Violetta (Prix des libraires à Verdun. Concours Plumes de Printemps 2017)

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Quand j’écris, je me régale , venez goûter ! Le court -> Short Édition. Plus long -> https://denysdejovilliers.home.blog 1er roman sorti le 28 avril 2020, « Avec un peu de chance, tout ira  [+]

Au printemps, on est un peu fou, songeait la vieille dame en regardant dehors. Elle avait refermé l’album qu’elle tenait encore d’une main pour écarter le rideau et observer la dispute de deux merles au bec jaune. Le plus talentueux s’était manifesté le premier. Tous les matins, le jeune virtuose lançait ses vocalises depuis le faîtage de la maison voisine pour les beaux yeux d’une brunette cachée dans les branches basses du pommier en fleurs. Le second s’était posé sur la cheminée d’en face. Il voulait surpasser l’adversaire mais il dérailla dans ses déclarations trop aiguës. Honte à lui, il se perdit dans un final écourté par l’arrivée du rival qui le délogea de sa tribune ! Les galants s’expliquaient à présent sur la pelouse. Un mètre à peine les séparait. Le premier courut vers le vieil enroué qui esquiva l’attaque. La charge suivante fut plus violente. Il fonçait tête baissée quand tout près du but il se mit à crier, donna quelques coups d’ailes et, dans son élan, projeta ses pattes en avant pour déséquilibrer l’intrus. Les yeux de la dame s’embuèrent, elle serra plus fort son recueil de souvenirs. Sur sa branche, la femelle inquiète gloussait en s’agitant nerveusement. Elle aussi avait vu le chat. Mais le jeune étourdi ne l’entendait pas...

Violetta posa l’album et se regarda dans la glace. Elle avait toujours une jolie silhouette et on se retournait encore sur son passage. Son dernier fils avait quitté le nid. Elle pouvait penser à elle, profiter de ses derniers printemps. Elle voulait voir l’Etna qui l’avait vue naître. Le volcan se réveillait, elle entendait son appel et ne voulait manquer le rendez-vous. Encore fallait-il avoir raison du vieux. Ce n’était pas gagné, mais cette fois elle était décidée. Elle le secouerait autant qu’il le faudrait et elle partirait. Avec ou sans lui. Et elle passa le reste de la journée à feuilleter son album en rêvant de voyages.

Son père, un fantassin de la 8ème armée britannique, avait disparu près de Cassino. Sa mère avait quitté Palerme quelques mois plus tôt pour cacher sa grossesse du côté de Taormine. A la fin de la guerre, elle avait pensé rejoindre des cousins en Amérique. Avant d’embarquer, elle fit la connaissance de Tonio, un Napolitain au sang chaud qui partait pour Turin. Là-bas, on trouvait du travail. Elle l’y suivit avec la petite. Mais ceux qui n’avaient rien en arrivant ne trouvaient pas grand-chose en restant. Dans leur élan, ils passèrent les Alpes. Après l’hiver, leur périple prit fin en Lorraine. Ils se fixèrent à Villerupt.
A la mine, Tonio toussait trop. Il ouvrit un restaurant. On travaillait dur au Vésuvio. La mère griffonnait les commandes sur un papier jauni, débouchait le Lacryma Christi et tenait la caisse. Violetta s’affairait à la plonge ou virevoltait d’une table à l’autre dans les odeurs de parmesan et de basilic en distribuant les assiettes. Ses frères aidaient au service ou regardaient leur père s’activer près du four. Les leçons étaient apprises sur un coin du comptoir, en picorant dans une assiette devant les clients nostalgiques qui rêvaient de soleil en échangeant des nouvelles du pays. Lorsque sa fille eut 16 ans, Maddalena l’éloigna de la maison. Violetta fut serveuse dans un bar à Verdun.

Un dimanche de mars, elle rencontra Éric. Leur idylle fut brève. Les étourneaux étaient fous l’un de l’autre. Pour épater sa brune aux yeux de braise, l’insensé s’était lancé dans un pari stupide avec son frère, de dix ans son aîné. Depuis un lavoir du quai de Londres, il avait plongé dans les eaux froides de la Meuse et n’avait jamais atteint l’autre rive. Le Raymond repentant eut un geste élégant. Il s’enhardit, joua des âmes charitables, recueillit la jeunette éplorée et, sept mois plus tard, reconnut l’enfant. Les jalouses indignées de se voir ainsi ravir le plus beau parti du village se mirent à jaser. Elles murmurèrent que l’étrangère l’avait trompé sur la marchandise pour fuir une situation embarrassante.
Il était marchand de bestiaux. Il achetait des génisses, les revendait en faisant la culbute et s’enrichissait sans vergogne sur le dos du peuple laborieux de la vallée. Pour ce qui est de la chose, il savait y faire. Le géniteur engrossa bientôt la fille devenue mère et maintint la cadence pendant vingt ans, l’honorant d’un polisson tous les deux ans. Lorsque la volière fut bien pleine, il s’en lassa, planta là la belle enlaidie et s’en alla compter fleurette où l’herbe était plus verte. Les jalouses reprirent leurs commérages. Pauvre Raymond ! Cette femme si bien dotée par la nature était mauvaise épouse, elle n’avait su le retenir !
Pourtant, il s’en revint sans rancune. Aux premiers beaux jours de l’année suivante, il voulut rabibocher tout ça. Violetta, à nouveau désirée, n’eut pas son mot à dire. Elle subit les caprices du bonhomme insatiable. Puis l’agité se fatigua.

La Sicilienne claqua la porte de la cuisine et monta faire sa valise. La discussion s’était mal passée. Elle avait égoutté les pâtes, ajouté les tomates et rempli l’assiette du vieux. Il n’avait pas détourné son regard de la télé qui diffusait une série. Pamela, sa préférée, courait sur la plage de Malibu. Affolé par les suggestions animées du maillot rouge, il n’avait pas écouté la question. Elle avait répété plus fort, et plus fort encore. A la fin, elle s’était plantée devant l’écran pour qu’il réponde. Il s’était fâché et l’avait insultée avant de se radoucir pour l’attirer contre lui. Elle avait crié, juré qu’elle partirait quand même et que rien ne la retiendrait.

Quand elle sortit de la maison, il faisait encore nuit. Le merle rescapé sifflait ses promesses dans le jardin. Elle avait osé, elle était détendue, se sentait libérée. Elle prit la première navette pour la gare.

Elle n’avait jamais voyagé en TGV. Elle fut émerveillée par l’arrivée de la rame imposante et le grondement sourd des moteurs. Un homme l’aida à monter sa valise, elle en fut toute chamboulée. À peine fut-elle assise dans son fauteuil que le train démarrait. Son cœur s’emballa avec l’accélération des motrices. Le dos plaqué au dossier, elle s’abandonnait aux sensations de la vitesse, à la fois inquiète et émerveillée. Elle arriva à Paris vers huit heures et prit un taxi pour Roissy.

Elle écarquillait les yeux derrière le hublot tandis que l’Airbus d’Alitalia engageait doucement les préliminaires pour prendre position dans l’axe de la piste. C’était la première fois. Elle avait toujours attendu ce moment. Il arrivait enfin. L’oiseau blanc s’immobilisa un instant, ses réacteurs hurlèrent et, dans une poussée formidable qui la combla, il l’enleva au tarmac.
Après les Alpes, ce fut la Méditerranée. Elle distinguait plus bas les côtes italiennes. Elle revivait l’espoir connu à seize ans lorsque sa mère l’avait arrachée aux mains calleuses de Tonio. Elle retrouvait l’enthousiasme partagé avec Eric sous les porches discrets de Verdun.
Elle se leva pour observer l’autre côté comme une ingénue découvre le monde. On lui dit que c’était la Corse. Puis ce fut la Sardaigne. A gauche vinrent encore le Vésuve et le Monte Cassino. Et lorsque l’avion entama sa descente, il vira de bord près du Stromboli. Bientôt se dessinèrent les îles éoliennes, plus loin l’Etna surgit à son tour. Elle pleurait, submergée d’émotions. La plaine de Catane s’étendait à ses pieds. Plus à gauche, derrière le cratère fascinant, se cachait le détroit de Messine.

Elle loua une chambre toute simple à Zafferane. Les aubergistes chantaient, la cuisine était bonne. Les orangers embaumaient la terrasse et s’offraient aux butineuses pour donner le meilleur miel de Sicile. Les jours de marché, le patron descendait à Acireale. En tout bien tout honneur, Violetta profitait du voyage et s’autorisait une tranche de cassate dans une pâtisserie près du port. Le reste du temps, elle explorait les pentes de l’Etna au son des cigales en guettant l’éruption. Un client lui fit la cour. Elle s’en amusa en gardant ses distances.
Elle pensait parfois à Raymond. Elle se voyait dans la cuisine, à cogner ses casseroles pour faire la conversation. C’est drôle comme ça peut résonner longtemps ces choses-là, quand on sait s’y prendre ! Elle le voyait devant sa fichue télé, avachi sur la table et la tête dans les nouilles à lécher la sauce en bavant. Non, elle ne regrettait rien. Elle avait encore un peu d’argent. Elle rentrerait quand nécessaire pour en finir, mettre le bonhomme quelque part et revendre la maison. Ensuite, elle partirait pour toujours. Elle rejoindrait son aîné, le fils d’Eric, coiffeur à New York.

Mi-juin, Violetta se réveilla en sursaut. Son lit tremblait. Le colosse s’était réveillé. L’explosion venait de pulvériser une ancienne croûte de lave pour ouvrir un nouveau cratère sur le flanc Est. C’était sublime et effrayant. Quatre jours et quatre nuits, elle vibra avec lui et le laissa s’épancher d’une sève rougeoyante embrasant tout sur son passage. Lorsqu’ils furent épuisés, elle se leva, reprit sa valise et le laissa endormi.

Les gendarmes l’attendaient à Roissy. L’été arrivait. Les voisines s’étaient plaintes de l’odeur. On avait retrouvé le Raymond attablé dans la cuisine devant la télé allumée. Il séchait, éventé par les mouches. Il tenait encore sur sa chaise, le reste de la tête scellé dans un infâme mélange de pâtes et de sang coagulé qui ondulait joyeusement sous la vermine. Pamela se tortillait devant ses orbites évidées. Ses lèvres noires gonflées d’envie souriaient et laissaient paraître un bout de langue où germaient quelques dents. Sur le sol, on avait trouvé une casserole en fonte. Celle empoignée par Violetta pour sonner dans une même envolée le gong de la fin et le sacre du printemps.
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