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Vieux sale bâtard

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El Bravucon

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La première fois que je l'ai vu, j'ai cru que le mec allait casser le studio tellement il pétait les plombs, gueulait comme un malade, et crachait sur mon micro à 3500 francs. Il buvait sans cesse au goulot d'une bouteille de Jack Daniel's et insultait le monde entier avant de faire rire l'assemblée avec une grimace. En fait j'ai compris après qu'il était juste lui-même.

Je suis ingénieur-son de formation. Plutôt pour des groupes de rock, pop, variétés, depuis 1991. Ce jour là, à la fin de l'été 1996 aux studios Plus XXX à Paris, je faisais les prises de voix pour l'album d'un groupe de rap français Afro Jazz. On bossait dessus depuis déjà quelques semaines, et ça se passait bien, les gars étaient tranquilles pour des rappeurs. Ils m'avaient dit qu'ils voulaient faire venir un américain pour leur disque. C'était la mode apparemment à l'époque dans le rap d'avoir une star étrangère sur son disque. Lui c'était un rappeur encore méconnu qu'ils vénéraient apparemment. Ils disaient tout le temps : « Ol' Dirty Bastard, on veut que lui, c'est le mec le plus vrai chez les ricains, c'est Wu-Tang quoi ! ». Moi qui n'avais jamais entendu parler de ce type, je me demandais comment on pouvait choisir un pseudo pareil...

Bref, au bout de plusieurs heures, je réussis tout de même à enregistrer un couplet potable de l'américain. C'était pas simple, parce que franchement, il était complètement défoncé. C'était ou il partait dans d'interminables improvisations hors tempo avec gargarismes et autres sons étranges, ou il s'arrêtait pour picoler au bout de deux phrases, et il fallait recommencer. Moi je m'en foutais j'étais payé et c'est mon boulot d'être à la disposition des « artistes ». Mais là je n'avais jamais vu ça. Heureusement, à un moment le type me repère en train de fumer de l'herbe derrière ma console. Il vient aussitôt me parler. Comme je ne comprenais rien à son speech, je lui ai tendu le joint, le gars l'a prit et l'a fini. Il est retourné en cabine, et c'était dans la boîte.... Après ça il m'avait à la bonne, et m'a embarqué avec son équipe en soirée faire le tour des clubs. J'étais jeune, sans responsabilités familiales à l'époque, je les ai suivis jusqu'à l'aube. Ils ont mis le bordel partout où on est passé, quand on nous laissait entrer bien sûr. Je me rappelle notamment de notre incursion dans un bar/salle de concert où les gars d'Afro Jazz nous avait demandé de les rejoindre. Ils étaient à une table avec Joeystarr. Sans me rappeler des circonstances exactes, je vois le new-yorkais assis à coté du rappeur de NTM, prendre une bouteille sur le comptoir voisin, et se la fracasser sur la tête, sans raison. Évidemment il s'est fait viré, en engueulant tous les videurs et en pelotant toutes les filles qui se trouvaient sur son passage. On a fini dans leur hôtel vers la Concorde au petit jour, chacun sa bouteille de champagne. Eux avec des filles rencontrées ci et là, et moi l'intrus, au milieu de ce foutoir. Quand je me suis réveillé ils n'étaient plus là. Je m'étais endormi sur un canapé. Devant moi sur une table basse, il y avait des cadavres de bouteilles, des mégots de joints, et une carte avec du reste de cocaïne dessus. C'était une carte plastifiée, avec sa photo (il y avait une tête de fou et des cheveux en l'air), genre une carte de sécurité sociale américaine. Je la rangeai dans mon portefeuille sans réfléchir. Fin de l'épisode ODB pour le moment.

A la suite de cet excursion rocambolesque je repris mon boulot normalement. L'album d'Afro Jazz est sorti l'année suivante si je ne m'abuse. Ils m'ont même appelé pour venir sur le clip. ODB avait fait le déplacement, je n'y suis pas allé, je crois que j'étais sur la tournée d'Arthur H au même moment. Enfin bref, 8 ans passent, et à l'automne 2004 je me retrouve à New-York pour enregistrer un album de Charlélie Couture. La maison de disques nous avait booké un studio à Manhattan, un mois entier. Un soir on termine notre session tard, et en sortant du studio, devant l’ascenseur, je tombe nez à nez avec Ol' Dirty Bastard, en survêtement jaune, lunettes d'intello et casquette jaune accompagné de sa fidèle équipe de grands noirs baraqués. Il me regarde les yeux dans le vide puis s'exclame :

« Aw, shit ! I remember you nigga ! The Euro hippie motherfucker ! My man....what's his name ?? Philip right ? Philip Morris yeah you're this crazy weed smoker from Munich right ?
- Paris.
- Oh yeah Paris, same shit, all right, come on, let's smoke some weed you crazy nigga ! »

Je m'appelle Philippe. J'avais du mal à croire qu'il se rappelait de moi malgré son état second à l'époque. Bon la géographie par contre c'était clairement pas son truc, mais il faut avouer que reconnaître quelqu'un qu'on a connu une fois dans sa vie 8 ans plus tôt, c'est pas commun. Après quelques vannes sur les français et bien que fatigué, je les accompagnai pour sa session. Je me rappelle qu'il insistait tellement pour me faire goûter de l'herbe californienne que je ne pouvais pas refuser l'invitation.

On passa ainsi deux semaines, je traînais dans son studio voisin du notre dés que Charlélie rentrait se reposer. Et je dois dire que j'ai appris à connaître un mec rare. Autant il pouvait être le pire des enfoirés vanneur, défoncé, incontrôlable, dangereux et déjanté pour peu qu'il y avait un semblant de public. Autant en très petit comité, comme souvent on se retrouvait en fin de nuit, il pouvait montrer des qualités humaines hors du commun. Moi qui ne suis pas amateur de rap, j'avoue avoir assisté à des moments d'anthologie qui m'ont fait aimer cette musique. Voir ODB partir en transe, torse nu et en sueur dans une cabine d'enregistrement, faire des rimes improvisées parfaitement en harmonie avec la musique alors qu'une minute avant il était par terre à se torde de douleurs, le sentir ne faire qu'un avec l'instrumental et couper son effort pour sortir des vocalises alcoolisées improbables mais qui se fondent dans le morceau, franchement ça force le respect. Je n'ai jamais revu un artiste touché par la grâce de cette manière en désormais 2O ans de métier. Par contre à cette période il paraissait particulièrement fatigué, las. Il parlait tous les soirs de ses enfants (il en avait une dizaine de plusieurs femmes, dont trois de son ex-femme dont il était écarté par décision judiciaire suite à des menaces de mort), et moi de mon fils qui avait 2 ans. Il alternait les phases d'excitations totales, (logique vu qu'il prenait pas mal de coke et de stimulants), et les phases de dépression intenses. Je me rappelle que pour son anniversaire, le 15 novembre, on devait se retrouver au parc d'attractions de Coney Island, qu'il voulait privatiser pour une journée. Il était dingue de fêtes foraines.

Deux jours avant cette date, je terminai un peu plus tôt les mixages et me rendit comme d'habitude aux studios A. Il y avait de l'agitation, de la tension, plus que d'habitude. Ses proches étaient comme paniqués. Je rentre dans le studio, et le vois allongé par terre de l'autre coté de la vitre, pris de spasmes. Son garde du corps à son chevet lui tenait la tête. Ça n'a pas duré longtemps, quelques secondes et puis il ne bougeait plus. Il était déjà mort quand les ambulanciers sont arrivés. Il a été comme une étoile filante, le mec qui brillait au milieu de la nuit. Je n'ai même pas eu le temps de lui rendre sa carte.

Ce matin, je suis passé à la FNAC et en cherchant des disques de Funk je suis tombé sur son album : Ol'Dirty Bastard – Return to the 36 chambers. Je n'avais jamais vu la pochette. C'était sa carte de sécurité sociale pour obtenir des tickets de nourriture. La carte que j'avais dans ma poche depuis 15 ans ! J'ai acheté son album, et je l'écoute en écrivant ses lignes.

Je prends une claque, ce mec était unique, merde.
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