Vieille carne

il y a
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Finaliste
Jury

Baptême dans la BD, confirmation dans l'écriture, en attente d'une canonisation pour l'ensemble de mon œuvre. http://clementpaquis.com/ @clementpaquis

Image de Grand Prix - Automne 2021
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— Ah, ma vieille Suzanne... 
— Ah, mon vieil Émile... 

Le vieil Émile pousse la vieille Suzanne assise dans son fauteuil roulant sur les berges du lac du Der. La partie piste cyclable est déserte à cette heure tardive et c'est pratique pour y pousser un fauteuil. Pas de cailloux pour crever les pneus, pas de dangers publics à cheval sur une trottinette électrique, pas de chiens qui se jettent sur vous sous le regard amusé d'un crétin de propriétaire ventripotent qui lâche d'un sourire même pas gêné un « il aime jouer » alors même que son toutou crotté vous étale sa merde sur les habits. Le silence, le crépuscule qui montre le bout de son nez, et la Suzanne dans son fauteuil, qui parle du bon vieux temps.
— Ah, tu te souviens t'y pas, l'Émile, quand on était jeunes ? Qu'on séchait la messe pour pouvoir se vautrer comme des margotons derrière les bottes de foin ? C'était t'y pas le bon temps, hein mon vieil Émile ?
Et l'Émile répond que oui, c'était le bon temps. Pas de cancer de la prostate à l'époque, et surtout pas de vieille carne à pousser dans un fauteuil parce qu'elle a pas voulu mettre les sous qu'il faut pour s'acheter le modèle électrique, et que l'Émile qu'aura bientôt ses quatre-vingt-douze printemps, quand il aura fait une crise cardiaque, elle sera bien avancée la Suzanne à se pousser toute seule. Bon, la dernière partie de la phrase il la dit pas, il la pense très fort mais il la tait. Parce que même impotente, la Suzanne ça reste quand même une vraie harpie dès qu'elle sent qu'on lui cherche des noises.
— Ah, mon vieil Émile, qu'elle continue, tu te souviens t'y pas quand on s'est mariés ? C'était quelle année, dis voir ? 1960 ? 61 ?
L'Émile, il se rappelle plus de la date exacte. Y a plein de choses qui lui échappent à son âge. Il se souvient très bien de 1515 Marignan, ou de 1492 Christophe Colomb, mais la date de son mariage avec la Suzanne, ça, ça lui est sorti de la tête. En revanche, sa mémoire est très fraîche pour ce qui concerne le contexte du mariage. Si le père Vautrin les avait pas surpris en train de faire la bête à deux dos dans son champ, y aurait jamais eu de mariage, et sans doute bien que l'Émile, il aurait fini par épouser la Martine, qu'était du village voisin, et qu'il aimait tendrement. Il lui en avait écrit des lettres d'amour, à la Martine. La famille de l'Émile, elle était pas d'accord. D'abord, la Martine elle était pas du village, et les gens du bourg d'à côté, ils sont pas comme nous, qu'elle disait, la mère. Pis surtout, elle était rousse, la Martine. Et dans la famille, on jurait bien que jamais on mélangerait notre sang avec celui d'un rouquin, car ça porte malheur et c'est un coup à avoir des sales récoltes des années durant.

Alors l'Émile, il avait épousé la Suzanne à l'église, même que tous ses copains rigolaient sur les bancs derrière parce qu'ils lui étaient tous passés dessus, à la Suzanne, et qu'ils étaient bien soulagés que ça soit un autre qu'eux qui lui passe la bague au doigt. C'en était suivi des décennies d'un mariage sans intérêt ni amour où l'Émile avait vite compris que pour avoir la paix, fallait qu'il s'assoie sur le principe de fidélité. La Suzanne, elle avait tellement fricoté dans tous les sens et avec tout le monde que si l'Émile avait dû porter sur la tête toutes les cornes de ses tromperies, il aurait jamais eu le cou assez solide pour en supporter le poids.

— Ah, l'Émile, tu te souviens t'y pas comme on était heureux au village ?
L'Émile, il aurait bien voulu partir en Amérique. Il avait tellement aimé les romans de Jack London qu'il se voyait déjà dans le Yukon à chercher de l'or et à en trouver, pis à revenir riche comme Crésus au pays et à enlever la Martine comme dans les films pour finir sa vie avec elle dans une maison près de la rivière. Au lieu de ça, il avait passé sa vie à Romandin-la-poivrée, dans la Meuse, où qu'il avait supporté le caractère, la futilité et les infidélités de la Suzanne toute sa vie.
—  Ah, l'Émile, regarde donc comme c'est t'y pas beau toute cette étendue de flotte !

L'Émile a poussé la Suzanne juste sur le ponton où qu'on peut admirer le soleil couchant quand y a pas de nuages. Mais ce soir, des nuages, y en a, et on n'y voit goutte. Il se souvient, l'Émile, de ses rêves de jeunesse, et il sent dans son vieux cœur de nonagénaire une petite fissure qu'a pas arrêté de s'agrandir depuis le jour de son mariage avec la Suzanne.
Il la regarde, la Suzanne, croulante sous le poids des années. « C'est t'y donc pour ça que j'ai vécu ? » qu'il se demande. Pis il regarde l'horizon, le lac. Il regarde encore un coup la Suzanne, il jette un coup d'œil circulaire autour de lui, et d'un coup d'un seul, il se met à pousser le fauteuil avec la Suzanne dedans en direction de la flotte.
— Quoi que tu fais, l'Émile ? qu'elle gueule la Suzanne.
Mais l'Émile, il répond pas. Il continue à pousser et quand il arrive aux limites du ponton, il bascule le fauteuil de la Suzanne et la Suzanne en est éjectée comme un bouchon de champagne avant de plonger la tête la première dans les eaux noires du Der.
— Vieille carne ! qu'il gueule, l'Émile, en brandissant un poing vengeur à l'endroit du trou dans l'eau déjà refermé au fond duquel la Suzanne a disparu, ne laissant plus que quelques bulles qui remontent à la surface. Il hésite à balancer le fauteuil aussi puis y renonce. D'occasion, il peut en tirer peut-être cent ou cent cinquante euros, de quoi offrir un joli bijou à la Martine, qui fêtera ses 88 ans dans quelques jours et qui, il en est certain, attend depuis toutes ces années de se faire enlever par son amour de jeunesse.
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Marie-France Morel · il y a
Ah, l'clément ! c'est-y qu'elle est ben bonne à déguster cette p.... d'histoire si romantique !!!
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Clément Paquis · il y a
Merci ben la Marie France !
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MadLene écrit · il y a
C'est tellement "humain" : chercher le coupable de nos ratés en dehors de nous ! mes voix pour ce cynique réalisme !
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Olivier Vetter · il y a
Grinçant et glaçant.
Il aurait pu profiter de toutes ces années.
C’est hélas un sujet réel.
On attend. On attend. Et on agit trop tard.

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Martine Galati · il y a
Aie! ça fait mal et c'est tant mieux! Merci
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Alter Ego · il y a
Martine? La Martine ? 😂
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M de Brigadoon Cottage · il y a
Très drôle et grinçant...
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Lyncée Justepourvoir · il y a
S'il avait eu du courage, l'Émile aurait su la quitter bien plus tôt. Le récit d'un brave lâche en somme que celui de l'Émile. Merci Clément. Je redécouvre ton texte avec la même gêne sur le parlé de couple que je suis jusque sur leboncoin pourtant.
Au plaisir

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Clément Paquis · il y a
Bah ! Oserait t’on parler de lâcheté pour le cas d’une femme battue qui ne quitte pas son mari malgré le fait qu’il la frappe ?
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Lyncée Justepourvoir · il y a
J'ose le jugement des faits qui ne fait pas jugement des personnes, d'où "brave lâche". La victime qui demeure victime sans tenter de s'extraire de cette condition fait preuve de lâcheté envers sa propre personne. Celui qui n'a que le courage de tuer quelqu'un réduit à l'impuissance physiquement, fusse le bourreau de sa vie, démontre autant de lâcheté sinon plus que celle que le bourreau a toujours employé du tant où la victime lui donnait le pouvoir d'abuser d'elle.
Victimes, sauveurs et bourreaux qui bien souvent alternent les rôles sont interdépendants, sûrement pour toutes les bonnes causes qu'ils connaissent ou ignorent, iels ont toute leurs vies pour gagner en raison, une liberté en se libérant de cette dépendance. Changer de rôle n'est donc pas une évolution, seulement un changement de place dans le jeu d'un système perverti des souffrances des blessures d'amour et blessures d'enfants constitutives d'états passés.
Donc oui, il y a lâcheté à mon sens a refuser d'évoluer. Au milieu de tout cela, chacun fait ce qu'il peut. J'espère seulement que ceux que l'on dit humains sauront tous évoluer dans le respect du vivant, c'est un levier d'évolution qui mène à se dresser hors du pouvoir du bourreau pour s'apercevoir qu'il est aussi dépendant de la victime et qu'il n'est rien sans elle.
A poursuivre si tu veux

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Clément Paquis · il y a
C’est tout de même une nouvelle humoristique qui m’a été inspirée par l’univers littéraire de René Fallet ^^
Mais chacun est bien sûr libre de l’analyser comme il entend.

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Lyncée Justepourvoir · il y a
Ah ! Que je sache, je n'ai pas analysé ta nouvelle, je n'ai que parlé des personnages par ce biais, brièvement dans mon premier commentaire, et en développant sur ta réponse où nous sortions déjà du commentaire de ta nouvelle pour deviser de situations de vies en général comme en particulier. J'ai plutôt apprécié ton histoire pour la deuxième fois, l'ai soutenu de mes voix et n'en ai que déprécié les parlés tant en dialogues qu'en monologues ainsi que ce fut le cas lors de ma première lecture. Je ne suis pas le seul à commenter cet aspect mais, il s'agit sans doute de goût. J'ai surtout aimé le détail jusqu'à la revente du fauteuil.
Heureusement, il reste le droit de tout écrire, de s'inspirer de qui l'on veut.
à nos défroissages si tu le veux Clément.

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Mitch31 M · il y a
On se doute bien que la Suzanne va faire le grand plongeon mais c'est si bien amené... Mes votes.
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Nadege Del · il y a
Mon vote pour votre histoire très agréable à lire.
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Alice Merveille · il y a
Une découverte que je soutiens avec grand plaisir. Mes ***** et bonne finale Clément !
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DOMINIQUE LEVIGNY · il y a
Même si on imagine facilement le dénouement, cette nouvelle est tellement bien écrite et les sentiments si bien décortiqués qu je donne mes voix.
Bonne chance

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