la parole :

— Ça n'vous dérange pas si j'm'assois ici ?
— Non !
— Merci ! Vous savez, je... je...

Silence. L'inconnu cherche ses mots. Il semble en avoir gros sur le cœur... il a besoin d'un confident. Le Paro devine les non-dits. Il a le don de l'empathie. Pédopsychiatre par le passé, connu et reconnu de tous, il ressent les choses comme personne. Soudain, une envie irrésistible, refoulée depuis fort longtemps, remonte à la surface. Il veut reprendre du service, comme au bon vieux temps. Il sent qu'il peut aider, qu'il doit l'aider ! D'emblée, il engage la conversation :

— Je vous écoute... Qu'es-ce qui ne va pas ?
— J'en sais rien... Vous pouvez m'tutoyer si vous voulez.
— D'accord, comment tu t'appelles ?
— Zéphyr, mais on m'appelle Zef.
— Ok Zef ! Alors, c'est quoi ton problème ?
— Le problème ?... C'est que... je hais la vie... je hais le monde entier... je... je... je suis désespéré ! Je veux mourir !
— Vis ta vie ou meurs ta mort !
— Pardon ?
— Vis ta vie ou meurs ta mort !
— J'comprends pas c'que vous dites !
— Viens, suis-moi !

Il l'emmène à l'écart, dans un taudis où est affalé un homme.

— Tiens regarde ! Tu dis être désespéré, et que tu en as marre de vivre ! Et bien, ouvre grand tes yeux, car tu as devant toi le Désespoir en personne... Regarde bien cet homme, inerte, impuissant, pourrissant dans son urine et ses excréments, déshydraté... Le voilà le désespoir ! L'absence totale de volonté ! Il se laisse mourir, sans broncher, car s'il levait le moindre petit doigt, cela voudrait dire qu'il souhaite de l'aide et continuer de vivre ! Cet homme a fait son choix !... Il a renoncé... Il attend sa mort depuis deux jours...
— Mais c'est horrible !
— Ça l'est en effet !
— Mais il faut faire quelque chose !
— Je suis d'accord ! Si tu as un portable, appelle tout de suite... TOUT DE SUITE !

Zef, pétrifié, saisit son portable. Une demi-heure plus tard, le mourant est transporté aux urgences, inconscient.
De retour sur le banc, Zef, qui s'était contenu jusqu'ici, sort de ses gonds :

— Vous saviez que cet homme allait mourir et vous n'avez rien fait ! Si je n'vous avais pas rencontré aujourd'hui, vous l'auriez laissé mourir ?
— C'était sa volonté ! Il m'a fait promettre de ne rien faire pour m'opposer à son funeste projet.
— Vous le connaissiez ?
— Oui... C'était mon seul ami dans la rue !
— Mais alors, vous n'avez pas respecté votre parole !
— Bien sûr que si ! Ce n'est pas moi qui ait appelé les secours!
— Permettez-moi d'vous dire que vous êtes vraiment bizarre... Vous avez pris un gros risque !
— En effet, mais je crois que rien n'est dû au hasard. Notamment, le fait que tu m'aies abordé aujourd'hui, alors qu'habituellement personne ne m'adresse la parole...
— Je vois... mais j'trouve ça cher payé. Maintenant, l'image d'ce pauvre homme m'obsède.
— Mais tu n'as plus envie de mourir ?
— Non ! Mais ça n'règle pas mon problème !
— Je sais. Mais tu veux vivre, c'est déjà un bon début !
— Oui... Mais la vie est... tellement dure.
— On a souffert avant toi tu sais ! Des hommes, des femmes, des enfants ont pleuré et déploré l'inhumaine action de notre espèce en voie d'aliénation collective.
— J'vous aime bien... J'comprends pas pourquoi on vous prend pour un fou.
— Parce que je les renvoie à leur propre misère ! Ou alors... je leur permets de la relativiser... Ça dépend... En me voyant, ils se disent qu'il y a pire qu'eux et ils se satisfont de leur sort.
— Vous croyez ?
— Ce que je crois, c'est que je remplis une fonction sociale importante de ce point de vue.
— Ah bon ?
— Bien sûr ! Je suis même payé pour ça... en tant que fonctionnaire de rue !
— Comment ça ?!
— Ecoute... Ça reste entre nous... L'Etat accorde des faveurs secrètes pour les parias comme moi. Oh, ce n'est pas grand-chose, mais ça permet d'avoir une chambre pour moi tout seul dans les centres d'accueil, quand on me force à y aller. Je suis un V.I.P de la misère si tu veux !
— Mais dans quel but ?
— Dans quel but ?! Voyons ! C'est pour tenir le peuple tranquille... À la vue de tous ces SDF dans la ville, il se dit qu'il est bien traité par l'Etat avec son RSA et ses allocations... Même si la population a des velléités de révolte, elle s'abstient, car elle a des scrupules ! On ne mord pas la main qui vous nourrit !
— Vous êtes fou ! Vous dites n'importe quoi !
— Fou ? J'en sais rien... J'ai tellement faim... C'est mon unique certitude. Je suis seul depuis si longtemps... Je me pose un tas de questions et comme j'ai personne à qui parler, je me fais mes propres réponses !

Ils restèrent à discuter un long moment. Quand la nuit arriva, Zef lui promit de revenir le voir régulièrement. Il avait besoin de lui. Ils avaient besoin l'un de l'autre.

— Au fait ! Comment vous appelez-vous ?
— Henry. Je m'appelle Henry Hao. Cinquante sept ans, marié, divorcé et trois enfants ! s'empressa-t-il de lui répondre avec une fierté non dissimulée.

Zef le salua avec respect et s'en alla.
Henry était bouleversé. Cela faisait des lustres qu'il ne s'était plus présenté à qui que ce soit !

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