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Vingt ans

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Emmanuel

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Vingt ans... d’amour ?


C’est long, tu sais.


Très long, pour ma bouche fatiguée par tes baisers. Très long, pour mes yeux lassés de voir ton visage se faner. Trop long, pour mon cœur épuisé à t’aimer.


Vingt ans à partager tes nuits sans ivresse.


Vingt ans à cette table où je n’ai plus faim de toi.


Vingt ans à nous disputer sur la route dans la même automobile.


Vingt ans à te maudire à chaque fois que je t’entends feindre de jouir.


Le cauchemar de la monotonie, des mots répétés cent fois, des disputes sur des malentendus (toujours les mêmes !). Te connaître, c’est comme se baigner pour l’éternité dans la même eau d’un bain devenu froid.


Dire qu’il m’est arrivé autrefois de désirer vivre mon avenir à tes côtés ! Fichu désir !


Suis-je donc le seul à vivre cet enfer ?


Hélas, il me semble que oui.


Dis-moi, pour quelles raisons t’obstines-tu autant ? Ne t’es-tu pas aperçue que je n’ai plus aucun entrain, que souvent je prétexte un match de foot à la télévision pour ne pas sortir avec toi, que je t’écoute un peu (très souvent, pas du tout !) parce que ta voix me fiche la migraine ?


Je n’en peux plus. Je suis comme mort.


Et toi, tu es là, tu invites des amis pour improviser des repas interminables au cours desquels je dois leur donner la réplique, en faisant bonne impression.


Et leurs bonnes blagues sur nos vingt ans de vie commune !


— Vingt ans ! Vous ? Sans mentir, vous ne les faites pas !


— Mais savez-vous que vingt ans de vie commune, ça se fête !


— Vous êtes, de tous nos amis, le plus ancien couple. Quel est votre secret ?


Ah ! Ah ! Ah ! Qu’est-ce qu’on se marre en compagnie de la très chaste Sylvie et de son « petit » mari Benoit ! Avec ce bout en train de Pascale ! Avec ta bonne copine Patricia et ce grand connard de David ! Oh oui, ça, qu’est-ce on se marre bien !


Surtout moi, dans mon for intérieur, je me marre bien. Je leur expliquerais très volontiers le secret de nos vingt ans de vie commune :


— Hé bien, mes amis, c’est très simple, de secret, il n’y en a pas vraiment, du moins pas un que vous devriez connaitre. Toutefois, ririez-vous encore à gorges déployées si je vous racontais comment je couche avec Sylvie depuis plusieurs années ? Surtout toi, mon cher « petit » Benoît, je parie que tu t’étranglerais de rire en apprenant la nouvelle ! Et nous en serions quitte pour suivre ton enterrement.


Ah ! Ah ! Ah ! Qu’est-ce qu’on se marre bien, ce soir.


Tiens, pour la peine, je te ressers un verre de rhum. Au moins, si tu meurs ce soir, tu n’auras pas tout perdu ! Mon cher « petit » Benoît qui me trouve toujours très drôle ! Qui me dis très souvent que je suis son meilleur pote ! Entre nous, c’est réciproque. Sincèrement, tu vas me trouver un brin cynique, mais je suis vraiment sincère, je t’aime beaucoup, même si je te préfère ta femme. Il faut me comprendre, tu sais, elle a quelque chose que la mienne n’a jamais eue. Peut-être est-ce sa jolie poitrine ou bien ses hanches légères quand elle se colle à moi, ou bien cette certitude, quand nous nous retrouvons deux ou trois fois dans le mois, qu’elle est un... comment dit-on déjà... oui, oui...c’est bien cette expression... qu’elle est un fruit défendu. Et quel fruit, mon « petit » Benoît! Rien que de prononcer ces mots, j’en ai l’eau à la bouche. Je te décrirai volontiers sa façon de se déshabiller. Ses sourires. Ses regards. Ses sous-entendus. Et cette manière de se jeter sur moi ! Elle a d’ailleurs reconnu qu’auprès de toi, la vie est terne ! Oh tellement terne ! Je suis son soleil !


Ah ! Ah ! Ah ! Rions oui, rions les amis, ce que ça fait du bien.


Et puis, il y a Pascale, d’une façon plus occasionnelle que Sylvie, mais Pascale est une femme qu’on appelle « libérée », elle n’a pas toujours le temps. Elle est la maitresse de beaucoup d’hommes en mal de sexe. Elle s’offre, elle se donne. Je l’adore. J’aime son côté un peu « crash » quand elle joue la « provoc à donf » avec son chemisier transparent, sa jupe au rat du trognon, ses bas résilles, ses talons aiguilles. Elle est si légère que je me demande comment elle a pu atterrir dans mes bras ! Elle est mon premier fantasme, celui qui m’obsédait l’année de mes quatorze ans, lorsque je m’épanchais solitairement ou dans ma chambre ou dans les toilettes. Il fallait que ça sorte. Pascale est le meilleur remède contre l’ennui. Avec elle, même après cinquante années passées à la baiser, je n’aurais pas réussi à épuiser mon désir. Elle me bouleverse comme aucune autre.


Ah ! Ah ! Ah ! Vous avez raison, les amis, on rigole vraiment beaucoup ce soir.


Surtout toi, Patricia, qui cache si bien ton jeu ! De te regarder rire d’aussi bon cœur auprès de ta bonne copine, ça me donne le vertige. Comment peux-tu être aussi faussement complice, alors que votre amitié remonte à votre adolescence, et qu’elle te croit sincère et fidèle, et qu’elle te confie tous ses petits secrets, quand toi, tu gardes si merveilleusement ton grand secret rien que pour toi ! Il faut dire que tu as bien raison. Vas-y, remets-en une couche. Tu es sublime, ce soir ! Avec ta robe noire et tes cheveux roux détachés sur les épaules ! Tu as un air de Diva ! Si je m’écoutais, c’est toi que je saisirais par la taille pour t’emmener au jardin des délices ! Je te ferais gémir jusqu’à l’aurore, ma splendide Patricia. Tiens, tu me regardes, tu me souris. Si je pouvais caresser ta main qui se tient si sage à côté de la mienne. Non, non, ne me regarde pas, mon amour, mon amour, comment te résister, comment faire que mes traits ne me trahissent pas, comment te donner encore la réplique, comment trouver la force d’un surcroit d’hypocrisie ! Tu es le feu, ma Patricia. Je me consume. Si seulement nous étions libres, l’un comme l’autre ! Je jure que je ferais cesser cette parodie. Je crierai mon amour à tous les autres, au monde entier, je cèderais à ma folie...


Et toi, oui toi, es-tu aveugle à ce point ? Ne vois-tu pas nos regards ardents ? Ignores-tu à ce point le pays de l’amour fou que même si mal dissimulé, tu ne sais pas le reconnaître ?


Tu entres avec ton plat à dessert. Tu dis fièrement :


— Je vous ai préparé un moelleux au chocolat.


Tu m’adresses un clin d’œil complice :


— J’en connais un qui adore ça.





Gagné, me dis-je ! Tu connais mon péché mignon : la gourmandise !




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MissFree · il y a
On suit le fil des pensées du personnage jusqu'à la révélation. Derrière une apparence de couple parfait il y a toujours ces imperfections qu'on refuse de voir. Le laisser-paraitre est tellement important dans nos sociétés, c'en est parfois étouffant .
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Pat Louqick · il y a
Un salaud, dites-vous... Bof, peut-être. Mais le vrai salaud, c'est le temps qui passe, et les conventions qui résistent à tout !
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Emmanuel · il y a
Oublié de vous répondre ! Mille excuses !
Oui, vous avez raison le temps est un vilain qui flétrit tout ce qu'il touche. Et les conventions sont souvent des règles poisseuses qui empêchent de vivre librement.

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Marie · il y a
Au début on le plaint, ensuite on se demande pourquoi il ne part pas, à la fin on a du chagrin pour sa femme : qu'elle ouvre les yeux et aille voir ailleurs ! Tant pis pour le moelleux au chocolat !
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Emmanuel · il y a
Sans doute. Mais attention, il ne s'agit que d'une fiction...
J'ai l'impression que ce texte n'est pas jugé pour ses qualités litteraires, mais pour le dégout qu'inspire le personnage ! Oui, le mec est nul, méchant, hypocrite... bref, c'est un vrai salaud... mais le texte , lui, il essaie simplement de faire rentrer le lecteur dans sa tête.
J'ajoute, d'ailleurs, que des mecs dans son genre, ça existe. Beaucoup d'hommes qui trompent leur femme restent auprès d'elle pour des raisons futiles.
Merci pour votre lecture. Vous êtes la première femme a aimé ce texte. Je ne vous cache pas que cela me fait chaud au cœur. J'ai eu beaucoup de lecteurs, mais très peu qui aiment, comme si le dégout du personnage les dissudait de voter. C'est étrange, non ?

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Joëlle Brethes · il y a
La construction est en effet intéressante et peut être appréciée pour elle même en dépit du cynisme avec lequel vous peignez une situation sans doute plus courante que ce qu'on pense !
La réflexion finale de votre protagoniste est... savoureuse ! ;-)
Bonne journée !

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Emmanuel · il y a
Je me suis inspiré de faits réels (mais moins extrême). Alors, pour sûr, que ce genre de personnes existent. Bien sûr, j'ai voulu pousser jusqu'au bout la petite mécanique parce que c'était très amusant à écrire. C'était un exercice un tantinet sadique...
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Marie · il y a
On peut tout de même faire la différence entre le texte et le personnage !
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Utilisateur désactivé · il y a
Pas trop mal ...
La femme qui ronfle dans mon lit n'a plus vingt ans depuis longtemps

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Sauvagere · il y a
Il est vraiment lourd et ne mérite pas son moelleux au chocolat...
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