Virtuel ou réel?

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Aventurière des temps modernes, professeur de Mathématiques, mère de douze enfants, je les ai scolarisés à domicile jusqu'en terminale. Ils se sont éparpillés, certains sont mariés, et ont  [+]

Depuis des heures, Yvan descendait, courant sur le sentier étroit. Les pierres qui roulaient sous ses pieds parfois le déséquilibraient, mais se rétablissant habilement, avec même une certaine élégance inconsciente, il continuait toujours aussi vite. Enfin, il parvint dans la plaine, vaste, verte, plate, déserte. Il eut peur, et se glissa près d'une haie. Le soleil levant maintenant le guidait, il lui faisait face.
-Il semble proche, pensait-il, et pourtant jamais je ne pourrai l'atteindre, il est trop éloigné. Son pas hésitait maintenant, lent, sinueux, irrégulier. Soudain, il sursauta, d'un bond se cacha sous les basses branches d'un sombre cyprès. Ce feuillage épais le protègerait. Mais son instinct de proie fuyante ne l'avait pas trompé. Dans le lointain brumeux, sur les eaux claires du grand lac, flottaient, étranges et encore diaphanes, tous les démons d'un jeu, échappés des cerveaux de quelques programmeurs. Leurs pieds crochus caressaient les roseaux, écrasaient des nénuphars les blanches fleurs, leurs faces grimaçaient, leurs yeux flambaient de haine, et le froid de l'hiver, sous la forme d'un brouillard de grand ville envahissait l'espace, détruisant toute vie. À son contact jaunâtre, la verdure mourait, son âcre odeur brûlait l'herbe et vieillissait, flétrissait la terre, le quartz se fendillait, le granit s'effritait, le mica ternissait, l'argile se fendait, puis fondait, de larges trous se creusaient. La plaine agonisait, un long gémissement chargé d'une triste douleur du sol lentement s'élevait, cependant que toute matière se cabrant, se tordant, faisait place à un vide glacé.
Yvan, plein d'effroi, se parlait à soi-même : Je vis un jeu, rien n'est vrai, ce spectacle sinistre est né d'une imagination malade. Et pourtant il savait qu'il se mentait, persuadé que cette fois il ne disposait que d'une vie, la sienne, la vraie, celle que sa mère et son père, dans un transport amoureux lui avaient donné, eux qu'il n'avait jamais connus, mais qu'il aimait et admirait. Il savait qu'il souffrirait de ses blessures, car cette astreinte insupportable à la liberté, la réalité, cette absurdité qui limite sans cesse l'homme, se mêlait de cette partie. Il lui faudrait manger, satisfaire à tous les besoins du corps, le sommeil parfois le terrasserait, les blessures le handicaperaient.
Comment tous ces êtres qu'il croyait virtuels se muaient-ils soudain en matière vivante, agressive, destructrice ?
Peut-être suis-je mort et désormais virtuel moi-même, âme abstraite, changée en programme ? Mais alors, je n'éprouverais aucune émotion, je ne penserais pas. De sa pensée, Descartes conclut qu'il est, il en tire la certitude de son existence. Un être virtuel existe-t-il ? Quelques lignes, c'est tout, il disparaît et reparaît quand celui qui l'a créé le décide.
-Je suis vrai, conscience douée de raison. Peut-être ne puis-je plus agir sur terre, fantôme condamné à d'interminables quêtes, dans un monde invisible aux vivants, peut-être les enfers m'accueillent-ils pour me punir d'une vie égoïste ?
Pourtant, je dois tuer ces démons que je fuis, je dois stopper ce processus violent de congélation, je dois agir et je tiens en mes mains épée et gourdin noueux. Le combat, le crime organisé contre des adversaires inconnus, voici le châtiment qu'inflige le diable.
Yvan souleva son gourdin, et, hurlant de toutes ses forces, courut droit devant lui. Il sentait tout son corps soulevé lourdement en de grands bonds puissants.
-Je charge comme un mammouth furieux, assoiffé du sang de ces monstres, sans vraiment en connaître les raisons.
Yvan se délectait de phrases pompeuses, de comparaisons fortes : ce plaisir compensait ses malheurs, amplifiait ses joies, intensifiait toutes ses émotions.
D'un grand geste, il frappa, et le choc, abattant deux démons verdâtres au regard méchant, se répercuta dans ses membres, puis dans son thorax, étreignant le cœur.
Il manqua de souffle, se força à gonfler sa poitrine, à emplir ses poumons. Rapides, effrayants, silencieux, horriblement laids, six personnages cornus l'encerclèrent, rouges, la queue fourchue, couverts d'une peau étrange, luisante et pourtant trouble comme serait, pensa-t-il, celle d'un serpent atteint de gale. Vite, il transperça le plus proche de sa légère épée, surpris par son geste. Le cuir résista un peu, il poussa avec énergie. La lame gracile ne cèda pas, mais resta enfoncée. Il bondit par-dessus la bête qui se roulait sur le sol en sifflant, et à nouveau mis en fuite, escalada les rocs âpres, blessants. Les semelles de ses sandales ne protégeaient guère ses pieds, il saignait et chaque pas le torturait. Pourtant, toujours aussi rapide, il ne s'accordait aucun repos.
Grimpant avec agilité, il réfléchissait pourtant.
-D'où me vient la certitude que j'ai pour mission de les tuer ?
Une roche tremblait. Il découvrit non loin une saillie solide de granit qui lui permettait d'assurer son équilibre. Avançant avec précaution sur une étroite corniche, il la saisit fermement de la main gauche et, de son gourdin, frappa à deux reprises la falaise. Le roc s'ébranla, chancela, et brusquement roula, entraînant dans sa chute d'autres blocs de pierre; un fracas épouvantable fit hurler l'atmosphère, long cri de détresse, grondant, grave et sombre, mêlé de colère et de révolte. Yvan, assourdi se plaqua contre la muraille.
-Demeurera-t-elle dressée, ou s'effondra-t-elle aussi ?
Il reçut, malgré son gourdin placé en parapluie au-dessus de sa tête, quelques pierres et crut s'évanouir, mais, dans un effort de volonté, il résista, cramponné à sa prise.
Il resta plusieurs minutes immobile. Soudain, il eut l'impression qu'il se réveillait.
-Ai-je dormi, ai-je prié ? J’ai perdu le contrôle et la mémoire de ces instants. Je me souviens de cette cascade tonnante de pierres. De cris de rage aussi. Peut-être des démons...
Étourdi, il n'osait se pencher pour regarder en bas le résultat de son entreprise. Il s’accorda quelques minutes et contempla le ciel : deux oiseaux de grande envergure planaient.
-Des aigles ? se demanda-t-il. Puis il baissa la tête. Personne ne le poursuivait, mais la désolation s'étendait. À regret il redescendit.
-Je dois achever ma tâche, s'exhorta-t-il, bien que la fin lui en parût terriblement éloignée.
D'autres adversaires surgirent.
Yvan, obnubilé par cet objectif : tuer les démons, rugit. On ne reconnaissait plus le mince adolescent empli des grâces naturelles que confère souvent la jeunesse. Ramassé sur lui-même, soudain trapu et musclé, il semblait une bête brutale, haineuse. Ses yeux, ciel d'orage sur la forêt équatoriale, vous eussent médusés, et pourtant, soulevant son arme, il réfléchissait.
-Le monde ainsi en enfer se peut-il muer ? Suis-je seul, en compagnie des démons, sur la terre qui s'effrite, et s'écroule, et se ruine ?
Sa raison refusait de le croire.
Il frappait et abattait, tel un bûcheron, maniant la cognée, en écoutant chanter ou gémir les nymphes et les lutins des bois.
-Suis-je seul en un autre monde ? Endormi, rêvant un cauchemar ? fou, victime d'un délire ? Peut-être tué-je des hommes et des femmes innocents, que mon esprit malade déforme et revêt d'un aspect diabolique.
Peut-être cette lointaine malédiction qu'un étourdi contre moi jadis lança agit-elle aujourd'hui horriblement, modifiant ainsi le monde habituel.
Et il frappait, par la lumière aveuglé, mais terriblement efficace.
-Tout à moi semble lié. Si je disparaissais, je crois que le monde, enfin sage, reprendrait son cours normal. Je devrais contre moi tourner mon épée.
Mais il poursuivait sa tâche, il respirait. Et l'évocation de la mort stimulait ses sens, l'air qu'il respirait, frais, délicieux, le flattait, la chaleur du soleil sur sa peau, le jeu de ses jeunes membres vigoureux, tout devenait source de plaisir, il aimait la vie.
La dernière hypothèse résonna en lui : Si je disparaissais, le monde reprendrait son cours normal... contre moi tourner mon épée.
Et son cœur frémit de délices en percevant le bruissement caressant des ramures, le doux chant des insectes et des petits oiseaux, le frémissement d'une corolle odorante qu'un léger souffle effleure, et même le bruit rythmé des vaguelettes de la mer qui déferlent argentées sur la plage de galets.
Et ce bonheur l'emplissait d'une violente rage; alors, géant, tel Héraclès, il soulevait ses bras puissants, et, d'un lourd élan, possesseur d'une force étrangère et digne d'Héphaïstos, les projetait vers ses adversaires. Oui, intellectuellement, il eût voulu mourir, mais son être se révoltait à cette idée, qu'il repoussa énergiquement.
À ses pieds, des corps poussiéreux, fumants, des cendres noires, une suie malodorante, les débris instables des monstres qu'il attaquait. Il fut tenté de reprendre la fuite. Un dégoût horrible le prenait à la gorge : tuer, tuer même une simple mouche lui paraissait en cet instant insupportable.
-Tout mon corps agit comme un robot, comme si une instance supérieure en avait pris possession, j'ai accepté sans comprendre, sans savoir, et maintenant, je suis une machine.
Alors, comme il avait conscience encore de sa pensée, il jeta ses armes, et bondit en arrière, remontant la pente à la course. Toute cette force surnaturelle qui servait à combattre l'avait quitté, il manquait d'air, malgré une respiration ample et rapide. Et pourtant, il ne s'arrêtait pas, parce que sa volonté le lui interdisait.
-Si les forces me font défaut, si je tombe, incapable d'avancer, qu'adviendra-t-il, que m'arrivera-t-il lorsque je serai au sommet, me retournerai-je contre ces ombres que je ne connais pas ? Sont-elles pires que moi, qui en ai pourfendu des dizaines ? Quel mal ai-je perçu en elles, que je n'aie moi-même montré ?
Le ciel soudain s'obscurcit, une pluie drue s'abattit sur lui, et l'eau brûlait sa peau. Il se retourna, personne ne le suivait. Alors il trébucha cédant à la fatigue, et tomba maladroitement. Un peu étourdi, il ferma les yeux.
-Quelques minutes, se promit-il, juste quelques minutes.
Mais il s'endormit, et ne s'éveilla que le soir, alors que le soleil, boule rouge et or, touchait l'horizon. il constata qu'une entorse le tourmentait et ralentirait gravement sa marche. Toujours couché, il observa attentivement l'espace qui l'entourait. De belles fleurs blanches, aux pétales de velours, luisaient dans l’ombre mate du crépuscule. Simples, modestes, et charmantes à son goût.
-Je dois leur offrir ces fleurs.
Il se traîna sur le roc, et en cueillit un bouquet.
Il déchira sa chemise, en bandes parallèles, et se banda la cheville, choisit un bâton solide, puis redescendit lentement en boitillant.
Au pied de la montagne, il vit les démons. Souriant, il leur offrit le bouquet. Le plus grand le saisit, hésita. Le jetterait-il sur le sol ?
Il le regarda, le caressa, et lentement, se métamorphosa. Les écailles de son corps se détachèrent soudain, légères comme des pétales de pêcher, son visage s'illumina d’une douce expression, il tendit aimablement la main, et, quand il eut saisi celle d'Yvan, il la sera chaleureusement. Puis il déploya deux grandes ailes blanches et s'envola. Les autres démons, bleu ciel, semblables maintenant à de grands papillons le suivirent. Yvan les vit briller un moment, puis ils se fondirent dans l'azur.
Et Yvan constata avec bonheur que le monde était rétabli dans son état primitif.
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