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Oscurio De Syl

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— Attention ! Derrière vous !
— Aaahhhhhh
— Vite, venez !
— Reviens ici connasse !
— Aidez-moi !
— Arrête-toi tout de suite !
— Venez venez, entrez vite !

Le greffier arrêta l’enregistrement. Personne ne parlait. Puis le petit sanglota et ses pleurs furent vite couverts par le murmure du public bouleversé. Assis à l’arrière de la salle d’audience, Thibault ne pleurait pas. Des affaires de violences conjugales il en avait vu d’autres. Trois ans qu’il s’y confrontait, sans jamais comprendre. Pourquoi ne partaient-elles jamais ? Pourquoi toujours à la dernière minute ? Quand c’était trop tard. Quand elles avaient déjà la gueule en sang, et que le type avait franchi la barrière mentale entre le quidam énervé et le meurtrier potentiel. À chaque procès, il suffisait de regarder le prévenu pour sentir le mec pas net, comment se faisait-il qu’elles ne voyaient rien ? Celui d’aujourd’hui ne faisait pas exception : les joues rougies par l’alcool, la moustache de beauf, les mains crasseuses… Une bonne gueule de brute.
Même ici, menotté dans le box des accusés, il lançait encore des regards mauvais à sa femme, quand il croyait que personne ne le voyait.

Elle, se tenait droite, silencieuse, ne le regardait jamais. Ses seuls gestes étaient de tirer régulièrement sur les manches de son pull comme pour cacher les coups que tout le monde avait pourtant vu sur les photos projetées du constat médical. Des hématomes violacés sur les bras, les côtes, les reins, dans le dos. Partout. Si les voisins n’avaient pas ouvert leur porte pour faire entrer la mère et le fils ça aurait été l’hosto, au mieux…

Et malgré les pleurs du mioche, les photos et les témoignages, le type continuait de nier. Il devait se sentir bien seul dans sa réalité parallèle parce que même les magistrats ne s’y étaient pas trompés : il était poursuivi pour tentative d’homicide.

« So-so-solidarité ! Avec les femmes ! Du monde entier ! »

Pour la troisième fois en une demi-heure, les slogans des manifestants perturbèrent la bonne marche de l’audience. Thibault se redressa pour jeter un coup d’œil par la fenêtre. Le gamin avait eu la bonne idée de twitter l’enregistrement. L’affaire avait pris un tournant médiatique et les militantes locales contre les violences sexistes avaient rameuté du monde sous les fenêtres du tribunal pour soutenir leur « sœur de combat ». Le cortège n’était pas si large, mais la rue du tribunal l’était encore moins. Une rue piétonne et commerçante qu’une cinquantaine de militantes suffisait à bloquer.

Le trouble à l’ordre public aurait dû normalement mobiliser une compagnie de CRS, mais on était en pleine année électorale. Dès l’annonce du rassemblement, le téléphone de la direction avait sonné. Les consignes étaient claires. Pas d’image de manifestante frappée par un mec en armure. Du coup, pas de CRS, pas de boucliers, pas de casques, juste les collègues du palais de justice et quelques municipaux en renfort.

« Agresseur t’es foutu, les femmes sont dans la rue ! »

Manifestement la rue s’étendait aux bancs du tribunal parce que la salle était pleine. Avant même le début de l’audience il avait du refusé plusieurs militantes par manque de places, rappelé à l’ordre celles qui s’étaient assises aux premiers rangs réservés aux parties civiles, et avait déjà confisqué deux portables. Depuis, l’une des deux, type caucasien, aux cheveux blonds bouclés, le toisait du fond de la salle. À chaque preuve que l’accusation présentait, photo, constat médical, témoignage, elle le fusillait du regard ! Comme si en s’opposant à elles, il était devenu l’incarnation de toutes ces raclures.

« Je ne suis pas assez payé pour ces conneries. » Voilà des semaines qu’il se le répétait. Le terrain lui manquait. L’assignation au tribunal avait été forcée, suite à une claque un peu trop appuyée à un petit dealer de shit. En tant que policier, vous n’êtes pas la loi, lui avait dit l’avocat du merdeux « vous la défendez, mais vous ne l’êtes pas ». Il avait dû faire un choix entre le déclassement et des poursuites pénales. Résultat, ça faisait bientôt onze mois qu’il s’emmerdait ferme. Ouvrir la porte, faire entrer le public, s’assoir au fond de la salle et surveiller les bavardages. Son cousin, pion de collège l’avait chambré en disant qu’ils faisaient le même métier. Il n’avait pas su quoi répondre.

Le prévenu n’aidait pas au bon déroulé de l’audience. Débitant pour sa défense, les pires poncifs déjà éculés, se contredisant parfois : « Ce n’est pas moi, c’est elle » « Elle simule » « Je ne sais pas comment elle s’est fait ça » « Elle est tombée » « Elle a retourné la tête au gamin » « Elle m’a poussé à bout ». À chaque dénégation, les soupirs du public s’intensifiaient, les dents se serraient, les têtes s’agitaient. Alors quand Boucle d’Or se leva pour applaudir une répartie de la partie civile, ce fut la présidente qui perdit patience.

« Ça suffit, ceux qui ne savent pas rester calmes sortent ou l’audience sera suspendue. »

Il n’en fallut pas plus pour Thibault.

« Madame vous me suivez. Si, si, vous sortez. Tout de suite. Allez. »

Il la saisit par le bras et l’entraina à l’extérieur, sous quelques sifflets, vite éteints par le marteau du juge.

— Lâchez-moi.
— Avancez.
— Lâchez-moi, vous me faites mal.
— Calmez-vous. Ça ne sert à rien de vous débattre. Vous allez dehors maintenant. Vous pourrez dire à vos amis de se calmer eux aussi. On les entend dans la salle.
— Je n’ai pas à être expulsée pour avoir soutenu une victime face à son bourreau.
— Vous perturbiez l’audience.
— La juge n’a même pas demandé mon expulsion, c’est vous qui faites une fixette sur moi depuis le début.
— Mademoiselle, c’est simple. Je ne vais pas débattre avec vous ! Je suis responsable du public dans cette salle. Vous n’aviez pas une tenue correcte. Je vous ai déjà confisqué votre téléphone…
— J’étais en train de l’éteindre quand vous m’avez interpellé. D’ailleurs, rendez-le-moi !
— Vous le récupérerez à la fin de la…
— Je ne sors pas sans mon téléphone !
— Oh ! Ça suffit ! Vous sortez ! Vous rejoignez vos amis ! Vous récupérerez votre téléphone plus tard et vous arrêtez de m’insulter ou je vous colle un outrage ! Et non je ne vous lâcherais pas tant que vous ne serez pas derrière cette porte.

Pour qui elle se prenait cette conne ? À lui parler comme un chien. Elle ne voyait pas qu’il faisait deux têtes de plus qu’elle ? Qu’il était à bout ? Au moment de franchir la porte d’entrée du tribunal, la garce changea de tactique et fit le poids mort. « Putain. J’en ai ras-le-cul ». Il la saisit à deux bras par le haut du corps et la traina dans la rue, en direction du cordon de policiers qui lui tournait le dos. Dehors, il fut happé par le bruit. Les sifflements semblaient même s’intensifier. Ce n’est que quand un collègue municipal lui hurla dessus « Putain, qu’est-ce que tu fous ? » qu’il comprit son erreur. Il lâcha la jeune femme, qui s’enfuit vers la foule, mais le mal était fait. À vue de nez, une dizaine de smartphones avaient filmé la scène. Il pouvait être sûr que l’image tournait déjà sur les réseaux.

— Tu fais chier Thib. T’as pas entendu le brief de ce midi ! Vas-y rentre en salle ! On gérait bien, mais là t’es en train de foutre la merde !
— De quoi tu parles ? Je devais la sortir du tribunal. Je suis resté calme, j’ai fait gaffe.
— Mec, tu l’étrangles et tu la jettes par terre devant cinquante nanas qui filment. C’est ce que t’appelles faire gaffe ? Vas-y rentre, j’te dis !
— Étrangler ! Mais n’importe quoi ! C’est elle qui s’est laissée tomber. Oh Paulo, j’te jure, je l’ai juste sortie !
— Laisse tomber, rentre, c’est ce qui a de mieux. Regarde autour de toi là, t’as excité tout le monde !

Comme pour illustrer ces propos, un œuf vint s’écraser sur le visage de Thibault. La coupable ne s’était même pas éloignée et le narguait, se croyant à l’abri au milieu de la masse. Toutes et tous avaient décidé de le faire chier aujourd’hui ! Une de plus qui pensait s’en tirer à bon compte. Pas cette fois-ci ! C’était hors de question ! Avec les photos prises un instant plus tôt, il était grillé de toute façon. Par contre s’il la chopait, il pouvait encore rattraper le coup en l’interpellant pour violences en réunion sur personne dépositaire de l’autorité publique. Ignorant les protestations de Paul, il se lança à sa poursuite.

La foule se mouvait pour protéger la jeune femme. S’interposant tout en prenant soin d’éviter les swings de Thibault. Très vite, emportés par leur course ils dépassèrent tout le monde. L’excitation du terrain revint. Enfin un peu d’action. Elle commençait à peiner devant. Il allait la rattraper.

— Arrête-toi !
— Non, ce n’est pas moi.
— Arrête-toi !
— L’œuf, ce n’est pas moi, je vous jure !

Au bout de la rue, une commerçante ouvrit la porte de sa boutique et appela la fugitive à s’y abriter.

— Attention ! Derrière vous !
— Aaahhhhhh
— Vite, venez !
— Reviens ici connasse !
— Aidez-moi !
— Arrête-toi tout de suite !
— Venez venez, entrez vite !

PRIX

Image de Hiver 2020
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Burak Bakkar · il y a
Bravo Oscurio ! Belle plume ! Toutes mes voix !
Je t'invite à lire le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/plus-noir-que-le-noir-2
Donnez moi votre avis !

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Sitou Gayibor · il y a
Bien écrit.. bravo 🎉
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Quent In · il y a
Plongé dans une réalité saisissante... chapeau !
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Isabelle Isabella · il y a
La petite goutte d’eau qui fait débordée le vase ! C’est très bien écrit , bravo, merci .
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Guillaume Jacquiat-Line · il y a
Empathie ou connaissance du réel... ? Bêtise et violences ordinaires saisies avec justesse...
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Manu Gayibor · il y a
Quel talent !
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De margotin · il y a
Bonne chance à vous
Bonjour et Bonne année 2020

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Merci beaucoup

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Zalma Solange Schneider · il y a
Vous avez réussi à me faire sourire, malgré "la lourdeur du sujet traité", si je puis dire…

J'ai tout aimé : les personnages qu'on imagine très bien, les scènes aussi, et la pirouette de la fin, qui rejoint le début. Bravo ! (de petites coquilles sont à rectifier, mais peu de choses… )

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Elenia Boucher · il y a
ptain... Cette infernale boucle infinie... Tellement vrai ces pauvres gens piégés dans leurs rôles... Tu as toutes mes voix. bisous
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Wiame Diouane · il y a
Texte bien écrit, bravo!
Découvrez le mien https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-jeu-du-destin-5 j'attends vos avis!

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